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Il va de soi que l'on ne peut réduire l'uvre
de Kafka à une doctrine politique, quelle qu'elle
soit. Kafka ne produit pas des discours, mais crée des
individus et des situations, et exprime dans son uvre des
sentiments, des attitudes, une Stimmung. Le monde symbolique
de la littérature est irréductible au monde discursif
des idéologies : l'uvre littéraire n'est
pas un système conceptuel abstrait, à l'instar
des doctrines philosophiques ou politiques, mais création
d'un univers imaginaire concret de personnages et de choses.1
Cependant, cela n'interdit pas d'explorer les passages, les passerelles,
les liens souterrains entre son esprit antiautoritaire, sa sensibilité
libertaire, ses sympathies pour l'anarchisme d'une part, et ses
principaux écrits de l'autre. Ces passages nous ouvrent
un accès privilégié à ce qu'on pourrait
appeler le paysage interne de l'uvre de Kafka.
o o o
Les inclinations socialistes de Kafka se sont manifestées
très tôt : selon son ami de jeunesse et camarade
de lycée Hugo Bergmann, leur amitié s'était
quelque peu refroidie pendant la dernière année
scolaire (1900-1901), parce que " son socialisme et mon
sionisme étaient trop forts "2. De quel socialisme
s'agit-il ?
Trois témoignages de contemporains tchèques documentent
la sympathie que l'écrivain pragois portait aux socialistes
libertaires tchèques et sa participation à certaines
de leurs activités. Au début des années
30, lors de ses recherches en vue de la rédaction du roman
Stefan Rott (1931), Max Brod recueillit des renseignements d'un
des fondateurs du mouvement anarchiste tchèque, Michal
Kacha. Ils concernent la présence de Kafka aux réunions
du Klub Mladych (club des Jeunes), organisation libertaire, antimilitariste
et anticléricale, fréquentée par plusieurs
écrivains tchèques (S. Neumann, Mares, Hasek).
Intégrant ces informations - qui lui furent " confirmées
d'autre part " -, Brod note dans son roman que Kafka "
assistait souvent, en silence, aux séances du cercle.
Kacha le trouvait sympathique et l'appelait "Klidas",
ce qu'on pourrait traduire par "le taciturne" ou plus
exactement suivant l'argot tchèque par "colosse de
silence" ". Max Brod n'a jamais mis en question la
véracité de ce témoignage, qu'il citera
à nouveau dans sa biographie de Kafka.3
Le deuxième témoignage est celui de l'écrivain
anarchiste Michal Mares, qui avait fait la connaissance de Kafka
dans la rue (ils étaient voisins). Selon Mares - dont
le document fut publié par Klaus Wagenbach en 1958 -,
Kafka était venu, sur son invitation, à une manifestation
contre l'exécution de Francisco Ferrer, l'éducateur
libertaire espagnol, en octobre 1909. Au cours des années
1910-1912, il aurait assisté à des conférences
anarchistes sur l'amour libre, sur la Commune de Paris, sur la
paix, contre l'exécution du militant parisien Liabeuf,
organisées par le club des Jeunes, par l'association "
Vilem Körber " (anticléricale et antimilitariste),
et par le Mouvement anarchiste tchèque. Il aurait même,
à plusieurs reprises, payé cinq couronnes de caution
pour faire libérer son ami de la prison. Mares insiste,
de façon analogue à Kacha, sur le silence de Kafka
: " À ma connaissance, Kafka n'appartenait à
aucune de ces organisations anarchistes, mais il avait pour elles
les fortes sympathies d'un homme sensible et ouvert aux problèmes
sociaux. Cependant, malgré l'intérêt qu'il
portait à ces réunions (vu son assiduité),
il n'intervenait jamais dans les discussions. " Cet intérêt
se serait manifesté aussi dans ses lectures - les Paroles
d'un révolté de Kropotkine (cadeau de Mares lui-même),
ainsi que des écrits des frères Reclus, de Bakounine
et de Jean Grave - et dans ses sympathies : " Le destin
de l'anarchiste français Ravachol ou la tragédie
d'Emma Goldman qui édita Mother Earth le touchaient tout
particulièrement... "4
Ce témoignage était apparu en 1946, dans une revue
tchèque, sous une version quelque peu différente,
sans attirer l'attention.5 Mais c'est après sa publication
en annexe du remarquable livre de Klaus Wagenbach sur la jeunesse
de Kafka (1958) - la première uvre à mettre
en lumière les liens de l'écrivain avec les milieux
libertaires pragois - qu'il va provoquer une série de
polémiques, visant à mettre en question sa crédibilité.
Nous y reviendrons.
