Bulletin de critique bibliographique

Numéro 11– Mars 2003

En guise de présentation


AU onzième numéro de ce bulletin, l’heure était sans doute venue de repenser quelque peu sa forme pour sortir de la stricte séparation entre numéros thématiques et bibliographiques. L’idée du dossier s’est ainsi imposée comme trait d’union entre les deux. Consacré, cette fois-ci, au livre libertaire au Brésil, il offre, croyons-nous, un angle de vue original sur une activité que nous affectionnons et qui occupe, à plein temps, Plinio Coelho, éditeur anarchiste au pays de « Lula ».

Pour le reste, ce numéro d’A contretemps ne déroge pas aux principes critiques qui semblent désormais faire sa réputation. On y trouvera une longue analyse d’España traicionada, de Mary R. Habeck, Ronald Radosh et Grigo-ry Sevostianov ; une lecture du troisième volume de la Correspondance de Guy Debord ; des critiques des Funambules de l’Histoire, de Claire Auzias, Pasado compartido, de Hanneke Willemse, Los colectivizadores, de Victor Alba, Ils ont osé !, de Cédric Dupont, Impasse Adam Smith, de Jean-Claude Michéa, Après la catastrophe, de Jean-Pierre Levaray, Eduardo Barriobero, de Julián Bravo Vega et Voci di compagni, schede di questure, premier cahier du Centre d’études libertaires de Milan.

Cet entrée en matière pourrait s’arrêter là s’il ne restait deux points à aborder. Le premier relève de l’information, le second du bilan.

Premier point. Profitant de l’occasion fournie par la prochaine sortie, aux Editions CNT, des Collectivités d’Aragon, 1936-1939, de Félix Carrasquer, un premier « Cahier d’A contretemps » (format brochure 15 x 21) – qui de-vrait en appeler d’autres – vient de paraître. Il a pour titre Un parcours : Félix Carrasquer et contient un entretien inédit avec F. Carrasquer datant de février 1977. Les lecteurs intéressés peuvent nous le faire savoir.

Second point. Le cap des deux ans est maintenant passé et notre radeau vogue toujours. Plutôt bien, trop bien même, comme nous en émettions la crainte il y a tout juste un an. Le succès est au rendez-vous. Qu’on se com-prenne, l’arrivée de nouveaux lecteurs est toujours une bonne nouvelle, surtout pour une publication exigeante et austère comme la nôtre, mais elle occasionne quelques soucis. D’une part, elle nous tire, peu à peu, d’une confi-dentialité qui nous convenait assez. D’autre part, elle nous oblige à compter davantage, ce que nous détestons. Heureusement, certains le font pour nous et versent fraternellement leur obole. Qu’ils en soient ici remerciés, qu’ils continuent et que d’autres, s’ils le peuvent, s’y mettent. Sur ce plan-là, le constat est terrible : la société marchande nous a vaincus…

Bonne lecture et à la prochaine !

A contretemps


La nuit espagnole du stalinisme
Mary R. HABECK, Ronald RADOSH, Grigory SEVOSTIANOV
España traicionada. Stalin y la Guerra civil
(Planeta, 628 p., 2002).
Parue à l’origine en 2001, aux éditions Yale University, Spain Betrayed est aujourd'hui disponible en espagnol. Cette somme documentaire sur la progressive mainmise du stalinisme sur l’Espagne républicaine en lutte, entre 1936 et 1939, contre le fascisme aura sûrement de quoi réjouir les tout derniers combattants anti-staliniens de cette génération de vaincus de l’histoire qui, des décennies durant, clama sa vérité dans le désert. A constater, cependant, les très faibles échos que suscita cette parution dans la presse espagnole, on peut s’interroger sur l’intérêt que cette histoire – pourtant fondatrice – éveille désormais chez les nouvelles générations, y compris militantes. Le désert, aujourd’hui, ne serait plus alors le produit d’un « mensonge déconcertant » ou d’un « grand camouflage », mais le résultat d'une aphasie post-moderne assez unanimement acceptée....la suite
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..« La vie ne cesse d’attendre le moment de sa contre-offensive »
Guy DEBORD

Correspondance (volume 3, janvier 1965-décembre 1968)
(Librairie Arthème Fayard, 2002).
EN cette sombre époque où le « règne mondial de la marchandise » a fini par envahir l’espace même de sa critique, un des traits dominants du « spectacle » réside sans doute dans la capacité de ses supplétifs médiatico-publicitaires à couvrir d’éloges ses opposants les plus résolus. Guy Debord, qui connaissait la musique 1, en fait régulièrement les frais depuis que, post mortem, l’ « inusable bourgeois » de ces temps maudits, désormais post-moderne, commente son œuvre avec un bel enthousiasme, prouvant ainsi, autre trait d’époque, qu’elle « raffol[e] de jugements autant qu’elle répugne à la lecture » 2. Que quelques faux témoins puissent regimber en s’interrogeant sur la pertinence critique d’un Debord finalement récupérable par un toujours insignifiant Sollers, révèlent, au moins, leur inconséquence, au pire, leur douteuse intention. Mais passons, c’est du troisième volume de sa Correspondance 3 dont il s’agit de parler ici
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Itinéraires d’un peuple sans Etat
Claire AUZIAS

