|
Numéro 9–
Juin 2002
En
guise de présentation
UN ami nous a quittés. Jacky Toublet
était un de nos lecteurs les plus attentifs et son estime,
nous le savons, nous était acquise. Sa collaboration, il
nous l’avait promise pour un numéro sur Fernand Pelloutier.
La camarde a contredit nos plans. Freddy Gomez lui rend ici hommage.
On apprendra sans doute beaucoup à la lecture de la critique
que fait Frank Mintz du livre d’Anatoli Shtirbul publié
en russe et consacré au mouvement
anarchiste de Sibérie dans le premier quart
du siècle dernier. Peu connue, cette page d’histoire
révèle pourtant l’existence, en cette lointaine
contrée de l’ex-URSS, d’une véritable
« makhnovtchina » de 140 000 combattants qui s’opposa,
pendant la guerre civile, aux « rou-ges » et aux «
blancs » au nom de « l’Anarchie, mère de
l’ordre ».
A l’identique, les Anarchistes
du Portugal, de João Freire, sort de l’ombre
un mouvement d’une extrême richesse et d’une grande
originali-té, même si l’approche « hyper-sociologique
» adoptée par l’auteur pour en conter l’histoire
motive quelques réserves et autant de critiques chez José
Fergo.
Des critiques et des réserves, on en trouvera aussi dans
l’analyse tirée par Miguel Chueca du
dernier ouvrage de Normand Baillargeon, Les chiens
ont soif et celle qu’a suscitée la lecture, par Freddy
Gomez, de la « biographie intellectuelle » de Louis
Janover, le Surréalisme de jadis
à naguère.
Plus brièvement chroniqués, d’autres ouvrages
ont retenu notre attention : une biographie
de Valeriano Orobón Fernández, par José
Luis Gutiérrez Molina ; une autre
de Ramón Acín, par Sonya Torres Planells
; La libertad entre la historia y la utopía,
de Luce Fabbri ; William
Godwin. Des lumières à l’anarchisme,
d’Alain Thévenet ; les Anarchistes
et l’affaire Dreyfus, de Sébastien Faure
(présenté par Philippe Oriol) ; Putain
d’usine, de Jean-Pierre Levaray ; le
numéro 26-27 de la revue Agone et
le premier de la revue Marginales.
Enfin, à la rubrique « Revue des revues », on
trouvera une recension détaillée et commentée
des publications qui nous parviennent au titre de la saine pratique
de l’échange.
Sur le fond, on constatera, donc, que ce neuvième numéro
ne se différencie pas substantiellement des précédents,
sauf par le nombre des ouvrages livrés à notre désormais
légendaire sagacité. Sur la forme, en revanche, on
remarquera qu’il a subi quelques modifications de présentation,
non pour faire « moderne » – quelle horreur !
–, mais par simple souci de lisibilité. Qu’on
se rassure, cependant, nous restons sobres et fa-rouchement opposés
aux curieux dégueulis contemporains en matière graphique.
Bonne lecture et à la prochaine !
A contretemps
L’Affaire
des anarchistes
PUBLIE en février 1898 dans le Libertaire, en quatre livraisons,
avant de paraître, dans la foulée, en brochure, le
texte de Sébastien Faure, les Anarchistes et l’affaire
Dreyfus, reflète sa position et celle de ses amis à
un moment de leur combat dreyfusard – ou dreyfusiste comme
on disait alors. D’autres anarchistes, en revanche, et non
des moindres – Jean Grave, Emile Pouget – adoptèrent
des positions sensiblement différentes, et toutes se nuancèrent
ou évoluèrent au fil du temps. C’est à
l’analyse de cette diversité libertaire que s’attache
Philippe Oriol dans une très fine présentation du
texte de S. Faure, qui rend cette réédition encore
plus opportune et à laquelle nous accorderons nos faveurs....la
suite
L’usine,
cette infinie brûlure
Ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir,
comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la
tempe. » Ça, c’est le travail à l’usine,
cet enfer quotidien où l’on perd infiniment sa vie
à la gagner. Où l’on vole aussi quelques instants
au salariat par instinct de résistance et pour ne pas subir
tout à fait sa loi. Ce temps récupéré,
J.-P. Levaray, lui, le consacre à l’écriture.
