Bulletin de critique bibliographique

Numéro 13– septembre 2003

De l'empire,
de la marchandise,  
de la mondialisation,    
de quelques faux amis,      
et d'autres horizons...           

En guise de présentation

IL NE SERA PAS DIT, cette fois, que nos libertaires digressions seront à contretemps. On en jugera par le contenu de ce treizième numéro, consacré pour une large part à l’exploration d’un ouvrage qui a fait – et fait encore – l’actualité dans les hautes sphères des mouvements de contestation du “ néo-libéralisme ”. Ce livre – Empire, de Toni Negri et Michael Hardt –, nous avions été quelques-uns, ici, à le lire, ou à tenter de le lire, mais personne ne se sentait, à vrai dire, ni le goût ni le courage d’en entreprendre la critique. Quand le long texte de Claudio Albertani nous est parvenu, un débat s’est instauré entre nous, non tant sur son contenu, mais sur l’opportunité de le publier. Le livre de T. Negri, que certains parmi nous n’étaient pas loin de consi-dérer comme un pur produit de marketing, avait déjà fait couler beaucoup trop d’encre.

Il y avait sans doute un peu de frivolité dans nos résistances, car, quoi qu’on pense du sujet dont il traite et de la longueur ou de l’opportunité de sa critique, le texte de C. Albertani méritait d’être diffusé. Et d’abord parce qu’il est pensé et sérieux, ce qui devrait suffire comme critères de choix, qu’on soit d’accord ou pas avec les conclusions d’un écrit. Sa principale qualité, c’est sans doute de relier les actuelles positions de T. Negri – puisque c’est surtout de lui dont il s’agit – à ce que C. Albertani appelle “ la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien ”, courant marxiste né dans les années 1960 autour des revues Quaderni Rossi et Classe Operaia, Des anciennes mésaventures de l’ouvrier social aux actuels exploits de la multitude, il y sonde, sous l’abscons, l’éternel retour d’une ancienne idéologie.

SUR UN SUJET pas très éloigné du précédent, Freddy Gomez entreprend la critique d’un autre livre, éton-namment passé sous silence celui-là. Les Aventures de la marchandise, d’Anselm Jappe, ouvrage théorique, riche et ardu, est un voyage en capitalisme, ce moment de l’histoire où “ le travail se trouve séparé des autres activités dans l’espace et le temps ”. On pourra là encore – et c’est heureux –s’irriter de certains partis pris et conclusions de son auteur, mais cela n’empêche pas, au contraire, d’accorder à son travail toute l’importance qu’il mérite et de se reconnaître, au moins, dans sa critique des “ faux amis ” et des vains com-bats d’une époque qui en sécrète beaucoup. Comme pour ignorer les vrais.

POUR LE RESTE, et passée – sans trop de peine, espérons-nous – cette brutale insertion dans notre contemporaine réalité, le lecteur retrouvera, dans la rubrique “ Revue des livres ”, d’autres horizons et des critiques du Mal-Être juif, de Dominique Vidal, par Monica Gruszka, du Carl Einstein, de Liliane Meffre, par Thierry Porré, des Carnets de route, de Marinus Van der Lubbe, par Arlette Grumo et des Anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962), de Sylvain Boulouque, par Marcel Leglou.

Bonne lecture et à la prochaine !

A contretemps


Empire et ses pièges
Toni Negri et la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien


BAUDELAIRE qualifiait les auteurs de traités qui exposent en un tournemain l’art de devenir riches, savants et heureux, d’« entrepreneurs de bonheur public ». Il me semble que la définition pourrait parfaitement s’appliquer aux auteurs d’Empire, lesquels nous assurent avoir des réponses satisfaisantes aux grandes questions de notre temps (1). Présenté comme la bible du mouvement anti-mondialisation, le livre a fait l’objet d’une opération publicitaire de grande ampleur, aux Etats-Unis d’abord (en 2000), puis en France et, enfin, en Italie et dans le reste du monde. Bénéficiant d’un véritable succès international (avec un demi-million d’exemplaires vendus à ce jour), traduit dans de nombreuses langues – dont le chinois et l’arabe –, Empire a été reçu par la presse américaine et européenne comme une contribution de premier ordre à la compréhension du nouvel ordre mondial.....la suite



Vers la crise finale de la société marchande ?
IL est des livres devant lesquels le lecteur hésite. D’accès difficile, il s’y aventure à petits pas, modestement. Convaincu de n’être pas à la hauteur, il y entre un peu par défi, un peu par curiosité, sûr d’y dériver et d’y heurter quelques récifs conceptuels. Les Aventures de la marchandise entre dans cette catégorie. Il faut de la constance pour y accéder… et beaucoup d’outrecuidance pour en oser la critique. On excusera par avance les limites de l’entreprise, mais son auteur n’est qu’un lecteur de base assez étranger aux fulgurances, aux pesanteurs et aux querelles marxiennes pour ne craindre aucun démenti de tel ou tel de ses spécialistes. Ici, il donnera simplement son point de vue sur un ouvrage ardu, riche et sans doute important. Pour le reste, on attendra que de plus subtils exégètes de la pensée du maître sortent de leur torpeur et troublent enfin le parfait silence qui a entouré jusqu’à présent la parution de ce livre...la suite



