Bulletin de critique bibliographique
Numéro 14–15 Décembre 2003
 

Georges Navel

1904-1993

En guise de présentation

C ’EST en confectionnant ce numéro – et plutôt sur le point de le conclure – qu’une curieuse coïncidence nous est apparue : il y a dix ans disparaissait Georges Navel. Pour être juste, le rapprochement nous avait échappé. Le lecteur aurait donc tort de prendre ce hasard pour une soudaine conversion de notre part à ce goût immodéré des contemporains pour la commémoration calendaire. Rien de cela. Nous sommes aussi à contretemps des anniversaires.

Cette envie de consacrer un numéro à Navel nous poursuivait, à vrai dire, depuis longtemps – depuis le début même de notre aventure. Essentiellement pour deux raisons : la première tient, bien sûr, au fait que l’œuvre littéraire de Navel continue de nous intéresser et de nous émouvoir ; la seconde relève de la sympathie que nous inspire le parcours de ce libertaire atypique et pas toujours commode qu’il fut. Le temps passant, le projet s’est fait réalité. Bien au-delà de nos espéran-ces, avouons-le. D’où ce numéro double – et d’une pagination tout à fait excep-tionnelle.

Ce « Navel » n’aurait pas été ce qu’il est sans le précieux concours de deux amis que nous tenons, ici, à remercier chaleureusement. Le premier – Phil Casoar – a tiré pour nous de sa malle à souvenirs un entretien avec Navel datant de 1984 et inédit à ce jour. Il y raconte son « aventure espagnole » de juillet 1936 et y ajoute quelques commentaires piquants sur cette contre-société libertaire – sa famille – qu’il fréquenta, de très près ou de plus loin, au cours de son existence. Le tout forme un beau témoignage sur ce rapport très particulier qu’entretint Navel avec l’anarchie, et que Gilles Fortin tente, par ailleurs, d’expliciter dans ce numéro – « Chacun son royaume d’anarchie ».

Le second – Claude Kottelanne –, qui maintint avec Navel une forte relation d’amitié pendant quelque trente ans, nous a fait l’inestimable offrande de nous confier les lettres que Navel lui écrivit entre 1967 et 1993. Cette correspondance – genre où excellait Navel – offre un admirable autoportrait au quotidien de l’auteur de Sable et Limon. La tâche fut évidemment difficile de faire le tri, tant le tout méritait publication, mais les larges extraits choisis de ces lettres donnent, pensons-nous, une idée assez précise de leur richesse. Ils sont complétés de deux courts textes de Claude Kottelanne qui font témoignage : « Une amitié » et « Préface à Travaux pour un disque mort-né ».

Pour le reste, on trouvera, au gré de ces pages, une approche biographique de Navel à travers son œuvre – « Les quatre cercles de la mémoire », par Freddy Gomez –, une tentative d’analyse de son écriture – « Le travail de la main à plume », par Arlette Grumo, et une bibliographie sommaire.


Voilà… et encore un mot. Au poids de ce numéro, on aura compris que ce « Navel » marque une étape dans notre cheminement. Et, sincèrement, un gros effort de notre part. Le temps est loin, désormais, où un très faible tirage et quelques accointances nous permettaient de pratiquer la gratuité. Après un premier appel, certains, parmi vous, l’ont rapidement compris. Qu’ils en soient ici remerciés. D’autres hésitent encore, sans doute décontenancés par notre discrétion en la matière et par cet étrange et peu explicite bandeau : « A contretemps n’a pas de prix, juste des frais… » A toutes fins utiles, donc, nous lançons, sans fanfare, un nouvel appel à contribution volontaire à ceux qui peuvent. Car les tarifs postaux ont aussi un prix. Pardon, lecteurs, pour la trivialité du propos…

Très bonne lecture et à la prochaine.