Et ça donne ça : un livre qu’aucun sociologue
n’écrira jamais, un cri contre ce « lieu d’infamie
» et cette « vie de con »....la
suite
..Lusitanie
libertaire : les limites d’une approche
POUR n’avoir pas pu résister, en 1926, à l’instauration
du fascisme, les libertaires portugais passèrent à
la trappe de l’histoire. On les oublia... Pour avoir tenu
tête, dix ans plus tard, aux mêmes croisés de
l’Ordre noir, leurs voisins ibériques entrèrent
dans la légende de l’anarchisme. Les réputations
sont aussi faites d’injustice. L’ouvrage de João
Freire – les Anarchistes du Portugal – aura pour beaucoup
de lecteurs le goût d’un voyage en terra incognita.
A peu près seul, en langue française, à traiter
de son sujet, il ne supporte la comparaison qu’avec une ancienne
– et bien intéressante – brochure de Carlos da
Fonseca, épuisée depuis longtemps 1. C’est dire
si le terrain était vierge. L’anarchisme portugais,
J. Freire en a fait l’objet d’une thèse de doctorat,
dont ce livre est la version « réduite, simplifiée
et mise à jour »....la
suite
Une
« makhnovtchina » sibérienne
SI l'existence des idées libertaires et des pratiques anarcho-syndicalistes
en Sibérie est signalée dans la très grande
majorité des publications universitaires (Paul Avrich) ou
militantes (Voline, Grigori Gorelik, Piotr Archinov) 1, en russe
ou dans d’autres langues occidentales, l’activité
insurrectionnelle et révolutionnaire de l’anarchisme
sibérien, en partie comparable à celle de la Makhnovtchina,
est, elle, curieusement fort peu connue.
Le grand mérite des travaux d’Anatoli Shtirbul sur
l’anarchisme en Sibérie est de combler cette lacune.
Très riche en documents d'archives soviétiques (Tcheka,
rapports du PCUS) et en témoignages d’époque
jusqu’alors isséminés dans différents
ouvrages, sa thèse relève d’un véritable
travail de « fourmi ». En évitant certains travers
méthodologiques – absence d’index général
ou de sous-parties dans les chapitres –, elle aurait sans
doute gagné en lisibilité, mais on signalera, à
l’actif de son auteur, une certaine objectivité dans
le traitement du sujet. Si A. Shtirbul est visiblement peu enclin
à souligner les aspects constructifs de l’anarchisme,
il n’en occulte pas moins son impact parmi les révolutionnaires
et la population sibérienne..
...la suite
Réflexions
québécoises pour un plaidoyer chomskien
ON se souvient du récent petit livre de Normand Baillargeon,
l’Ordre moins le pouvoir, conçu par son auteur comme
une sorte de vade-mecum destiné à un lectorat jeune
peu au fait de l’histoire et des doctrines du mouvement anarchiste,
un ouvrage diversement reçu1 dans le milieu libertaire, qui
l’a jugé en général assez inférieur
aux classiques de Daniel Guérin ou de Luis Mercier Vega.
Le nouvel ouvrage de cet universitaire – et militant anarchiste
– canadien est d’une autre nature puisqu’il rassemble
une série de textes relativement courts, publiés pour
la plupart dans des publications québécoises (Espace
de la parole, le Couac, le Taon dans la cité). Seul le texte
« Une proposition libertaire : l’économie participative
», paru dans un numéro de la revue française
Agone consacré aux « utopies économiques »,
fait exception à la règle....la
suite
Sortir
de la médiatisation pour en revenir au champ des luttes
REVENIR aux luttes et douter de la bonne santé de la contestation
renaissante, telles sont les évidences qui se sont imposées
pendant que s’élaborait ce dossier », écrit
Franck Poupeau en introduction de ce consistant numéro de
la revue Agone à la tonalité forcément critique.
De quoi s’agit-il en somme ? De constater les impasses d’un
mouvement anti-globalisation « pris dans la spirale de la
médiatisation » et en voie d’institutionnalisation.
