![]() |
|
|
|
|
||
|
I - Bakounine et Proudhon Vraisemblablement Bakounine n'a jamais eu le temps ni la volonté
de lire directement ou de façon approfondie Spinoza. Il
le connaît cependant. Il le cite parfois, et ses textes
les plus philosophiques ne sont pas sans être marqués
par l'influence de ce philosophe. Chez Bakounine, on peut ainsi
distinguer au moins deux appréhensions de Spinoza. " La nature c'est la somme des transformations réelles qui se produisent et se reproduisent incessamment en son sein [...]. Appelez cela Dieu, l'Absolu, si cela vous amuse, peu m'importe, pourvu que vous ne donniez à ce Dieu d'autres sens que celui que je viens de préciser : celui de la combinaison universelle, naturelle, nécessaire et réelle, mais nullement prédéterminée, ni préconçue, ni prévue, de cette infinité d'actions et de réactions particulières que toutes les choses réellement existantes exercent incessamment les unes sur les autres. " 5 La seconde référence, sans doute influencée par la lecture de Proudhon, est tardive, explicite et fortement critique. Pour Bakounine, Spinoza, malgré son panthéisme, n'échappe pas aux illusions de tous ceux, et ils sont nombreux, qui prétendent considérer toute chose du " point de vue de l'absolu, ou, comme disait Spinoza, sub aeternitatis ", en renvoyant ainsi l'homme au néant de son existence " relative "6. " Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme sub stance ou idée divine, et le premier pas qu'ils font est une terrible dégringolade des hauteurs sublimes de l'éternel idéal dans la fange du monde matériel; de la perfection absolue dans l'imperfection absolue; de la pensée à l'être, ou plutôt de l'Être suprême dans le néant. "7 Deus sive natura, Dieu ou la nature. Il y aurait ainsi, chez
Bakounine, deux lectures possibles de Spinoza : o o o Proudhon ignore longtemps Spinoza. Ses cahiers de lectures, soigneusement répertoriés de 1838 à 1844, ne le mentionnent jamais. Il est absent de De la création de l'ordre (publié en 1843), alors que ce livre consacre deux grandes parties à la philosophie et à la métaphysique. À l'exception de rares allusions, en passant, dans les Contra dictions économiques, il faut attendre 1858 et son grand ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l'Église pour que Proudhon s'engage enfin dans une critique de Spinoza; à la mesure de tout ce qui peut rapprocher, donc opposer, les deux pensées, et d'une façon qui manifeste une lecture directe et attentive des textes. Cité plusieurs fois, Spinoza fait l'objet de trois développements critiques; dans la qua trième étude, à propos du problème de l'État; dans la septième, à propos de l'absolu; dans la huitième, à propos de la conscience et de la liberté. De ces trois critiques, c'est certainement la première qui est la plus sévère et la plus expéditive. Proudhon range Spinoza aux côtés de Platon et de Hegel, du côté du despotisme 11. " Saint de la philosophie ", persécuté par toutes les Eglises, Spinoza a su, avec Machiavel et Hobbes, se libérer des ombres et des dominations de la religion 12. Mais " en désapprenant l'Évangile " il s'est contenté de " rapprendre le destin ", le fatum des Anciens, la raison d'État de Platon 13. Nécessité et raison, tel est l'insupportable couple conceptuel que réinventent Machiavel, Hobbes et Spinoza; un couple qui justifie le " plus effroyable despotisme "14. En effet, parce qu'il obéit au principe de nécessité, l'État échappe à tout jugement, à toute distinction entre le bien et le mal. Il " a le droit de gouverner, au besoin par la violence, et d'envoyer, même pour les causes les plus légères, les citoyens à la mort "15. " Balancées " par la seule et hypothétique prudence du souverain face à une révolte toujours possible des gouvernés, les formes gouvernementales, longtemps monarchiques ou aristocratiques, ont beau devenir démocratiques, elles ne cessent jamais d'obéir à la raison d'État, à la raison politique 16. La seconde critique ne vise plus les ouvra ges politiques
de Spi noza, mais l'Éthique, son uvre philosophique
majeure. On pourrait la résumer par cette formule de Proudhon
: " Spinoza [...] commence [...] par un acte de foi dans
l'absolu. "17 On retrouve la critique de Bakounine. Comme
pour la plupart des philosophes, l'erreur de Spinoza est dans
son point de départ. " Principe d'illusion et de
charlatanisme ", l'absolu peut bien s'" incarne(r)
dans la personne [...], dans la race, dans la cité, la
corporation, l'État, l'Église ", il aboutit
inévitablement à Dieu 18. Que Spinoza, dans l'Éthique,
commence directement par Dieu est donc à mettre au crédit
de son extrême rigueur, mais la rigueur d'un " grand