Le troisième document est les Conversations avec Kafka
de Gustav Janouch, parues dans une première édition
en 1951 et dans une deuxième, considérablement
élargie, en 1968. Ce témoignage, qui se réfère
à des échanges avec l'écrivain pragois au
cours des dernières années de sa vie (à
partir de 1920), suggère que Kafka gardait sa sympathie
pour les libertaires. Non seulement il qualifie les anarchistes
tchèques d'hommes " très gentils et très
gais ", " si gentils et si amicaux qu'on se voit obligé
de croire en chacune de leurs paroles ", mais les idées
politiques et sociales qu'il exprime au cours de ces conversations
restent fortement marquées par le courant libertaire.
Par exemple, sa définition du capitalisme comme "
un système de rapports de dépendance " où
" tout est hiérarchisé, tout est dans les
fers " est typiquement anarchiste, par son insistance sur
le caractère autoritaire de ce système - et non
sur l'exploitation économique comme le fait le marxisme.
Même son attitude sceptique envers le mouvement ouvrier
organisé semble inspirée par la méfiance
libertaire envers les partis et institutions politiques : derrière
les ouvriers qui défilent " s'avancent déjà
les secrétaires, les bureaucrates, les politiciens professionnels,
tous les sultans modernes dont ils préparent l'accès
au pouvoir
La révolution s'évapore, seule
reste alors la vase d'une nouvelle bureaucratie. Les chaînes
de l'humanité torturée sont en papier ministériel
".6
Dans sa deuxième édition (1968), censée
reproduire la version complète de ses notes, perdue dans
l'après-guerre et retrouvée bien plus tard, Janouch
relate l'échange suivant avec Kafka :
" Vous avez étudié la vie de Ravachol ?
- Oui ! Et pas seulement celle de Ravachol, mais aussi la vie
de divers autres anarchistes. Je me suis plongé dans les
biographies et les idées de Godwin, de Proudhon, de Stirner,
de Bakounine, de Kropotkine, de Tucker et de Tolstoï ; j'ai
fréquenté différents groupes, assisté
à des réunions, bref j'ai investi dans cette affaire
beaucoup de temps et d'argent. J'ai pris part en 1910 aux séances
que tenaient les anarchistes tchèques dans une taverne
de Karolinental appelée " Zum Kanonenkreuz ",
où se réunissait le club anarchiste dit club des
Jeunes... Max Brod m'accompagna plusieurs fois à ces réunions,
qui au fond ne lui plaisaient guère. [
] Pour moi,
il s'agissait d'une affaire très sérieuse.
J'étais sur les traces de Ravachol. Elles me conduisirent
ensuite à Erich Mühsam, à Arthur Holitscher
et à l'anarchiste viennois Rudolf Grossmann 7
Ils
cherchaient tous à réaliser le bonheur des hommes
sans la Grâce. Je les comprenais. Cependant [
] je
ne pouvais continuer longtemps à marcher au coude à
coude avec eux. "8
De l'avis général des commentateurs, cette deuxième
version est moins crédible que la première, notamment
par son origine mystérieuse (des notes perdues et retrouvées).
Il faut ajouter, dans le cas précis qui nous intéresse,
une erreur manifeste : Max Brod, de son propre aveu, non seulement
n'a jamais accompagné son ami aux réunions du club
anarchiste, mais ignorait tout de sa participation aux activités
des libertaires pragois.
L'hypothèse suggérée par ces documents -
l'intérêt de Kafka pour les idées libertaires
- est confirmée par certaines références
dans ses écrits intimes. Par exemple, dans son journal
on trouve cet impératif catégorique : " Ne
pas oublier Kropotkine ! " ; et dans une lettre à
Max Brod de novembre 1917, il manifeste son enthousiasme pour
un projet de revue (Feuilles de combat contre la volonté
de puissance) proposé par l'anarchiste freudien Otto Gross
9. Sans oublier l'esprit libertaire qui semble inspirer certaines
de ses déclarations ; par exemple, la petite remarque
caustique qu'il fit un jour à Max Brod, en se référant
à son lieu de travail, le Bureau des assurances sociales
(où des ouvriers victimes d'accidents venaient plaider
leurs droits) : " Comme ces hommes-là sont humbles
Ils viennent nous solliciter. Au lieu de prendre la maison d'assaut
et de tout mettre à sac, ils viennent nous solliciter.
"10
Il est bien probable que ces divers témoignages - surtout
les deux derniers - contiennent des inexactitudes et des exagérations.
Klaus Wagenbach lui-même reconnaît (à propos
de Mares) que " certains détails sont peut-être
faux " ou du moins " exagérés ".
De même, selon Max Brod, Mares, comme beaucoup d'autres
témoins qui ont connu Kafka, " tend à exagérer
", notamment en ce qui concerne l'extension de ses liens
amicaux avec l'écrivain. Quant à Janouch, si la
première version de ses souvenirs donne une impression
" d'authenticité et de crédibilité
", parce qu'ils " portent les signes distinctifs du
style avec lequel Kafka parlait ", la deuxième lui
semble beaucoup moins digne de confiance.11
Mais c'est une chose de constater les contradictions ou les exagérations
de ces documents, et c'est une tout autre chose que de les rejeter
en bloc, qualifiant de " pure légende " les
informations sur les liens entre Kafka et les anarchistes tchèques.
