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| La nature contre-culture | ||
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Rodolphe Christin |
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Réflexions autour de Henry David Thoreau
Si Thoreau est à sa manière un ermite-vagabond, sa démarche apparaît avant tout fondée sur un constat dordre social : celui de la servilité dun genre de vie centré sur le travail et un économisme utilitaire désenchanteur de monde. Gagner sa vie en échinant son existence. Thoreau lascète réhabilite quant à lui le principe dune joie contemplative, liée à un usage poétique de lespace. Aussi sagit-il demployer son temps de la manière la plus vacante possible, car le temps libre nest pas un luxe mais une nécessité que lorganisation ordinaire du travail rend impossible. La professionnalisation du faire, doublée de lobligation de vendre, amorce la contrainte : " Toutefois nen pensai-je pas moins, dans mon cas, quil valait la peine pour moi de les tresser, et au lieu dexaminer la question de faire en sorte que les hommes crussent bon dacheter mes paniers, jexaminai de préférence celle déviter la nécessité de les vendre. " 1 Thoreau entend sortir du moule économique dominant qui, bien davantage que de permettre de gagner sa vie, conduit à la perdre. Sa remise en question vise un genre de vie reproduit par chacun, au quotidien, de manière inconsciente. Face à ce constat, Thoreau cherche léchappatoire, une tangente libératoire qui lenlèvera au fatalisme de la reproduction sociale. Se pose ici le problème sociologique de la reproduction culturelle et de la socialisation des individus. Lorsquun modèle culturel transmis génération après génération se donne comme seul modèle possible et viable, comment lui échapper ? Comment sortir dune culture, dune humanité trop particulière qui place lhomme au centre du monde pour lasservir plutôt que pour lépanouir, qui fait du bonheur un état matériel résultant dune capacité accrue de consommer et de produire ? Voici la question centrale à partir de laquelle la démarche de Thoreau prend une perspective singulière, linterrogation qui va le tourner vers la nature. Il sagit dans un premier temps de passer, géographiquement et mentalement, ailleurs, déchanger un espace pour un autre qui lui est culturellement opposé. La nature se donne comme lautre de la culture moderne, et cest à partir de cette altérité géographique quil va falloir tenter de se débarrasser dune identité culturelle pour le moins embarrassante. Très vite, le géographique vient sallier au culturel ; si la nature est mise à lécart par la culture moderne qui laltère afin de la rendre économiquement rentable, cest alors à partir de lextériorité de la nature quil va être possible de se débarrasser intérieurement de cette culture, et de la remettre en cause de lextérieur en lui proposant une alternative. Lécart à la norme sert la découverte dune nouvelle voie en laquelle inscrire ses actes et sa pensée, pour une vie créatrice delle-même. Cest la rupture avec les définitions communément admises qui doit servir loriginalité de la démarche et sa puissance de transformation. Pour celui qui sait voir ailleurs existe un autre monde. " Ma recette pour éprouver mon compagnon, la voici : est-il capable doublier lhomme, est-il capable de voir que le monde est endormi ? " Je ne fais aucun cas des philosophies de lunivers dans lesquelles lhomme et les institutions occupent trop de place et absorbent lattention. Lhomme nest que le point où je suis placé et, de là, la vue est infinie. Ce nest pas une salle des miroirs où je me reflète... Lunivers est plus vaste quil ne faut pour servir de demeure à lhomme. " 2 Thoreau apparaît comme une figure du créateur nietzschéen et pourrait vouloir dire avec lui, sadressant au social sans plainte et sans douleur : " Je ne partage plus votre conscience. " Et encore sentendre répondre : " Pourtant... si tu veux être une étoile, il faut néanmoins que tu les éclaires. " 3 Dilemme social de celui qui veut sortir du cercle de la société sans se résoudre au silence... Car ce qui caractérise Thoreau, cest en effet sa situation immédiatement marginale. Mais si la marginalité saffirme hors linstitué, elle se définit néanmoins relativement à lui dont elle confirme ainsi la présence. Thoreau est certes lhomme dun mouvement de distanciation culturelle, mais il ne séclipse pas. Il ne veut pas disparaître et entend rester latome libre de la société de Concord, afin de prendre la figure dun Autre absolu cependant lié dialectiquement au Même. Dehors, non intégré, il observe dun il sans complaisance le monde auquel il sadresse. Thoreau, dès les premières pages de Walden ou la vie dans les bois, se pose en face de ses contemporains, quil apostrophe quasiment. Lhomme des bois observe froidement, sirrite néanmoins, et enfin dénonce. Il se voudrait un veilleur, un éveilleur, et cette fonction loblige au dilemme de sa situation. Thoreau le voyageur part pour revenir et pour offrir sa parole en exemple et lexemple de son expérience. Pour une prise de conscience des conditions de vie en Amérique, cest-à-dire ici, chez lui : " Ce que je voudrais bien dire, déclare-t-il, cest quelque chose non point tant concernant les Chinois et les habitants des îles Sandwich que vous-même qui lisez ces pages, qui passez pour habiter la Nouvelle-Angleterre. " 4 Observateur distancié, Thoreau saffirme comme un autre. Sa pensée ressort teintée de tant de relativisme quelle devient celle dun nihiliste