esprit dévoyé par l'absolu "19. " Spinoza, qui croyait faire l'éthique de l'humanité, a refait, more geometrico, l'éthique de l'Être suprême, c'est-à-dire le système de la tyrannie politique et religieuse sur lequel l'humanité vit depuis soixante siècles. On l'a accusé d'athéisme : c'est le plus profond des théologiens. "21 La troisième critique, peut-être la plus discutable,
est en même temps la plus intéressante, pour trois
raisons : 1) parce qu'en abordant la question de la liberté
elle est au cur du problème spinoziste, le problème
du couple nécessité-liberté; 2) parce que,
en pensant déceler une contradiction dans le système
de Spinoza, Proudhon ouvre, à ses yeux, une faille dans
ce système, dans l'enchaînement nécessaire
(donc despotique) de ses développements; 3) parce que,
ce faisant, Proudhon est conduit à expliciter toute une
dimension de ses propres conceptions de la liberté et,
peut-être, les liens que celles-ci entretiennent avec le
spinozisme. " Il faut le voir pour le croire; et comment les traducteurs et les critiques de Spinoza ne le voient-ils point? L'Éthique, que tout le monde connaît comme une théorie de la nécessité en Dieu, est en même temps une théorie du franc-arbitre de l'homme. Le mot n'y est pas, et il est juste de dire que l'auteur n'en croit rien; mais depuis quand juge-t-on un philosophe exclusivement sur ses paroles? "25 On est sans doute ici au plus près de l'intuition de
Proudhon, l'intuition que Spinoza peut dire autre chose que ce
qu'il semble dire à ses lecteurs du XIXe siècle;
l'intuition d'une autre signification du spinozisme, masqué
par le " système de Descartes " et par deux
siècles de traductions et de critiques plus ou moins aveugles;
une signification qui n'apparaîtrait à l'il
à demi perspicace de Proudhon que sous la forme d'une
contradiction. Contra diction chez Spinoza, mais contra diction
(ou hésitation) chez Proudhon lui-même. En effet,
dans sa fougue démons trative et rhétorique, Proudhon
ne parvient pas écarter de ses phrases l'ambivalence qui
le saisit tout à coup. L'affirmation de la liberté
(le franc-arbitre) qu'il croit déceler chez Spinoza est-elle
une simple contradiction de son système ou, au contraire,
comme il le dit plus loin, sa conséquence nécessaire?
26 Spinoza n'est-il que le disciple de Descartes, un disciple
intransigeant et rigoureux qui irait jusqu'aux extrêmes
conclusions du système de son maître, ou bien au
contraire le génial inventeur d'une théorie nouvelle,
d'une " originalité sans égale "? 27 " Je demande donc à Spinoza comment, si tout arrive par la nécessité divine, après que les vibrations de cette nécessité de plus en plus affaiblies ont donné naissance aux âmes engagées dans la servitude des passions, comment, dis-je, il arrive que ces âmes retrouvent, au moyen de leurs idées adéquates, plus de force pour retourner à Dieu qu'elles n'en ont reçu au moment de leur existence, si par elles-mêmes elles ne sont pas des forces libres? "32 Forces libres, franc-arbitre, sans doute Bakounine n'a-t-il pas complètement tort de reprocher à Proudhon son fréquent idéalisme, sa fascination pour les catégories de Kant et sa fâcheuse tendance à faire parfois de la conscience et de la liberté humaine une faculté a priori et transcendantale, absolue 33. Mais si Proudhon devait vraiment succomber à ses penchants idéalistes, c'était certainement au moment de sa lecture de Spinoza, de ce Spinoza rationaliste et logicien en train d'être inventé par la tradition fran çaise. Or il n'en est rien. Proudhon pose une tout autre question à Spinoza. Il ne se satisfait pas de la liberté abstraite que lui présente la traduction de Saisset, ce degré zéro de la liberté que Proudhon appelle joliment " communion sèche, l'hypothèse de la liberté en attendant la liberté "34. Mais, du même coup, il montre comment lui-même refuse de se satisfaire du vide métaphysique qu'implique habituellement la théorie du libre arbitre 35. Son problème n'est plus celui du franc-arbitre, conçu sous la forme d'une faculté abstraite et transcendantale, a priori et générale, mais au contraire celui de la force ou plutôt des forces capables de produire l'homme comme être cons cient et libre. En effet, aux yeux de Proudhon, ce que le système de Spi noza présuppose invinciblement, au même titre que son propre système, ce n'est pas la liberté absolue, abstraite, métaphysique, que dénonce ront Bakou ni ne et Malatesta, ce sont des forces et des puissances, ces " forces libres " dont il demande à Spinoza comment il peut ignorer l'existence pour penser la libération de l'homme 36. |
|
o o o Comment penser ces puissances préalables et fondatrices?