C'est l'attitude de certains spécialistes, parmi lesquels
Eduard Goldstücker, Hartmut Binder, Ritchie Robertson et
Ernst Pawel - le premier un critique littéraire communiste
tchèque et les trois autres auteurs de biographies de
Kafka dont on ne peut pas nier la valeur. Leur tentative d'évincer
l'épisode anarchiste dans la vie de Kafka mérite
d'être discutée en détail, dans la mesure
où elle a des implications politiques évidentes.
Selon E. Goldstücker - bien connu pour ses efforts visant
à " réhabiliter " Kafka en Tchécoslovaquie
au cours des années 60 - les souvenirs de Mares réédités
par Wagenbach " appartiennent au royaume de la fiction ".
Son argument central, c'est qu'il n'est pas concevable que des
révolutionnaires, des anarcho-communistes, aient accepté
dans leurs réunions " un homme qu'ils ne connaissaient
pas " et qui par dessus le marché restait toujours
silencieux (selon Kacha et Mares). Or, ce que Goldstücker
semble curieusement oublier, c'est que Kafka n'était pas
" un inconnu " mais, bien au contraire, personnellement
connu de deux des principaux organisateurs de ces réunions
: Michal Kacha et Michal Mares (ainsi que d'autres participants
comme Rudolf Illowy, son ancien collègue d'études
au lycée). Toutefois - de façon quelque peu contradictoire
avec ce qui précède - Goldstücker finit par
admettre la participation de Kafka à des activités
anarchistes, soutenant simplement que cette participation n'aurait
pas duré plusieurs années comme l'affirme Mares
mais aurait été limitée à sa présence
dans " quelques réunions ". Or, comme Mares
lui-même ne mentionne concrètement que cinq réunions,
on ne voit pas très bien pour quelle raison Goldstücker
rejette aussi catégoriquement son témoignage.12
Hartmut Binder, auteur d'une biographie détaillée
et très érudite de Kafka, est celui qui développe
de la façon la plus énergique la thèse selon
laquelle les liens entre Kafka et les milieux anarchistes pragois
sont une " légende " qui appartient " au
royaume de l'imagination ". Klaus Wagenbach est accusé
d'avoir utilisé des sources " qui étaient
en accord avec son idéologie " (Kacha, Mares et Janouch),
mais qui " manquent de crédibilité ou sont
même des falsifications délibérées
".13
Le premier problème avec ce type de raisonnement est le
suivant : pourquoi les trois témoignages considérés
" peu fiables " coïncident-ils dans l'affirmation
des liens entre Kafka et les libertaires ? Pourquoi ne trouve-
t-on pas de témoignages " fictifs " sur la participation
répétée de Kafka à des réunions
sionistes, communistes ou social-démocrates ? Il est difficile
de comprendre - sauf à imaginer une conspiration anarchiste
- pourquoi il y aurait uniquement des " falsifications "
dans cette direction précise. Mais examinons de plus près
les arguments de Binder - dont le combat contre Wagenbach n'est
pas dépourvu de motivations " idéologiques
".
À son avis, " le simple fait que Brod n'a appris
ces prétendues activités que plusieurs années
après la mort de Kafka, de la part de Michal Kacha, un
ancien membre de ce mouvement anarchiste
témoigne
contre la crédibilité de cette information. Parce
qu'il est presque inimaginable que Brod, qui à cette époque
entreprit deux voyages de vacances avec Kafka et qui le rencontrait
quotidiennement
, ait pu ignorer l'intérêt
de son meilleur ami pour le mouvement anarchiste ". Or,
si cela est vraiment " presque inimaginable " (constatons
tout de même que le " presque " laisse une marge
au doute), comment se fait-il que le principal intéressé,
c'est-à-dire Max Brod lui-même, considérait
cette information comme parfaitement fiable, puisqu'il l'a utilisée
aussi bien dans son roman Stefan Rott que dans sa biographie
de son ami ? La même chose vaut pour un autre argument
de Binder : " écouter, dans une brasserie enfumée,
des discussions politiques d'un groupe agissant en dehors de
la légalité
c'est une situation inimaginable
pour la personnalité de Kafka. " Et pourtant, cette
situation n'avait rien d'étrange aux yeux de Max Brod,
qui connaissait tout de même quelque chose à la
personnalité de Kafka. En fait, rien dans l'uvre
de Kafka ne laisse entendre qu'il avait un respect si superstitieux
pour la légalité !14
Pour tenter de se débarrasser une fois pour toutes du
témoignage de Michal Mares, Binder se réfère
avec insistance à une lettre de Kafka à Milena,
où il est question de Mares comme de " quelqu'un
rencontré dans la rue ". Il développe le raisonnement
suivant : " Kafka souligne expressément que sa relation
avec Mares est seulement celle d'une Gassenbekanntschaft (connaissance