A contretemps

 

 

Un entretien avec Georges Navel : Une aventure espagnole

En 1936, quand tu pars pour l’Espagne, tu passes par la filière anarchiste de Perpignan et tu te retrouves dans la colonne Ascaso. Pourtant, à cette époque, tu es encarté au PC…
Ça ne veut rien dire… J’avais été insoumis de 1927 à 1933. Insoumis sans ennui, car je vivais avec d’autres papiers. Il est difficile de rendre compte du climat de la crise des années 1930, des soupes populaires, de la menace de guerre. Moi, à ce moment-là, j’ai fait un peu ma révolution. Je me suis rapproché de la pensée marxiste. Disons que j’étais d’abord révolutionnaire avant d’être anar. La suite

 

 

Chacun son royaume d’anarchie

LE rapport de Navel à l’anarchie est contradictoire : il en a parcouru tout le spectre – de l’anarchosyndicalisme à l’individualisme, variantes comprises – en est sorti, puis y est revenu, à sa façon, très singulière. Son œuvre est pleine de souvenirs du temps d’anarchie, égrainés tantôt sur le ton de la nostalgie, tantôt sur celui de l’humour, en positif et en négatif, sans tromperie, avec la suffisante distance pour la dégager de l’idée fixe et de la revendication doctrinale. Pour Navel, l’anarchie relève plutôt de la pensée courbe. Son principal avantage, c’est de maintenir en éveil l’esprit de celui qui s’en réclame et de lui conférer le sentiment d’être unique. Viatique philosophique, elle ne sert, in fine, à rien, sauf à inscrire le refus dans un questionnement permanent, éthique et esthétique, et, ce faisant, à le protéger comme exigence première, y compris contre les anarchistes, que Navel irrita souvent. La suite

 

 

Lettres à Claude Kottelanne

Mon cher Kottelanne,
[…] La sève matinale est un peu lente à revenir au réveil des noctambules, les presque travailleurs de nuit que nous sommes ont le réveil lent 1. Leur accord avec le temps, même beau, a besoin d’aide. J’use de quelques trucs, de moyens de réaccord : gesticulation, respiration, marche pieds nus dans ma prairie, les yeux ouverts, les yeux fermés, de l’immobilité et du mouvement. J’aurai oublié ce soir le bonheur du bain de soleil tonique que j’ai pu prendre ce matin. […]La suite

 

 

En témoignage
Claude Kottelanne est un homme du « chant intérieur », un poète. Son amitié avec Navel dura une trentaine d’années. Ils travaillèrent ensemble, comme correcteurs à l’Humanité, s’estimèrent, se fréquentèrent et s’écrivirent souvent – à l’ancienne, c’est-à-dire en prenant leur temps.
A la mort de Navel, Claude Kottelanne publia deux textes dans Cantonade, bulletin du Syndicat des correcteurs. Le premier, écrit peu de temps après sa disparition, trace un beau portrait de Navel. Le second, datant de 1969, présente un projet qui occupa beaucoup C. Kottelanne à cette époque et qui avait les faveurs de Navel : réaliser un disque à partir de Travaux. Le projet avorta, les « animateurs culturels » de l’époque – ceux-là mêmes que la médiocrité accablante d’aujourd’hui revalorise au-delà du nécessaire – le jugeant « ni professionnel ni commercial ».La suite

 

 
Les quatre cercles de la mémoire Georges Navel, une vie, des livres

MAIDIERES, première étape d’une géographie de la mémoire que Navel ne cessera d’explorer à travers ses livres, un village de Meurthe-et-Moselle où Georges, le « queulot », dernier-né d’une longue fratrie – treize frères et sœurs, dont cinq sont morts à sa naissance, le 30 octobre 1904, à Pont-à-Mousson – a appris l’essentiel de la vie des hommes : la gêne, le dur labeur et la fierté. Il est venu au monde dans une famille pauvre de paysans lorrains prolétarisés. Ses frères et sœurs travaillent depuis leur plus jeune âge, le père est manœuvre aux fonderies de Pont-à-Mousson, la mère s’occupe de la maison et des travaux des champs. L’enfance a son espace, son « bel entour ». La suite
 

 
Le travail de la main à plume

IL faut en toutes choses savoir de quoi l’on parle et, par force, préciser : il y a maldonne à faire de Georges Navel un « écrivain prolétarien ». Non que l’étiquette soit infamante – plutôt le contraire –, mais, dans son cas, elle ne réduit pas seulement la portée de son œuvre, elle en nie, surtout, la parfaite singularité. Ici ou là, pourtant, certains de ses analystes, et particulièrement ceux qui se sentent en communauté d’idée avec lui, ont été tentés de le ranger, à la meilleure place il est vrai, dans cette approximative catégorie de la littérature prolétarienne. Un peu par commodité, un peu par intérêt. En oubliant le clair avertissement que Navel luimême adressa à la postérité : « Je ne me sens pas plus ouvrier que Paul Valéry. » La suite
 

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