Comment celles-ci peuvent-elles donner vie à une liberté
suffisamment radicale pour mériter qu'on la nomme libre
arbitre? On connaît (ou l'on devrait connaître) la
réponse de Proudhon que l'on pourrait résumer ainsi. " L'homme vivant est un groupe, comme la plante et le cristal, mais à un plus haut degré que ces derniers; d'autant plus vivant, plus sentant et mieux pensant que ses organes, groupes secon daires, sont dans un accord plus parfait entre eux, et forment une combinaison plus vaste. "50 b - La liberté propre au composé humain n'est elle-même que le degré supérieur d'une liberté présente dans tout composé, aussi rudimentaire soit-il, dans la mesure où la liberté est coextensive à la puissance des êtres : " [...] la spontanéité, au plus bas degré dans les êtres inorganisés, plus élevée dans les plantes et les animaux, atteint, sous le nom de liberté, sa plénitude chez l'homme qui seul tend à s'affranchir de tout fatalisme, tant objectif que subjectif, et qui s'en affranchit en effet. "51 c - Résultante d'un enchevêtrement de puissances et de spontanéités, la liberté humaine n'est pas un achèvement. C'est une liberté en devenir, le degré intermédiaire d'une puissance et d'une liberté plus haute à construire, à partir de l'ensemble des puissances constitutives du monde et du jeu de composition qu'elles autorisent : " [...] en tout être organisé ou simplement collectif, la force résultante est la liberté de l'être, en sorte que plus cet être, cristal, plante ou animal, se rapproche du type humain, plus la liberté en lui sera grande, plus le libre arbitre aura de portée. Chez l'homme même, le libre arbitre se montre d'autant plus énergique que les éléments qui l'engendrent par leur collectivité sont eux-mêmes plus développés en puissance : philosophie, science, industrie, économie, droit. "52 d - Inscrite, en aval et en amont, dans l'ensemble des puissances cons titutives de ce qui est, la liberté humaine est à la fois une partie et le tout, à la fois " ce qu'il y a de plus grand dans la nature " et, comme l'écrit Proudhon, " le résumé de la nature, toute la nature "53 : " [...] l'homme, multiple, complexe, collectif, évolutif, est partie intégrante du monde, qu'il tend à absorber, ce qui constitue le libre arbitre. "54 C'est en ce sens que la liberté humaine, telle que
la conçoit Proudhon, peut rompre avec les illusions despotiques
et idéalistes de la liberté cartésienne
et s'affirmer comme révolutionnaire 55. C'est en ce sens
qu'elle annonce les conceptions anarchistes à venir, en
particulier celles d'Elisée Reclus, lorsque celui-ci affirme
" le lien intime qui rattache la succession des faits humains
à l'action des forces telluriques ", lorsqu'il explique
comment " l'homme est la nature prenant conscience d'elle-même
", mais aussi lorsqu'il affirme dans la même page,
au plus près de la pensée de Proudhon, comment
" c'est de l'homme que naît la volonté créatrice
qui construit et reconstruit le monde "56. |
|
II - L'interprétation marxiste Dans l'intérêt actuel pour Spinoza, la lecture marxiste occupe une place importante, au plus près des préoccupations sociales et révolutionnaires de Proudhon et plus généralement de la pensée libertaire, mais au plus loin également, comme nous allons essayer de le montrer. L'opposition la plus visible, et sans doute la plus déterminante, porte sur le lien que cette lecture marxiste prétend établir entre les textes politiques de Spinoza et l'ensemble de sa philosophie. Parce que, aux yeux de ce courant, elle " est de part en part politique ", la pensée de Spinoza n'admettrait pas d'être scindée entre des textes de pure philosophie et des textes politiques en partie circonstanciels 57. Au contraire, comme A. Matheron s'est efforcé de le montrer, la doctrine politique de Spinoza, parce qu'elle est homologue à la structure de l'Éthique, permettrait seule de penser les relations interhumaines et surtout de construire le concept d'individualité si essentiel à la compréhension de la pensée de Spinoza et à l'intérêt que nous pouvons lui porter 58. Mieux, comme le montre A. Negri (et comme on avait pu le dire de Marx en d'autres temps), c'est dans son dernier ouvrage politique, laissé inachevé, le si bien nommé Traité de l'autorité politique (TP), que Spinoza deviendrait enfin lui-même, que, au terme d'un long processus de maturation, de promesses et de crises, sa pensée connaîtrait son achèvement, l'ul time fondation capable de donner sens à l'ensemble des écrits antérieurs. Sans doute une lecture aussi politique de Spinoza, pour qui