de rue). Ceci est bien l'indice le plus net que Kafka n'a jamais
participé à une réunion anarchiste. "15
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'entre la prémisse
et la conclusion il y a un non sequitur évident ! Tout
ce que l'on peut déduire de la lettre de Kafka à
Milena, c'est que Mares a, dans son témoignage de 1946,
probablement exagéré les liens d'amitié
entre Kafka et lui, mais il n'y a aucune contradiction entre
leurs relations épisodiques et la participation de Kafka
à des réunions anarchistes où se trouvait,
entre autres, le jeune Mares. Même si leur connaissance
se limitait à des rencontres dans la rue (la maison de
Kafka était proche du lieu de travail de Mares), cela
n'aurait pas empêché Mares de lui passer des tracts
et des invitations pour des réunions et manifestations,
de constater sa présence dans certaines de ses activités
et même de lui faire cadeau, à l'occasion, d'un
exemplaire du livre de Kropotkine.16
Mares possède, comme preuve matérielle de ses liens
avec Kafka, une carte postale envoyée par l'écrivain,
datée du 9 décembre 1910. Il affirme - mais c'est
une assertion impossible à vérifier - qu'il avait
reçu plusieurs lettres de son ami qui " ont disparu
dans les nombreuses perquisitions qui s'effectuaient chez moi
à cette époque ". Binder prend acte de l'existence
de ce document, mais partant du fait que la carte était
adressée à " Josef Mares " (et non Michal)
il pense détenir ici une nouvelle preuve des " fictions
" du témoin : il serait tout à fait invraisemblable
qu'une année après avoir fait la connaissance de
Mares et participé à ses côtés à
plusieurs soirées du Klub Mladych, Kafka " ne connaisse
même pas son prénom ". Or, cet argument ne
tient pas, pour une raison très simple : selon les éditeurs
allemands de la correspondance entre Kafka et Milena, le vrai
prénom de Mares n'était pas Michal mais... Josef.
17
Quand à Janouch, si Binder rejette comme pure invention
la version de 1968 de ses mémoires, la référence
aux anarchistes dans celle de 1951 lui semble " pouvoir
être fondée sur un vrai souvenir ". Mais il
s'empresse de la réduire à peu de chose, en l'assimilant
au passage mentionné de la lettre à Milena : la
connaissance, " dans la rue ", du poète Michal
Mares. Or, dans la conversation rapportée par Janouch
il est question d'" anarchistes " au pluriel, "
si gentils et si aimables ", ce qui suppose que Mares est
loin d'être le seul militant libertaire rencontré
par Kafka.18
L'ensemble de la discussion de Hartmut Binder à ce sujet
donne l'impression pénible d'une tentative délibérée
et systématique - faisant feu de tout bois - pour débarrasser
l'image de Kafka de la tache noire que serait - dans une vision
politique conservatrice - sa participation à des réunions
organisées par les libertaires pragois.
Quelques années plus tard, dans sa biographie de Kafka
- ouvrage par ailleurs tout à fait digne d'intérêt
- Ernst Pawel défend apparemment les mêmes thèses
que Binder : il s'agit " d'enterrer l'un des grands mythes
" attachés à la personne de Kafka, à
savoir " la légende d'un Kafka conspirateur au sein
du groupe anarchiste tchèque Klub Mladych ". Cette
légende serait due " aux souvenirs fertiles de l'ex-anarchiste
Michal Mares qui, dans ses Mémoires un peu fantaisistes
publiés en 1946, décrit Kafka comme un ami et un
camarade qui participait à des réunions et à
des manifestations anarchistes ". L'histoire de Mares "
sur laquelle Gustav Janouch allait broder par la suite, se retrouve
dans plusieurs biographies de Kafka, qui nous le présentent
comme un jeune conspirateur et comme un compagnon de route du
mouvement libertaire tchèque. Ce récit est pourtant
complètement démenti par tout ce que l'on sait
de sa vie, de ses amis et de son caractère. Déjà
peu crédible en conspirateur, comment aurait-il pu et
même voulu dissimuler son engagement à des amis
intimes qu'il voyait tous les jours ? ".19
La " légende " est d'autant plus facile à
démentir qu'elle ne correspond à aucune des sources
en question : ni Kacha (non mentionné par Pawel), ni Mares
ou Janouch - et encore moins Wagenbach - n'ont jamais prétendu
que Kafka était un " conspirateur au sein du groupe
anarchiste ". Mares insiste explicitement sur le fait que
Kafka n'était membre d'aucune organisation. En outre,
il ne s'agit pas de " conspiration " mais de participation
à des réunions qui étaient, dans la plupart
des cas, ouvertes au public. Quant à la " dissimulation
à des amis intimes " - c'est-à-dire Max Brod
- nous avons déjà montré l'inanité
de cet argument.