.Marinus, le vagabond héroïque

ILS ne furent pas nombreux ceux qui, dans les années 1930, résistèrent contre vents et marées à deux mensonges d’Etat assez astucieusement mêlés – et utilisant les mêmes procédés – pour tuer, par avance, toute manifestation de vérité dans l’affaire Marinus Van der Lubbe (1909-1934). La victime de cette machination fut un jeune ouvrier hollandais coupable d’avoir tenté d’incendier, le 27 février 1933, le Reichstag. Accusé par les nazis de complicité avec les staliniens et, par les staliniens, d’être un agent nazi, il fut le seul condamné à mort de cette affaire et décapité le 10 janvier 1934 à Leipzig. Ses co-inculpés – Torgler, chef du groupe communiste au Reichstag ; Dimitrov, dirigeant du Komintern ; Popov et Tanev, hauts fonctionnaires bulgares – seront tous acquittés après une formidable campagne orchestrée par Willy Münzenberg, maître d’œuvre en propagande et auteur d’un Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne, qui chargeait ignominieusement Van der Lubbe (1). Au nombre des rares voix qui s’élevèrent alors pour prendre la défense de Van der Lubbe, on compta, avec quelques autres, Sylvia Pankhurst, Anton Pannekoek, André Pruhommeaux, Alphonse Barbé, Boris Souvarine et Simone Weil...la suite



Être – et mal-être – juif : identité et « communautarisme »

ON constaterait, chez « de nombreux Français d’origine, de religion ou de culture juive », les symptômes d’un « réel malaise ». Pour Dominique Vidal, auteur du Mal-Être juif, ce « désarroi profond » induirait ou renforcerait, dans cette population, une forme de « radicalisation politique » et certaines dérives « communautaristes » ou de « repli identitaire ». Son livre se propose d’en relever les causes pour mieux les combattre

Si les enquêtes d’opinion semblent montrer que l’anti-sémitisme est devenu marginal en France – y compris parmi les jeunes issus de l’immigration maghrébine –, il serait bien sûr absurde de nier son existence, même résiduelle. Pour D. Vidal, elle est d’abord liée à des facteurs conjoncturels, et principalement au conflit israélo-palestinien. Si l’antisémitisme s’est tristement illustré, ces temps-ci, sous des formes bénignes – graffitis – ou plus graves – attaques contre des synagogues et des écoles, agressions physiques, parfois –, D. Vidal s’attache à démontrer que ces mêmes facteurs conjoncturels n’auraient pas autant d’impact sur un grand nombre de consciences juives si celles-ci n’étaient pas travaillées par une crise, structurelle celle-là, d’identité.. ...la suite



Anticolonialisme et « polyphonie libertaire »

SI « la question nationale n’est pas absente de la réflexion des pères de l’anarchisme », elle n’a jamais eu, estime Sylvain Boulouque, de réelle prise sur ses partisans français pour la simple raison qu’elle exigeait d’eux une réelle torsion de leurs principes de base. Dans son Appel aux Slaves, Bakounine recommandait de ne pas nier « l’importance des mouvements d’émancipation nationale » et définissait ainsi la tâche des anarchistes en ce domaine : « [y] poser le problème sous son aspect économique et social, et ceci, parallèlement à la lutte contre la domination étrangère ». Ainsi, le cadre d’intervention était donné, mais il se révélait un peu flou : en être, mais pour y avancer la question sociale. Inutile de dire que, s’agissant de mouvements à caractère clairement interclassiste, l’affaire n’était pas simple à mener. Et d’autant moins que, comme le précise S. Boulouque, elle supposait, pour les libertaires, d’intégrer à leur combat le nationalisme et, davantage encore, le phénomène religieux, deux données de base de ces mouvements d’émancipation nationale...la suite




Carl Einstein et l’anarchisme

CARL EINSTEIN – né en 1885 à Neuwied (Allemagne) et mort en 1940, par suicide, à Boeil-Bezing (France) – fut, écrit Liliane Meffre en introduction de son ouvrage, « de la race des découvreurs, des pionniers, des chercheurs d’absolu en art, en littérature, en politique ». Elle ajoute : il fut aussi un de ces « “enfants perdus” d’une époque déchirée entre les extrêmes de la création et de la destruction ».

Homme curieux et non-conformiste, critique d’art et figure des avant-gardes allemande et française de l’entre-deux guerres, écrivain et subversif, Carl Einstein, perpétuellement en mouvement, s’essaya jeune au roman – Bebuquin ou les dilettantes du miracle –, s’amusa à défier, en art, l’entendement de ses contemporains, popularisa ceux d’Afrique (Negerplastik,1915), fréquenta Picasso et Braque, les dadaïstes et les surréalistes, fonda la revue Documents – avec Bataille et Leiris –, tâta du cinéma avec Renoir, voyagea beaucoup, s’éprit de même et souvent, travailla d’arrache-pied à un Art du XXe siècle. Tout occupé à ne rien figer de la vie, à fuir la renommée – celle qui fait de vous, comme il l’écrivit, « une star sans concurrence et [qui] s’emmerde » –, à refuser les compromissions, Carl Einstein sut aussi saisir comme assez peu de ses contemporains la dimension esthétique des révolutions...la suite