" l'innovation spinozienne [...] rend vraie l'imagination
du communisme "59, pour qui le spinozisme " est une
philosophie du communisme ", a-t-elle toutes les raisons
de confirmer les objections de Proudhon. Et pourtant, avec son
génie de frôler parfois les positions libertaires
alors même qu'elle s'en éloigne le plus, cette interprétation
peut également sembler satisfaire largement aux exigences
d'une lecture anarchiste; cela de trois façons. o o o Sans entrer dans une discussion approfondie des analyses de
Negri, il suffit d'observer comment, dans leur démarche
et leurs conclusions, elles tendent à vérifier
les pires inquiétudes de Proudhon. In media res, partir
du milieu des choses, nous dit A. Negri; et, plus précisément,
partir de la multiplicité des " êtres particuliers
" qui peuplent le " monde des modes "68. Mais
à la radicalité de cette première et de
cette seconde affirmation, qui ne font l'objet d'aucun développement
conséquent, s'oppose aussitôt l'abstraction négative
et tout aussi radicale, mais longuement développée
cette fois, de la troisième : le refus de toute médiation.
Un refus violent et absolu qui conduit aussitôt Negri,
sans transition donc, à affirmer l'" unité
" et l'" univocité " de l'" être
" dont toutes ces " choses " ne sont plus que
l'" émanation ", à affirmer la "
potentialité absolue de l'être " comme "
source " des " mille et une actions singulières
de chaque être ", à affirmer la " compa
cité ", la " totalité " et la "
centralité " d'un être unique dont les modes
ne sont que des " formes ", des " variations "
et des " figures ", à affirmer la " transparence
" et la " force unifiante " de l'être, bref
à affirmer et réaffirmer sans cesse l'" être
" ou le " divin " comme " production infinie
de puissance "69. Chez le Spinoza de Negri, l'" être " et la
" subjectivité politique " ne sont que les deux
faces d'une seule et même puissance, vérifiant ainsi
jusqu'à l'absurde, le diagnostic sans appel de Proudhon
et de Bakounine : l'enchaînement inéluctable d'une
pensée fondée sur le double absolu de la religion
et de la politique, de la nécessité et de l'arbitraire,
de la " nécessité absolue " comme justification
absolue d'un arbitraire absolu 71; un absolu en miroir où
l'être communiste se réalise directement dans le
ballet sans failles de la politique qui lui donne corps, là
où les choses et les hommes sont effectivement condamnés
à participer au plus effroyable des despotismes, à
l'harmonie ou (selon les moments) à la vin dicte de masse
d'une mise en scène politique des corps et des âmes
qui ne tolère aucun écart, aucun vide, aucune hésitation,
aucune mala dresse, aucun différend, aucune crise, aucune
critique forcément négative, aucune histoire forcément
incertaine, aucune expérience forcément tâtonnante,
bref, aucun devenir. " L'actualité de Spinoza consiste avant tout en ceci : l'être ne veut pas s'assujettir à un devenir qui ne détient pas la vérité 72. La vérité se dit de l'être, la vérité est révolutionnaire, l'être est déjà révolution. [...] Le devenir manifeste sa fausseté, face à la vérité de notre être révolutionnaire. Aujourd'hui, le devenir veut en effet détruire l'être, et supprimer sa vérité. Le devenir veut anéantir la révolution; [...] une crise est toujours une violation négative de l'être, contre sa puissance de transformation. "73 Et c'est spontanément et sans surprise que l'enthousiasme révolu tionnaire de Negri renoue, comme naturellement, avec les références religieuses de soumission à l'absolu