Ernst Pawel fournit une raison supplémentaire à
l'appui de sa thèse : il est " inconcevable "
que " quelqu'un qui avait presque un statut de fonctionnaire
" ait échappé à l'attention des indicateurs
de police. Or, les dossiers de la police pragoise " ne contiennent
pas la moindre allusion à Kafka ".20 L'observation
est intéressante, mais l'absence d'un nom dans les archives
policières n'a jamais été en elle-même
une preuve suffisante de non-participation. Par ailleurs, il
est peu probable que la police disposait du nom de tous ceux
qui assistaient à des réunions publiques organisées
par les divers clubs libertaires : elle s'intéressait
aux " meneurs ", aux dirigeants de ces associations,
plutôt qu'aux gens qui écoutaient en silence...
Cependant, Pawel se distingue de Binder par sa disposition à
reconnaître la validité des faits suggérés
par ces témoignages, dans une version plus atténuée
: " La vérité est plus prosaïque. Kafka
connaissait effectivement Mares [
] et sans doute a-t-il
pu assister à des réunions ou à des manifestations
publiques, en tant qu'observateur intéressé. Ses
propres penchants socialistes sont attestés par Bergmann
et par Brod. [
] Dans les années qui suivirent, il
semble aussi avoir été intéressé
par l'anarchisme philosophique et non violent de Kropotkine et
d'Alexandre Herzen ".21 Nous ne sommes pas si loin des conclusions
de Wagenbach...
Examinons maintenant le point de vue de Ritchie Robertson, auteur
d'un remarquable essai sur la vie et l'uvre de l'écrivain
juif pragois. À son avis les informations fournies par
Kacha et Mares doivent être " traitées avec
scepticisme ". Ses principaux arguments à ce propos
sont repris de Goldstücker et de Binder : comment un groupe
qui se réunit secrètement accepterait-il en son
sein un visiteur silencieux " lequel, pour le peu qu'ils
en savaient, pouvait bien être un espion " ? Comment
serait-il possible que Brod ne sache rien de la participation
de son ami à ces réunions ? Quelle valeur peut-on
attribuer au témoignage de Mares, considérant qu'il
n'était qu'une Gassenbekanntschaft de Kafka ? Bref, "
pour toutes ces raisons l'assistance de Kafka à des meetings
anarchistes semble bien être une légende ".
Inutile de revenir sur ces objections, dont j'ai déjà
montré plus haut le peu de consistance.
Ce qui est tout à fait nouveau et intéressant dans
le livre de Robertson, c'est la tentative de proposer une interprétation
alternative des idées politiques de Kafka, qui ne seraient,
selon lui, ni socialistes ni anarchistes, mais romantiques. Ce
romantisme anticapitaliste ne serait ni de gauche ni de droite.22
Or si l'anticapitalisme romantique est une matrice commune à
certaines formes de pensée conservatrices et révolutionnaires
- et dans ce sens il dépasse effectivement la division
traditionnelle entre gauche et droite -, il n'en reste pas moins
que les auteurs romantiques eux-mêmes se situent clairement
à un pôle ou à l'autre de cette vision du
monde : le romantisme réactionnaire ou le romantisme révolutionnaire.
23
En fait, l'anarchisme, le socialisme libertaire, l'anarchosyndicalisme
sont un exemple paradigmatique d'" anticapitalisme romantique
de gauche ". Par conséquent, définir la pensée
de Kafka comme romantique - ce qui me semble tout à fait
pertinent - ne signifie nullement qu'elle ne soit pas "
de gauche ", concrètement un socialisme romantique
de tendance libertaire. Comme chez tous les romantiques, sa critique
de la civilisation moderne est teintée de nostalgie pour
le passé, représenté à ses yeux par
la culture yiddish des communautés juives de l'Europe
de l'Est. Avec une intuition remarquable, André Breton
écrivait : " Tout en marquant la minute présente,
[la pensée de Kafka] tourne symboliquement à rebours
avec les aiguilles de l'horloge de la synagogue " de Prague.24
o o o
L'intérêt de l'épisode anarchiste dans
la biographie de Kafka (1909-1912), c'est qu'il nous offre une
des clés les plus éclairantes pour la lecture de
l'uvre - en particulier des écrits à partir
de l'année 1912. Je dis bien une des clés, parce
que le charme de cette uvre vient aussi de son caractère
éminemment polysémique, irréductible à
toute interprétation univoque. L'ethos libertaire s'exprime
dans différentes situations qui sont au cur de ses
principaux textes littéraires, mais avant tout par la
façon radicalement critique dont est représenté
le visage obsédant et angoissant de la non-liberté
: l'autorité. Comme l'a si bien dit André Breton,
" nulle uvre ne milite tant contre l'admission d'un
principe souverain extérieur à celui qui pense
".25
Un anti-autoritarisme d'inspiration libertaire traverse l'ensemble
