Le 21 septembre 1949, vers 22 heures 30, un jeune homme blond vint s'asseoir devant la prison militaire du Cherche Midi, à Paris: l'Américain Garry DAVIS commençait de la sorte une faction qui devait se prolonger pendant près d'une semaine, coupée par de multiples et brefs séjours forcés au poste de police voisin.


Par cette attitude calme, il entendait protester pacifiquement contre l'incarcération de l'objecteur de conscience Jean-Bernard MOREAU, dont il s'était déclaré solidaire.

La presse a fait une large place, à l'époque, aux incidents qui se succédèrent alors avec rapidité: le doux entêtement du "petit homme" revenant avec obstination installer son matériel de couchage devant la prison dès que le Commissaire, bon enfant, le relâchait; son incarcération, longtemps différée, à la maison d'arrêt de la Santé, le 26 Septembre 1949, pour infraction à la loi sur les étrangers (défaut de carte d'identité); la relève assurée chaque nuit devant la prison militaire par quelques-uns de ses nombreux adeptes, parmi lesquels se trouvaient des hommes et des femmes de toutes conditions, et notamment les vénérables pasteurs ROSER, THEIS et TROCME; l'arrestation, pour quelques heures, de ces manifestants pacifiques, qui écartaient formellement de leur action l'emploi de toute violence; le procès de Garry DAVIS, comparaissant, simple et souriant comme à l'ordinaire, à l'audience du 4 octobre 1949, dans le local, trop petit pour contenir ceux qui se pressaient à ses portes, de la 14ème Chambre du Tribunal Correctionnel de la Seine; la sentence clémente et symbolique condamnant le « Premier Citoyen du Monde » à la peine de huit jours d'emprisonnement, et lui rendant ainsi la liberté.

L'éternel problème de l'objection de conscience, posé à toutes les époques et dans tous les pays, d'une manière plus ou moins obscure, venait, pour la première fois en France, d'être révélé à l'opinion publique dans toute son ampleur.

L'objection de conscience devant la loi pénale

Jean Gauchon

Avant propos

Présentation des éditeurs


Né le 20 décembre 1911, à Champagne-Mouton (Charente), Jean GAUCHON passa les premières années d'une enfance heureuse auprès de grands-parents instituteurs, qui lui apprirent à lire et à écrire, et lui donnèrent le goût de la lecture. A l'âge de onze ans, il vint à Paris, où son père avait une pharmacie, et entra au Lycée Buffon. Après de bonnes études secondaires - il fut lauréat du Concours Général et bachelier avec un an d'avance - il écarta le projet de devenir médecin, comme l'aurait souhaité son père. Ce dernier décida donc qu'il serait militaire de carrière et signa pour son fils mineur un engagement de 4 ans. Cette décision autoritaire allait avoir des conséquences inattendues : à la caserne, Jean Gauchon deviendrait antimilitariste - et il le resterait toute sa vte.

Un jour, un article de journal, La Patrie Humaine, trouvé par hasard dans le train, fut pour lui comme une révélation: ce texte du pacifiste Roger MONCLIN (que GAUCHON considéra toujours comme son maître par la suite) allait lancer le jeune homme dans une carrière dont il ne dévierait jamais, au service de la cause de la Paix et des objecteurs de conscience.

Rendu à la vie civile, après sa majorité, il fut d'abord instituteur, comme ses grands-parents qu'il chérissait. Mais, inquiet du sort des objecteurs de conscience qui n’avaient pas en France de réels soutiens, ou manquaient d'argent pour payer les frais de leur défense, il décida d'embrasser la carrière d'avocat pour venir au secours de ces jeunes gens qui, par idéal ou conviction personnelle, préféraient courageusement la prison à l'apprentissage des armes. Dès lors, Jean GAUCHON avait en mains les moyens de plaider la cause de l'objection de conscience par toutes les voies légales; et il se dépensa sans compter, généreusement et gratuitement, sans aucune distinction quant aux motifs de l'objection authentique, qu'ils soient religieux, philosophiques, sociaux ou autres.

Son action ne se limita pas à plaider devant les tribunaux militaires il participa à de multiples meetings, conférences de presse, etc... et il signa de nombreux articles dans différentes revues pacifistes. A maintes reprises les journaux publièrent des extraits de ses plaidoiries, en l'appelant "l'Avocat des objecteurs ». D'innombrables lettres lui furent adressées par ces objecteurs, qu'il avait défendus avec zèle, le remerciant pour la persévérance et l'efficacité de son action, mais reconnaissant aussi sa générosité, et même l'amour qu'il mettait au service de ces jeunes privés de tout soutien. Il n'est pas exagéré en effet de parler d'amour ou de compassion chez cet homme qui servait passionnément son idéal humain.

La thèse de Doctorat soutenu par Jean GAUCIION en 1951 est un texte essentiel pour la définition de l'objection de conscience. Lorsque, en 1963, fut discutée par l'Assemblée Nationale la définition de l'objecteur, les 16 premières pages de cette thèse turent lues et finalement approuvées à l'unanimité lors du vote qui eut lieu ensuite: on put dire ce jour-là que, pour une fois, un pacifiste intégral avait mis l'Assemblée d'accord.

Dans les années 50 fut créé à Paris le Comité de soutien aux objecteurs, animé par Emile VERAN, Jean GAUCHON et Henri SELLIER. Plus tard, lorsque Louis LECOIN obtint, en mettant sa vie en danger, le statut d'objecteur, c'est particulièrement à ces personnalités qu'il exprima, dans une lettre adressée à Jean GAUCHON, sa reconnaissance pour toute l'aide reçue.

Peut-être est-ce à Emile VERAN que revient le mot de la fin à propos de ce grand pacifiste, qui fut toujours un modèle de dévouement attentif et d'authentique modestie:
"Quand on parle de GAUCHON, on doit dire grandeur d'âme, de coeur et de noblesse, car il incarnait la noblesse de l'Homme'.
Les éditeurs