que Proudhon et Bakounine avaient cru si vite déceler chez Spinoza : " Le monde est l'absolu. Nous sommes écrasés avec félicité sur cette plénitude, nous ne pouvons fréquenter que cette circularité surabondante de sens et d'existences. "Tu as pitié de tout parce que tout est à toi, Seigneur ami de la vie/ toi dont le souffle impérissable est en toute chose"(Livre de la sagesse, 11, 26-12,1) [...] Tel est le contenu de l'être et de la révolution. "74 Dans le cadre de cette étude, il n'est pas possible ni même utile d'analyser en détail les impasses et l'impuissance d'une interprétation qui, à travers les concepts de multitude, d'imagination et d'individu, s'efforce en vain de donner ne serait-ce que ld'un contenu matériel à la politique comme " constitution de l'être ". Fidèle à la tradition despotique dont il se réclame, Negri se contente de masquer le vide terrifiant de ses conceptions politiques derrière une interminable évaluation pédagogique des progrès et des reculs de Spinoza sur le chemin de la vérité : à travers " discriminations " et " césures ", " limites " et " interruptions ", " destructions " et " reconstructions ", " passages décisifs " et " seuils critiques "; mais aussi " crises " et " stades intermédiaires ", " blocages " et marches en " avant "; ou encore, " approximations " et " faiblesses " momentanées, " confusions " et " dissymétries ", " retours en arrière " et " accidents ", " incertitudes " et " déséqui libres internes "; et puis, de nouveau, " reculs " et " banalités ", " ambiguïtés " et " confusions ", " renver sements " et " réapparitions résiduelles ", etc.75, en attendant le très attendu silence final de l'inachèvement du TP, là où, faussement désolée, l'" imagination " des dirigeants révolutionnaires (et autres Pol Pot de l'être) peut enfin se déployer sans entraves. Proudhon reprochait trois choses à Spinoza : 1) partir de Dieu, de l'absolu; 2) lier ses conceptions politiques à cette métaphysique de l'absolu, en débouchant ainsi sur le plus " effroyable des despotismes "; 3) être incapable de rendre compte de la liberté que, paradoxalement, son système présuppose nécessairement. Sous l'apparat de ses proclamations révolutionnaires, l'interprétation marxiste ne fait que confirmer, à la énième puissance pourrait-on dire, les deux premières objections. Mais ce faisant, et comme Proudhon, elle ne peut que buter sur la troisième, une objection à rebours, qui s'étonne du texte même de Spinoza, de ce qu'" incroyablement " il continue de dire malgré ce qu'il semble dire, malgré ce qu'on lui fait dire; une objection entêtée et entêtante que Negri lui même ne peut s'empêcher d'opposer à ses propres conclusions : " Si la démocratie, selon Spinoza, est une organisation constitutive de l'absoluité (c'est la thèse de Negri), comment en même temps peut-elle être un régime de liberté? Comment la liberté peut-elle devenir un régime politique sans renier sa propre naturalité? "76 Ou encore, dans des termes presque identiques à la critique de Proudhon : " Comment une philosophie de la liberté peut-elle se résumer en une forme absolue de gouvernement ou au contraire comment une forme absolue de pouvoir peut-elle être compatible avec une philosophie de la liberté? [...] Comment rendre compatible absoluité et liberté? "77 Et, un peu plus loin : " Ne serions-nous pas en présence d'une utopie totalitaire [...] (là où) toute distinction et toute détermination s'évanouissent? "78 Il est difficile de mieux dire et d'exiger avec plus de force une autre interprétation de Spinoza. |
|
III - Une autre lecture de Spinoza Dans un texte récent 79, A. Matheron, un de ceux qui,
bien avant Negri, ont contribué le plus à développer
une lecture politique et marxisante de Spinoza, fournit, après
des années de recherches et d'interrogations, une ultime
explication de l'inachèvement du TP, de la non-rédaction
de la partie finale sur la démocratie qui, selon Negri,
est censée, par son absence même, donner le sens
de l'ensemble de la démarche philosophique de Spinoza.