de l'uvre romanesque de Kafka, dans un mouvement de "
dépersonnalisation " et de réification croissantes
: de l'autorité paternelle et personnelle vers l'autorité
administrative et anonyme.26 Encore une fois, il ne s'agit pas
d'une quelconque doctrine politique, mais d'un état d'esprit
et d'une sensibilité critique - dont la principale arme
est l'ironie, l'humour, cet humour noir qui est, selon André
Breton, " une révolte supérieure de l'esprit
".27
Cette attitude a des racines intimes et personnelles dans son
rapport au père. L'autorité despotique du pater
familias est pour l'écrivain l'archétype même
de la tyrannie politique. Dans sa Lettre au père (1919),
Kafka se souvient : " Tu pris à mes yeux le caractère
énigmatique qu'ont les tyrans dont le droit ne se fonde
pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. "
Confronté au traitement brutal, injuste et arbitraire
des employés par son père, il se sent solidaire
des victimes : " Cela me rendit le magasin insupportable,
il me rappelait trop ma propre situation à ton égard
C'est pourquoi j'appartenais nécessairement au parti du
personnel... "28
Les principales caractéristiques de l'autoritarisme dans
les écrits littéraires de Kafka sont : 1) l'arbitraire
: les décisions sont imposées d'en haut, sans justification
- morale, rationnelle, humaine - aucune, souvent en formulant
des exigences démesurées et absurdes envers la
victime ; 2) l'injustice : la culpabilité est considéré
- à tort - comme évidente, allant de soi, sans
nécessité de preuve et les punitions sont totalement
disproportionnées à la " faute " (inexistante
ou triviale).
Dans son premier écrit majeur, le Verdict (1912), Kafka
met en scène uniquement l'autorité paternelle ;
c'est aussi un des rares écrits où le héros
(Georg Bendemann) semble se soumettre entièrement et sans
résistance au verdict autoritaire : l'ordre intimé
par le père à son fils de se jeter dans la rivière
! Comparant cette nouvelle avec le Procès, Milan Kundera
observe : " La ressemblance entre les deux accusations,
culpabilisations et exécutions trahit la continuité
qui lie l'intime "totalitarisme" familial à
celui des grandes visions de Kafka. "29 À ceci près
que dans les deux grands romans (le Procès et le Château),
il s'agit d'un pouvoir "totalitaire" parfaitement anonyme
et invisible.
L'Amérique (1913-14) constitue à cet égard
un ouvrage intermédiaire : les personnages autoritaires
sont tantôt des figures paternelles (le père de
Karl Rossmann et l'oncle Jakob), tantôt des hauts administrateurs
de l'Hôtel (le Chef du personnel et le Portier en chef).
Mais même ces derniers gardent un aspect de tyrannie personnelle,
associant la froideur bureaucratique avec un despotisme individuel
mesquin et brutal. Le symbole de cet autoritarisme punitif surgit
dès la première page du livre : démystifiant
la démocratie américaine, représentée
par la célèbre statue de la Liberté à
l'entrée du port de New York, Kafka remplace dans ses
mains la torche par une épée... Dans un monde sans
justice ni liberté, la force nue, le pouvoir arbitraire
semblent régner sans partage. La sympathie du héros
va aux victimes de cette société : comme le chauffeur
du premier chapitre, exemple de " la souffrance d'un pauvre
homme soumis aux puissants ", ou la mère de Thérèse,
poussée au suicide par la faim et la misère. Il
trouve des amis et des alliés du côté des
pauvres : Thérèse elle-même, l'étudiant,
les habitants du quartier populaire qui refusent de le livrer
à la police - parce que, écrit Kafka dans un commentaire
révélateur, " les ouvriers ne sont pas du
côté des autorités ".30
Du point de vue qui nous intéresse ici, le grand tournant
dans l'uvre de Kafka est la nouvelle la Colonie pénitentiaire,
écrite peu après l'Amérique. Il y a peu
de textes dans la littérature universelle qui présentent
l'autorité sous un visage aussi injuste et meurtrier.
Il ne s'agit pas du pouvoir d'un individu - les Commandants (ancien
et nouveau) ne jouent qu'un rôle secondaire dans le récit
- mais de celui d'un mécanisme impersonnel.
Le cadre du récit est le colonialisme... français.
Les officiers et commandants de la colonie sont français,
tandis que les humbles soldats, les dockers, les victimes devant
être exécutées sont des " indigènes
" qui " ne comprennent pas un seul mot de français
". Un soldat " indigène " est condamné
à mort par des officiers dont la doctrine juridique résume
en peu de mots la quintessence de l'arbitraire : " La culpabilité
ne doit jamais être mise en doute ! " Son exécution
doit être accomplie par une machine à torturer qui
écrit lentement sur son corps avec des aiguilles qui le
transpercent : " Honore tes supérieurs ".