D’en dénoncer les principales figures : le «
radical-chic », le « carnavalesque » marcheur
et le « porte-parole auto-désigné ». D’y
opposer un retour au « militantisme de terrain » et
une « présence dans les luttes ». Pour ce faire,
explique F. Poupeau, il est nécessaire de refuser «
l’effet d’imposition médiatique dont la logique
privilégie le spectaculaire d’une lutte internationale
festive et bariolée (ou bien “noire” et “violente”)
à l’ “archaïsme” d’une lutte
ouvrière du type Cellatex, Danone ou Moulinex »....la
suite
.William
Godwin, un viatique pour nos temps incertains
LONGTEMPS William Godwin (1756-1836) eut mauvaise réputation
: écrivain médiocre, philosophe poussif et contradictoire,
rationaliste borné, personnage vaniteux… Si l’on
ajoute à cela, sans doute par ignorance, un total désintérêt
pour ses idées chez les penseurs de l’anarchisme
classique – hormis Kropotkine – , on peut se demander
ce qui a bien pu déclencher chez Alain Thévenet
une telle sympathie pour cet Anglais des Lumières qui,
tout en se méfiant des révolutions, proposait d’«
euthanasier » les gouvernements.
La réponse, au moins partielle, c’est A. Thévenet
qui la donne : la vie même de Godwin, cette vie, «
fluctuante », « tentée parfois par le désespoir
», faite d’ « épreuves » et de
« petitesses », cette vie où « frémit
» une œuvre « autrement complexe » qu’on
a bien voulu le prétendre. Au-delà de cette première
explication, une autre pointe, plus large : une possible adéquation
entre deux époques – celle de Godwin et la nôtre
– qui, pour être de transition, auraient quelques
points communs....la
suite
Valeriano Orobón
Fernández ou la troisième voie de l’anarchisme
espagnol
L’ANARCHISME espagnol eut ses grands hommes et ses martyrs,
tous héros d’une geste grandiose et tragique, on
le sait. La mémoire n’en a retenu que certains noms
– ou certains plus que d’autres. C’est un tort,
surtout quand elle ignore une figure aussi importante que celle
de Valeriano Orobón Fernández (1901-1936), dont
la mort prématurée priva sans doute le mouvement
libertaire espagnol d’un de ses plus brillants analystes.
En ce sens, la biographie intellectuelle que lui consacre l’historien
José Luis Gutiérrez Molina fait œuvre grandement
utile.
Natif de Valladolid et fils d’un militant socialiste, c’est
par la fréquentation d’une école largement
inspirée des méthodes pédagogiques de Francisco
Ferrer qu’Orobón Fernández s’éveillera
aux idées libertaires. Son adhésion à la
CNT date de 1920. Insoumis, il quitte le pays en 1923 pour chercher
asile en France..
...la suite
De jadis à naguère,
un cheminement
LE propos sonne clair : « Que mon témoignage sur
le surréalisme soit associé à celui de Rubel
sur Marx n’a rien en soi d’étonnant. Marx a
été rabattu sur la politique, le surréalisme
sur l’art. » Et les deux ont été détournés,
ajouterons-nous. De cette double intuition découlent quelques
défis aux idées reçues et une belle fidélité
à deux figures essentielles du cheminement de Louis Janover
: André Breton et Maximilien Rubel .
Tout en s’inscrivant, par la thématique, dans la
lignée de ses précédents ouvrages 1, le Surréalisme
de jadis à naguère s’en démarque, cependant,
par le genre – la biographie intellectuelle – et le
ton, plus personnel que jamais. Le tout est parfaitement maîtrisé.
Lecture finie, il en reste le souvenir d’un fort livre,
d’un beau style, et – pourquoi le taire – d’un
certain agacement mâtiné de déception.
Au tout début, un adolescent découvre, bouleversé,
la poésie d’Artaud. En traçant le sentier,
elle deviendra « impératif catégorique ».
Suivront la lecture de Ma vie, de Léon Trotski, «
dans une édition abrégée », et celle
de Position politique du surréalisme, qui clôt la
question de l’engagement surréaliste auprès
du PCF. Le reste est affaire de hasard, plus provoqué qu’objectif
: une lettre que l’adolescent de presque dix-sept ans adresse,
en 1954, à Breton, une rencontre qu’il sollicite
et un rendez-vous qu’il obtient, rue Fontaine.