De façon un peu désabusée, A. Matheron se
demande si Spinoza, dans son souci d'intervenir efficacement
dans les luttes politiques de son temps, n'a pas hésité
à divulguer une vérité terrifiante : non
plus, comme le pense Negri, le joyeux secret de la libération
et de la révolution à venir, mais, au contraire,
et dans un sens indiscutablement anarchiste cette fois, la certitude
accablée qu'" à la racine même "
de la société politique et de l'État il
y a " quelque chose d'irrémédiablement mauvais
"80. Pour le tardif Spinoza anarchiste de Matheron, et contre
le Spinoza communiste de Negri, il n'y aurait rien à attendre
du politique, fût-il démocratique, puisque "
la forme élémentaire de la démocratie, selon
Spinoza, c'est le lynchage " et que la " puissance
de la multitude " ne cherche qu'à assurer la sécurité
des " conformistes " et à réprimer les
" déviants "81. En conséquence, seule
une " communauté de sages " pourrait prétendre
à une vie collective libérée de la crainte
et de l'obéissance, mais, comme le remarque A. Matheron,
" nous aurions alors une démocratie sans imperium,
et ce ne serait plus vraiment un État "82. L'anarchie
donc. " Il est certain que le philosophe trouve dans l'État démocratique et les milieux libéraux les conditions les plus favorables. Mais en aucun cas il ne confond ses fins avec celles d'un État, ni avec les buts d'un milieu, puisqu'il sollicite dans la pensée des forces qui se dérobent à l'obéissance comme à la faute, et dresse l'image d'une vie par-delà le bien et le mal, rigoureuse innocence sans mérite ni culpabilité. Le philosophe peut habiter divers États, hanter divers milieux, mais à la manière d'un ermite, d'une ombre, voyageur, locataire de pensions meublées. "85 Il est vrai, si l'on excepte la réfé rence explicite
à Nietzsche, que la distinction de Deleuze peut sembler
tout d'abord s'inscrire dans une interprétation de Spinoza
tout à fait traditionnelle, avec d'un côté
un programme pour la multitude, la foule et le vulgaire irrémédiablement
soumis aux passions et à l'imagination, qu'un État
" civilisateur " doit guider et manipuler de l'extérieur,
et de l'autre le petit nombre, l'élite des philosophes,
ermites et individus sans attaches, seuls capables d'accéder
à la raison, par eux-mêmes, de l'intérieur,
par la force de la pensée et par leur solitude même.86
Le communisme et la multitude des individus Paradoxe de l'interprétation politique tout d'abord,
tout entière tendue vers l'émergence du politique
et sa " constitution de l'être " : une émergence
à venir, puisqu'elle s'identifie à la révolution,
et une constitution en " projet " qui ne peut trouver
sa pleine et véritable expression que dans le vide et
l'inachèvement du TP 88. Projetée sur l'avenir,
il faut bien cependant que cette constitution ait un présent
et un passé (ou des antécédents) qui justifient
que l'on puisse, présentement, parler d'elle, qui puissent
fonder matériellement l'existence future de la multitude.
Ce présent et ce passé comme genèse de ce
qui est en train de naître, comme tension vers l'avenir,
Negri s'efforce de les saisir à travers ce qu'il appelle
une généalogie : la " généalogie
du collectif "89.
L'anarchie et l'individualité multiple Si le paradoxe de la multitude du politique c'est d'être
pensée à partir de l'individu, sur le registre
quantitatif du même (communisme), on pourrait dire que
le paradoxe de l'" individualité " du philosophe
c'est d'être pensée à partir du multiple,
sur le registre qualitatif du différent (anarchie). " Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité et créez-la : vous ne la trouverez nulle autre part. "102 Par son étrangeté, cet appel exprime assez bien
le mouvement d'une autre lecture de Spinoza, une lecture apparemment
strictement philo sophique et individuelle, qui semble vouloir
se détourner de la politique proprement dite alors même
qu'elle annonce un projet collectif d'une tout autre nature 103. " Le philosophe s'empare des vertus ascétiques - humilité, pauvreté, chasteté - pour les faire servir à des fins tout à fait particulières, inouïes, fort peu ascétiques en vérité. Il en fait l'expression de sa singularité. [...] Humilité, pauvreté, chasteté, c'est sa manière à lui (le philosophe) d'être un Grand Vivant, et de faire de son propre corps un temple pour une cause trop orgueilleuse, trop riche, trop sensuelle. "106 " Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs! " Point d'arrivée dans l'interprétation marxiste, point de départ dans l'interprétation philosophique et libertaire, l'individualité humaine et ses passions n'occupent pas seulement une position opposée dans la façon de lire Spi noza 107. À cette différence de place corres pond d'autres oppositions qui portent en premier lieu sur la nature de cette individualité et sur l'orientation dans le temps du processus de transformation dans lequel elle est engagée. L'orientation dans le temps tout d'abord. Si le Spinoza politique