Le personnage central de la nouvelle n'est ni le voyageur qui
observe les événements avec une muette hostilité,
ni le prisonnier, qui ne réagit point, ni l'officier qui
préside à l'exécution, ni le Commandant
de la colonie. C'est la Machine elle-même.
Tout le récit tourne autour de ce sinistre appareil (Apparat),
qui semble de plus en plus, au cours de l'explication très
détaillée que l'officier donne au voyageur, être
une fin en soi. L'Appareil n'est pas là pour exécuter
l'homme, c'est plutôt celui-ci qui est là pour l'Appareil,
pour fournir un corps sur lequel il puisse écrire son
chef-d'uvre esthétique, son inscription sanglante
illustrée de " beaucoup de florilèges et embellissements
". L'officier lui-même n'est qu'un serviteur de la
Machine et, finalement, se sacrifie lui-même à cet
insatiable Moloch.31
À quelle " Machine de pouvoir " concrète,
à quel " Appareil d'autorité " sacrificateur
de vies humaines, pensait Kafka ? La Colonie pénitentiaire
a été écrite en octobre 1914, trois mois
après l'éclatement de la Grande Guerre...
Dans le Procès et le Château, on retrouve l'autorité
comme " appareil " hiérarchisé, abstrait,
impersonnel : les bureaucrates, quel que soit leur caractère
brutal, mesquin ou sordide, ne sont que des rouages de ce mécanisme.
Comme l'observe avec acuité Walter Benjamin, Kafka écrit
du point de vue du " citoyen moderne qui se sait livré
à un appareil bureaucratique impénétrable
dont la fonction est contrôlée par des instances
qui restent floues même à ses organes d'exécution,
a fortiori pour ceux qu'il manipule ".32
L'uvre de Kafka est à la fois profondément
enracinée dans son environnement pragois - comme l'observe
André Breton, elle " épouse tous les charmes,
tous les sortilèges " de Prague 33 - et parfaitement
universelle. Contrairement à ce que l'on prétend
souvent, ses deux grands romans ne sont pas une critique du vieil
État impérial austro-hongrois, mais de l'appareil
étatique dans ce qu'il a de plus moderne : son caractère
anonyme, impersonnel, en tant que système bureaucratique
aliéné, " chosifié ", autonome,
transformé en but en soi.
Un passage du Château est particulièrement éclairant
de ce point de vue : c'est celui - petit chef-d'uvre d'humour
noir - où le maire du village décrit l'appareil
officiel comme une machine autonome qui semble travailler "
par elle-même " : " On dirait que l'organisme
administratif ne peut plus supporter la tension, l'irritation
qu'il a endurée des années par la faute de la même
affaire, peut-être infime en soi d'ailleurs, et qu'il prononce
de lui-même le verdict sans le secours des fonctionnaires.
"34 Cette profonde intuition du mécanisme bureaucratique
comme engrenage aveugle, dans lequel les rapports entre individus
deviennent une chose, un objet indépendant, c'est un des
aspects les plus modernes, les plus actuels, les plus lucides
de l'uvre de Kafka.
L'inspiration libertaire est inscrite au cur des romans
de Kafka, qui nous parlent de l'État - que ce soit sous
la forme de l'" administration " ou de la " justice
" - comme d'un système de domination impersonnel
qui écrase, étouffe ou tue les individus. C'est
un monde angoissant, opaque, incompréhensible, où
règne la non-liberté. On a souvent présenté
le Procès comme un ouvrage prophétique : l'auteur
aurait prévu, avec son imagination visionnaire, la justice
des États totalitaires, les procès nazis ou staliniens.
Bertolt Brecht, pourtant compagnon de route de l'URSS, observait,
dans une conversation avec Walter Benjamin à propos de
Kafka en 1934 (avant même les procès de Moscou)
: " Kafka n'a qu'un seul problème, celui de l'organisation.
Ce qui l'a saisi, c'est l'angoisse devant l'État fourmilière,
la façon dont les hommes s'aliènent eux-mêmes
par les formes de leur vie commune. Et il a prévu certaines
formes de cette aliénation, comme par exemple les méthodes
de la GPU. "35
Sans mettre en doute la pertinence de cet hommage à la
clairvoyance de l'écrivain pragois, il faut néanmoins
rappeler que Kafka ne décrit pas dans ses romans des États
" d'exception " : une des plus importantes idées
- dont la parenté avec l'anarchisme est évidente
- suggérées par son uvre, c'est la nature
aliénée et oppressive de
l'État " normal ", légal et constitutionnel.
Dès les premières lignes du Procès, il est
dit clairement : " K. vivait bien dans un État de
droit (Rechtstaat), la paix régnait partout, toutes les
lois étaient en vigueur, qui osait donc l'assaillir dans
sa maison ? "36 Comme ses amis les anarchistes pragois,
il semble considérer toute forme d'État, l'État
en tant que tel, comme une hiérarchie autoritaire et liberticide.