Les Funambules de l’Histoire. Les Tsiganes entre préhistoire et modernité
(La Digitale, 170 p., 2002).
C’EST un beau titre qu’a trouvé Claire Auzias pour la nouvelle et forte étude qu’elle nous offre sur ces « funambules de l’Histoire » dont la seule richesse est le mouvement. Spécialiste du sujet – sur lequel elle a déjà écrit La Compagnie des Roms (ACL, 1994), Les Tsiganes, ou le destin sauvage des hommes de l’Est (Michalon, 1995), Les Poètes de grand chemin, voyage avec les Roms des Balkans (Michalon 1998) et Samudaripen, le génocide des Tsiganes (L’Esprit frappeur, 1999) –, elle récidive, et toujours dans ce même registre où l’histoire sert de lien entre le passé et le présent pour comprendre – et, bien sûr, combattre – les discours d’exclusion qui légitimèrent, à travers les âges, l’oppression d’un peuple sans Etat. « Le voyage n’est pas l’apanage des Gens du voyage, mais ils font partie de cette foule d’insaisissables à qui les Etats mènent une guerre immémoriale, afin de les contrôler…....la suite



Vie et mort d’Eduardo Barriobero, un républicain radical

Julián BRAVO VEGA
Eduardo Barriobero y Herrán (1875-1939) Una nota sobre su vida y sus escritos
(FAL, Madrid, 74 p., 2002).
Actas del congreso internacional
Eduardo Barriobero y Herrán : sociedad y cultura radical
(Universidad de La Rioja, Logroño, 238 p., 2002).
QUICONQUE a fréquenté des militants de la CNT espagnole des temps héroïques a forcément entendu parler d’Eduardo Barriobero. Le temps n’avait pas effacé de leur mémoire le souvenir qu’il y avait laissé comme avocat de la CNT dans les années 1920 et 1930. Il est vrai qu’en cette période de criminalisation systématique de l’anarcho-syndicalisme, la CNT avait fichtrement besoin de défenseurs et qu’elle en comptait assez peu. Avocat de la CNT, Barriobero le fut à titre gratuit. Par sympathie et conviction, puisqu’il était lui-même affilié, depuis 1912, à son syndicat des professions libérales. A ce titre, il eut à défendre de très nombreux militants ouvriers – dont Juan García Oliver, alors jeune et fougueux anarchiste et futur ministre de la Justice. Deux ouvrages récemment parus restituent la richesse de ce personnage à bien des égards hors normes que fut Barriobero.. ...la suite



Panorama brésilien de l’édition libertaire
C‘EST sans conteste Imaginário qui offre aujourd’hui, au Brésil, le catalogue le plus fourni de livres disponibles sur l’anarchisme. Ceux-ci se présentent sous deux formes : classique et format poche. D’excellente qualité, les « poches » d’Imaginário – Coleção escritos anarquistas – sont dotés de couvertures en quadrichromie et soigneusement reliés. Une douzaine de titres éclectiques ont pour l’instant paru : Dialogue imaginaire entre Marx et Bakounine, de Scranton ; Art et anarchisme, rassemblant des contributions de Ragon, Ferrua, Valenti, Berthet, Manfredonia ; l’Anarchie, sa philosophie, son idéal et l’État et son rôle historique, de Kropotkine ; Surréalisme et anarchisme, sélection d’articles de Joyeux, Ferrua, Péret, Doumayrou, Breton, Schuster, Kyrou et Legrand puisés dans le Libertaire et le Monde libertaire ; Municipalisme libertaire, de Bookchin ; l’Anarchie, de Malatesta ; la Guerre civile espagnole à travers les documents libertaires ; Dieu et l’État, de Bakounine ; Analyse de l’État, de Colombo ; Nestor Makhno et la révolution sociale en Ukraine, comprenant des textes de Makhno, Skirda et Berkman ; les Anarchistes et les élections et Réflexions sur l’anarchisme, de Joyeux, introduit par Jaime Cubero....la suite




Pour une critique de l’aliénation progressiste
Jean-Claude MICHEA
Impasse Adam Smith.
Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche
(Climats, 186 p., 2002).
JEAN-CLAUDE MICHÉA écrit peu et, quand le besoin devient impérieux de prendre la plume, il ne le fait que parcimonieusement. D'où cette forme condensée d'écriture qui définit ses rares ouvrages : textes brefs où propositions et « scolies » – notes annoncées dans le texte par lettres alphabétiques et le prolongeant philosophiquement – s’enchevêtrent comme autant de figures d’une pensée dialectique. Chez lui, la méthode est invariablement spinoziste. Quant à la thématique – la critique radicale de la modernité et le dévoilement de cette « société de classe renforcée » qui l’accompagne –, Impasse Adam Smith en constitue, après Orwell, anarchiste tory et l'Enseignement de l'ignorance 1, un nouveau jalon.. ...la suite