pro cède en deux temps nettement distincts, du panthéisme
initial à l'individu, puis de l'individu à la multitude,
ces deux mouvements opèrent dans une direction commune
où le temps des choses vient coïncider avec le temps
de la pensée, du passé vers l'avenir, du début
à la fin, de l'origine naturaliste et métaphysique
de l'être à sa constitution politique, " de
la nature à la seconde nature ", " de la physique
à l'activité de l'homme ", du fond infini
des choses et des signes (cette " obscure complexion "
de l'existence dont parle Negri) à l'étroit champ
clos des désirs humains, au champ de bataille du politique,
là où, cri du cur, Negri rêve de voir
un jour l'" infini " enfin " organisé "108. Nous ne savons même pas ce que peut un corps. Balibar
a raison de souligner, contre Negri, en quoi l'individualité
humaine spinoziste n'est en rien assimilable à un sujet,
une conscience ou une personne. Il a raison d'expliquer que l'objet
de l'Éthique n'est pas l'individu (au sens moderne du
terme), mais " la forme de l'indivi dualité ";
raison d'affirmer, après Proudhon, que " toute individualité
humaine est prise [...] dans l'entre-deux des formes d'individualité
inférieures qui se composent en elle, mais ne s'y dissolvent
pas pour autant, et des formes d'individualité supérieures
dans lesquelles elle peut entrer [...] "119. " Voilà pourquoi Spinoza lance de véritables cris : vous ne savez pas ce dont vous êtes capables, en bon et en mauvais, vous ne savez pas d'avance ce que peut un corps ou une âme, dans telle rencontre, dans tel agencement, dans telle combinaison. "123 |
|
o o o Dans la préface qu'il a donnée à la traduction française du livre de Negri, Deleuze résume ainsi sa propre manière de lire et de comprendre Spinoza et, d'une certaine façon, compte tenu des circonstances, sa propre façon de concevoir la politique chez Spinoza : " Les corps (et les âmes) sont des forces. En tant que tels, ils ne se définissent pas seulement par leurs rencontres et leurs chocs au hasard (état de crise). Ils se définissent par des rapports entre une infinité de parties qui composent chaque corps, et qui le caractérisent déjà comme une "multitude". Il y a donc des processus de composition et de décomposition des corps, suivant que leurs rapports caractéristiques conviennent ou disconviennent. Deux ou plusieurs corps formeront un tout, c'est-à-dire un troisième corps, s'ils composent leurs rapports respectifs dans des circonstances concrètes. Et c'est le plus haut exercice de l'imagination, le point où elle inspire l'entendement, de faire que les corps (et les âmes) se rencontrent suivant des rapports composables. "124 C'est sans doute dans ce texte, ramassé et abstrait et pourtant si proudhonien par sa forme et son contenu, que la rencontre entre une lecture philosophique et libertaire de Spinoza et la pensée anarchiste proprement dite apparaît le plus nettement; de trois grandes façons : 1) À propos de la multitude en premier lieu. Sans doute les guillemets qu'emploie Deleuze servent-ils à marquer une certaine distance, à signifier qu'il s'agit d'une notion propre à l'auteur qu'il préface et que ce mot ne fait pas partie des principaux concepts de Spinoza 125. Mais ils servent aussi à montrer comment, en employant le mot multitude et en le réintroduisant au cur de la philosophie de Spinoza, Deleuze transforme complètement sa signification politique initiale. Si, pour Proudhon, l'individu est un groupe, un composé de forces ou de puissances qui ne diffère que de degré de tous les autres composés (minéraux, végétaux et animaux)126, le Spinoza de Deleuze ne dit pas autre chose. Avec Proudhon et contre Negri, la multitude cesse d'être l'horizon hypothétique et insaisissable d'une révolution à venir; elle est déjà-là, à portée de la main, en nous et autour de nous. La multitude n'est plus la synthèse finale et unifiante de toutes les individualités humaines conduites par une seule âme, du côté de l'infiniment grand (la " constitution de l'être "); elle se démultiplie en une infinité de multitudes, à l'intérieur d'une infinité de corps et d'âmes, du côté d'une infinité d'infiniment petits 127. Mieux encore, parce qu'elle est intérieure à chaque corps et à chaque âme, donc à tous les corps et à toutes les âmes, la multitude cesse d'être attachée aux seules réalités humaines, à l'individualité humaine et à l'étroitesse de ses passions. De l'intérieur de toute chose, elle embrasse la totalité des corps et des âmes, la totalité des individualités qu'elles soient humaines ou non humaines. 2) La force en second lieu. " Les corps (et les âmes)
sont des forces ", nous dit Deleuze et c'est " en tant
que tels " 1) que par des rapports entre une infinité
de parties ils se définissent comme multitude; 2) qu'ils
sont pris (âmes et corps) dans des " processus de
composition et de décomposition [...] suivant que leurs
rapports carac téristiques conviennent ou disconviennent
". En quelques mots, cette force que Proudhon exigeait de