L'État et sa justice sont aussi, par leur nature intime,
des systèmes mensongers. Rien n'illustre mieux cela que
le dialogue, dans le Procès, entre K. et l'abbé
au sujet de l'interprétation de la parabole sur le gardien
de la loi. Pour l'abbé, " douter de la dignité
du gardien, ce serait douter de la Loi " - argument classique
de tous les représentants de l'ordre. K. objecte que si
l'on adopte cet avis, " il faut croire tout ce que dit le
gardien ", ce qui lui semble impossible :
" Non, dit l'abbé, on n'est pas obligé de
croire vrai tout ce qu'il dit, il suffit qu'on le tienne pour
nécessaire.
- Triste opinion, dit K., elle élèverait le mensonge
à la hauteur d'une règle du monde. "37
Comme l'observe très justement Hannah Arendt dans son
essai sur Kafka, le discours de l'abbé révèle
" la théologie secrète et la croyance intime
des bureaucrates comme croyance dans la nécessité
pour soi, les bureaucrates étant en dernière analyse
des fonctionnaires de la nécessité ".38
Enfin, l'État et les Juges administrent moins la gestion
de la justice que la chasse aux victimes. Dans une image qui
est comparable à celle de la substitution de la torche
de la liberté par une épée dans l'Amérique,
on voit dans le Procès un tableau du peintre Titorelli
censé représenter la déesse de la Justice
se transformer, lorsque l'uvre est bien éclairée,
en célébration de la déesse de la Chasse.
La hiérarchie bureaucratique et juridique constitue une
immense organisation qui selon Joseph K., la victime du Procès,
" non seulement utilise des gardiens vénaux, des
inspecteurs et des juges d'instructions stupides... mais qui
entretient encore toute une magistrature de haut rang avec son
indispensable cortège de valets, de scribes, de gendarmes
et autres auxiliaires, peut-être même de bourreaux,
je ne recule pas devant le mot ".39 En d'autres mots : l'autorité
d'État tue. Joseph K. fera la rencontre des bourreaux
dans le dernier chapitre du livre, lorsque deux fonctionnaires
le mettent à mort " comme un chien ".
Le " chien " constitue chez Kafka une catégorie
éthique - sinon métaphysique : est décrit
ainsi celui qui se soumet servilement aux autorités, quelles
qu'elles soient. Le commerçant Block agenouillé
aux pieds de l'avocat est un exemple typique : " Ce n'était
plus là un client, c'était le chien de l'avocat.
Si celui-ci lui avait commandé d'entrer sous le lit en
rampant et d'y aboyer comme du fond d'une niche, il l'aurait
fait avec plaisir. " La honte qui doit survivre à
Joseph K. (derniers mots du Procès) est celle d'être
mort " comme un chien ", en se soumettant sans résistance
à ses bourreaux. C'est le cas aussi du prisonnier de la
Colonie pénitentiaire, qui n'essaye même pas de
s'échapper et se comporte avec une soumission " canine
" (hündisch).40
Le jeune Karl Rossmann, dans l'Amérique, est l'exemple
de quelqu'un qui essaye - sans toujours réussir - de résister
aux " autorités ". À ses yeux ne deviennent
des chiens que " ceux qui veulent bien se laisser faire
". Le refus de se soumettre et de ramper comme un chien
apparaît ainsi comme le premier pas vers la marche debout,
vers la liberté. Mais les romans de Kafka n'ont pas de
" héros positifs ", ni d'utopies d'avenir :
ce dont il s'agit, c'est de montrer, avec ironie et lucidité,
la facies hippocratica de notre époque.
o o o
Ce n'est pas un hasard si le mot " kafkaïen "
est entré dans le langage courant : il désigne
un aspect de la réalité sociale que la sociologie
ou la science politique tendent à ignorer, mais que la
sensibilité libertaire de Kafka avait merveilleusement
réussi à capter : la nature oppressive et absurde
du cauchemar bureaucratique, l'opacité, le caractère
impénétrable et incompréhensible des règles
de la hiérarchie étatique, tels qu'ils sont vécus
par en bas et de l'extérieur - contrairement à
la science sociale qui s'est limitée généralement
à examiner la machine bureaucratique de " l'intérieur
" ou par rapport à ceux " d'en haut " (l'État,
les autorités, les institutions) : son caractère
" fonctionnel " ou " dysfonctionnel ", "
rationnel " ou " pré-rationnel ".41
La science sociale n'a pas encore élaboré un concept
pour cet " effet d'oppression " du système bureaucratique
réifié, qui constitue sans doute un des phénomènes
les plus caractéristiques des sociétés modernes,
quotidiennement vécu par des millions d'hommes et de femmes.
En attendant, cette dimension essentielle de la réalité
sociale continuera d'être désignée par référence
à l'uvre de Kafka.
Michael Löwy |