...la suite
In memoriam Jacky Toublet
ON a pour certains êtres des sympathies
profondes. Elles viennent le plus souvent de loin, d’un
ailleurs partagé u d’une ancienne connivence. Elles
résistent aux dissonances et aux effets du temps. Elles
perdurent sans qu’il soit ême nécessaire de
les cultiver. La disparition de ces êtres-là ne défait
rien du lien tissé. Elle passe le relais à la émoire,
qu’il faut toujours veiller à désencombrer
de sa légende. Pour ne pas trahir le souvenir.Ma première
rencontre avec Jacky date de 1967 – il avait 27 ans, moi
dix ans de moins. Si la date est précise – le 25
novembre de cette année-là –, je le dois au
numéro 533 de la Révolution prolétarienne
(décem-bre 1967) qui en indique le motif : une conférence
de Marcel Body sur la Révolution russe, à la Maison
Verte, rue Marcadet, dans le 18e arrondissement de Paris. La salle
contenait « 300 personnes », écrit l’anonyme
chroniqueur, et parmi elles,« attentifs et ardents...la
suite
Terre
et liberté !
DE belle prestance, cette nouvelle revue-livre
à vocation thématique prétend montrer, pour
reprendre les termes choisis par Samuel Autexier en avant-propos,
« comment l’écriture peut éclairer notre
réflexion sur des thèmes de société
comme les paysans, l’école, la guerre, l’errance…
» et « redonner à la littérature sa
place dans la production d’une pensée émancipatrice
».
C’est essentiellement de littérature
dont il est question dans cette premier livraison de Marginales,
consacré au monde paysan. De littérature de témoignage,
vivante, irréductible, où la voix de l’«
écrivain-paysan » donne sens à la dure vie
de tout un peuple de la terre. Divisé en deux parties,
ce numéro mêle, dans l’une (« De la terre
et des roses »), extraits d’œuvre, textes critiques
et paroles de paysans et tente, dans l’autre (« Donnez-nous
la terre ! »), d’inscrire ces écritures multiples
dans une perspective historique
...la suite
La
pensée libre de Luce Fabbri
COLLECTES par Antonia Fontanillas et Sonya Torres Planells, les
textes de Luce Fabbri (1908-2000) réunis ici composent une
intéressante anthologie de son œuvre d’essayiste.
S’y ajoutent quelques beaux portraits de Camillo Berneri,
Simon Radowitzki, Diego Abad de Santillán, Jacobo Maguid
et Luigi Fabbri, son père. C’est jeune, en 1928, que
Luce Fabbri quitte l’Italie. Elle vient d’achever une
thèse sur Elisée Reclus à l’université
de Bologne. Quelque deux ans auparavant, son père, militant
anarchiste de renom et de qualité, a déjà pris
le chemin de l’exil pour fuir les persécutions fascistes.
Père et fille suivent ensuite le même trajet : la France,
la Belgique, l’Uruguay. Luigi Fabbri y meurt en 1935. Luce
Fabbri s’y installe, succède à son père
à la direction de la revue Studi sociali et enseigne l’histoire,
puis la littérature italienne à l’université
de Montevideo. Elle se définit comme « socialiste anarchiste
» et « italienne d’Amérique latine »,
ce métissage culturel n’étant sans doute pas
étranger à l’originalité de son approche
de l’anarchisme, inventive et assez distanciée pour
éviter la répétition idéologique.
...la suite
L’esthétique
anarchiste de Ramón Acín
RICHEMENT illustrée, la biographie que Sonya Torres Planells
consacre à Ramón Acín a l’avantage de
sortir du relatif oubli où elle était tombée
une attachante figure du mouvement libertaire espagnol. En abordant
les multiples facettes du personnage – militant de la CNT,
pédagogue novateur, écrivain et chroniqueur talentueux,
collectionneur et artiste –, elle forme un tout cohérent
et tente plus particulièrement de saisir, chez le dessinateur,
peintre et sculpteur qu’Acín fut avant tout, ce qui,
selon l’auteur, relève de l’« esthétique
anarchiste et d’avant-garde ».
Natif de Huesca – cette ville d’où levèrent
quelques anarchistes qualifiés, comme Felipe Alaíz,
Angel Samblancat et Ramón Sender –, Acín manifestera
toujours un profond attachement pour sa terre d’Aragon, source
évidente d’inspiration esthétique. Ses études,
il les mena jusqu’au baccalauréat, puis passa à
autre chose....la
suite
|