Spinoza, qu'il identifiait lui-même à la résul
tante de tout composé, et qui, chez Negri, s'était
transformée en entité abstraite et générale
(la " puissance de l'être "), Deleuze la réintroduit
au centre des analyses de Spinoza, dans chaque corps (et dans
chaque âme) et dans son acception la plus matérielle
qui soit (physique, chimique, biologique). " Une seule Nature pour tous les corps, une seule Nature pour tous les individus, une Nature qui est elle-même un individu variant d'une infinité de façons. "129 Comme le dit encore Deleuze, le " plan de la nature " " ne sépare pas du tout des choses qui seraient dites naturelles et des choses qui seraient dites artificielles "130. Plan d'immanence et unité de composition 131, ou, dans le vocabulaire de Bakounine cette fois, " combinaison universelle [...] d'une infinité d'actions et de réactions par ticulières que toutes ces choses réel lement existantes exercent inces samment les unes sur les autres "132, les proces sus de composition et de décomposition des corps et des âmes obéissent tous, humains ou non-humains, à un modèle physico-chimique 133. Même les notions communes qui, à partir des plus universelles, commandent l'architecture et le développement rationnels et géométriques de l'Éthique, sont aussi, dans leur construction, non seulement une " mathématique du réel ou du concret ", mais surtout " des Idées physico-chimiques, ou biologiques, plutôt que géométriques "134. Et l'éthique elle-même, cette spécificité de la puissance humaine, est également, dans ce qui la fonde comme dans sa mise en uvre, une " épreuve " d'ordre physico-chimique 135. 3) La liberté enfin. Rabattues sur ce qui est, sur l'amont des possibles, les différentes formes d'individualités que peut revêtir l'existence humaine peuvent bien embrasser la totalité infinie des déterminations matérielles, être de part en part matérielles. Contrairement aux apparences et aux a priori idéalistes d'une pensée dualiste, elles ne sont en rien réduites aux forces naturelles, au non-humain (voire à l'inhumain). Bien au contraire; c'est grâce à ce retour entêté sur ce qui fonde et constitue son existence, sur l'infini matériel des possibles, que l'homme peut prétendre accéder à un monde de liberté, à un monde humain, un monde à soi, un monde où, cessant d'être séparé de sa force, il devient enfin maître de sa puissance d'agir. Comme l'écrit Deleuze : " Ce qui définit la liberté, c'est un "intérieur" et un "soi" de la nécessité [...]. L'homme, le plus puissant des modes finis, est libre quand il entre en possession de sa puissance d'agir [...]. "136 Puissance, liberté, puissance d'agir, intérieur, " soi ", même si les références théoriques sont différentes, nous retrouvons ainsi le vocabulaire et les perspectives de Proudhon : " Si l'homme pense par lui-même, s'il produit ses idées comme son droit, il est libre. "137 Tel est le but, pour Proudhon comme pour le Spinoza de Deleuze,
le Spinoza de la connaissance par notions communes 138. Et la
question qu'implique ce but commun est également la même
: comment penser par soi-même? Comment produire ses idées
et son droit?139 Pour le Spinoza de Deleuze il y faut les signes
et l'expérience : les signes ou les idées comme
" sombres précurseurs " des notions communes
140; l'expérience ou l'expérimentation comme préalable
à toute pensée, à toute réappropriation
de la puissance et donc à toute liberté 141. Pour
Proudhon il y faut les signes et l'action : les signes ou les
idées comme a priori certes mensonger et source d'esclavage
mais dont on peut retrouver les origines et qui, rapportés
à ce qui les produit (les actes, les faits, la pensée
instinctive), peuvent permettre à l'homme de se libérer
et de penser par lui-même 142; l'action comme condition
des signes et de la pensée, comme fondement de la puissance
et de la liberté 143. Dans les deux cas la démarche
est la même : partir des signes comme condition immédiate
et à venir d'une pensée libre et par soi-même
(ou en soi pour Deleuze) mais pour remonter aussitôt à
la source de toute pensée et de toute liberté :
l'expérimentation pour Spinoza, l'action pour Proudhon
et, après lui, pour les principaux courants du mouvement
libertaire. Corps et âme parmi d'autres corps et d'autres âmes,
mais " le plus puissant des modes finis ", et "
libre quand il entre en possession de sa puissance d'agir ",
l'homme a ainsi le pouvoir d'expérimenter, d'apprendre
à connaî tre ce qui est bon et mauvais pour sa puissance
d'agir, pour sa liberté 148. Et c'est à travers
cette expérimentation des rapports qui lui conviennent,
à l'intérieur et à l'extérieur de
ce qui le constitue, des refus et des accords, des oui et des
non, des associations toujours révocables, qu'il peut
étendre ces rapports à des formes d'associations
toujours plus larges, disposer d'une puissance toujours plus
" intense ", là où il ne s'agit plus
d'utilisations ou de captures, mais de sociabilités et
de communautés 149. Daniel Colson |
|
|