La révolution espagnole entre intra-histoire et légende
Hanneke WILLEMSE
Pasado compartido Memorias de anarcosindicalistas de Albalate de Cinca (1928-1938) (Prensas universitarias, Saragosse, 450 p., 2002). Victor ALBA
Los colectivizadores (Laertes, Barcelone, 285 p., 2001). Cedric DUPONT
Ils ont osé ! Espagne 1936-1939 (Los Solidarios-Monde libertaire, 405 p., 2002).

A travers leurs ouvrages respectifs, Hanneke Willemse, Victor Alba et Cédric Dupont traitent du même sujet – la révolution espagnole –, mais ils le voient sous des angles très différents. La première, historienne hollandaise, a choisi le village aragonais d'Albalate de Cinca comme centre d'une étonnante réflexion sur le désir révolutionnaire, le passage à l’acte et la mémoire. Le deuxième, qui fut adhérent de ce petit courant marxiste antistalinien que fut le POUM et auteur d’une exhaustive Histoire du POUM, récemment rééditée chez Ivrea, s’intéresse à l’histoire, aux motivations et aux pratiques des « collectivisateurs » de 1936. Le troisième nous dresse un portrait très militant et quelque peu héroïque de cette génération de femmes et d’hommes qui « ont osé le communisme libertaire » en terre d’Espagne.. ...la suite



Les sources de l’Histoire
BERMANI, BERTI, BRUNELLO, VENZA,
FRANZINELLI, GIANNULI, PEZZICA.
Voci di compagni, schede di questura
(Centro Studi Libertari, Milano, 124 p., 2002).
L’HISTORIEN de l’anarchisme se trouve aussi souvent confronté à la surabondance des sources qu’à leur rareté, ce qui ne va pas sans poser, dans un cas comme dans l’autre, quelques problèmes de méthode. C’est à l’utilisation historiographique des sources d’origine policière et des sources orales qu’est consacré ce premier cahier du Centre d’études libertaires de Milan, Voix de compagnons, fiches de police. Face au trou noir ou placé devant la nécessité de reconstituer une trace, il arrive assez naturellement, pourrait-on dire, que l’historien de l’anarchisme se tourne vers la partie adverse qui, elle, ne manque jamais d’archiver les rapports de ses informateurs ou les transcriptions des interrogatoires des militants qui tombèrent entre ses pattes. Matériau d’histoire, ces sources, comme l’indiquent Aldo Giannuli et Mimmo Franzinelli, devraient pourtant toujours être prises pour ce qu’elles sont : des preuves à charge. D’où le nécessaire recul ou distance critique que leur utilisation exige. Elles peuvent, certes, éclairer un fait, fournir une pièce manquante, mais rarement expliquer une démarche militante et encore moins proposer une interprétation recevable.. ...la suite



Un entretien avec Plinio Coelho, éditeur anarchiste brésilien

Pourquoi et comment devient-on éditeur anarchiste au Brésil ?
Cette vocation, je la dois pour partie à mon ami Alexandre Skirda. C’est lui qui m’incita à tenter l’aventure. Bien sûr, j’avais déjà cette idée en tête, mais il m’y encouragea. Il me disait que j’en avais les capacités… A vrai dire, moi j’hésitais beaucoup, je ne savais pas comment m’y prendre. Jusque-là, j’avais passé ma vie dans les écoles et les universités. Et puis voilà, je me suis lancé, et sans attendre puisque, le lendemain même de mon arrivée à Brasília – où j’avais fait des études universitaires –, je me mettais à l’ouvrage et créais ma première maison d’édition, Novos Tempos. C’était en mars 1984, après mon séjour français.. ...la suite



Dans l’attente de la prochaine explosion…
Jean-Pierre LEVARAY
Après la catastrophe
(L’Insomniaque, 92 p., 2002).
’ABORD, c’est le cœur qui parle, le reste viendra après, et ce ne sera pas simple. Quand la nouvelle tombe d’une explosion à Toulouse, en ce 21 septembre 2001, on pense aux copains mutés, aux collègues rencontrés en stage ou au cours d’une manif. On pense à eux, aux morts, aux blessés, à leurs familles. On pense à soi aussi, et c’est normal parce qu’à AZF ou à la Grande-Paroisse, on est tous salariés de TotalFinaElf, cette saleté de firme qui est de tous les coups tordus. On pense et puis on a peur. Peur qu’un jour, ici aussi, sur ce site classé « Seveso 2 », comme AZF, un grand feu réduise des vies à néant. Pour le Capital, c’est-à-dire pour rien.. ...la suite