culturel ne cessant pas cependant de projeter les images dun horizon social jugé souhaitable. Ce sont nos propres croyances et acquis, explique-t-il, aussi bien individuels que sociaux, qui ruinent la liberté dun individu et la puissance épanouissante dune société. Non seulement la société simpose aux individus, mais ceux-ci se lapproprient si bien quils en intériorisent les limites. Elles sont ces multiples croyances quon juge absolues, mais qui ne sont que des créations, toutes relatives, que lhomme simpose à lui-même. " Lopinion publique est un faible tyran comparée à notre propre opinion privée. " 5 Les individus sont à eux-mêmes leurs propres limites, mais cest au sein de cette entité individuelle que résident à la fois la faiblesse de la conformité sociale et la force de larrachement au collectif. Car les individus sont malgré tout capables de transcender la société. Celle-ci est un carcan faillible, et cest sans doute cette pensée qui fait que Thoreau persiste à lui parler. Chaque individu dispose de sa propre conscience et peut gagner son autonomie et son affranchissement de " lopinion publique ", car " il nest jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés " 6. De ce point de vue-ci, la démarche de lermite de Walden savère effectivement individualiste. Thoreau fait confiance à lindividu. La reprise en main de son destin passe par larrachement de soi vis-à-vis du groupe. La culture et le monde social tels quils sordonnent doivent être mis à lécart pour qui sengage sur la voie dune libération dont la première étape est sociale. Aucune ambiguïté nest possible : dans la vision sociologique du philosophe de Walden, ce sont les individus qui composent le substrat fondamental de la société. Cest au niveau de la conscience de chacun que la liberté est à conquérir. La conscience collective est le voile imposé dès la naissance, une contrainte culturelle qui marque et masque aussi bien la relation aux autres que la conscience de soi. Elle clôt le champ du possible de lexpérience humaine et empêche en conséquence le déploiement plénier de la vie de chacun et de tous. Forme singulière, en elle-même relative, cette conscience collective fragmente la conscience de chacun quelle moule en sa faible mesure. Mais quiconque le désire, sil dispose dune conscience bien vivante capable de discerner le bien du mal et le vrai du faux, peut outrepasser le cercle fermé des codes sociaux et le schéma étroit de lobéissance. Lindividu le doit sil veut prendre sa véritable mesure et connaître lampleur de la vie, en déguster la plus large saveur et augmenter dun même élan son expérience et sa connaissance. Fondamentalement, la vie commune apparaît pour Thoreau comme un étroit couloir laissant inexploré le champ du possible de lexpérience humaine. Qui ne tente rien ne peut rien savoir de ce qui est possible ou pas, car " on na jamais pris les mesures de capacité de lhomme ; et on ne saurait, suivant nuls précédents, juger de ce quil peut faire, si peu on a tenté " 7. Lentrave à briser est dabord celle de la transmission culturelle. Un être humain naît dans un monde qui simpose à lui et qui, déjà, le soumet à ses objectifs en lui faisant perdre progressivement la conscience de son bonheur. La culture moderne dépossède lindividu de lui-même, léloigne de sa nature fondamentale qui voudrait quil vibre au rythme de la vie universelle, et non au rythme étroit des obligations sociales dune culture trop particulière. Il existe une nature humaine, suggère Thoreau, un foyer dont il faudrait cultiver toutes les extensions possibles, pour une existence plus joyeuse. " En général, les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite dignorance et derreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits les plus beaux ne savent être cueillis par eux. " 8 Il faut briser alors le moule dune culture et commencer autre chose, ailleurs, sur les chemins, les rivières, dans les prés et les bois du Massachusetts. La nature est dans limaginaire et la pratique de lermite-vagabond de Walden comme lalternative au cercle fermé de la culture. Elle est une ouverture. Présumée vierge de socialisation, elle apparaît incodée et libre. Elle se donne comme lespace dune remise à zéro des acquis culturels. Mais, tout dabord, dire " je ". Pourquoi ? Il sagit en fait de ne pas être un nous, et damorcer un mouvement de séparation vis-à-vis de toute communauté, par définition centrée sur elle-même et tendant vers trop dhomogénéité. On peut voir là leffet dun individualisme caractéristique de lidéologie américaine. Il faut noter cependant que cette séparation individuelle travaille en dernier lieu pour une conjonction plus vaste avec le monde envisagé dans toutes ses modalités, toutes ses altérités. Aussi est-il nécessaire de poursuivre au-delà de lindividualisme si lon veut trouver réponse satisfaisante, car lindividu, en loccurrence, ne doit pas sobnubiler lui-même mais souvrir à laltérité, cest-à-dire à la totalité de ce qui existe. " À la réflexion, je trouve quil y a autre chose que moi ", note Thoreau dans son journal. Le " je " est en fait la marque dune opposition au social, laffirmation du solitaire qui sapprête à tenter quelque chose de radicalement autre : une " extravagance " en marge de la vie collective, une ligne inédite sortie des cercles coutumiers. Tout changement social, énonce Thoreau, sorigine dans un " je ", parce que chacun doit être à lui-même le conducteur vers la source, afin de découvrir lêtre véritable qui, lui, dépasse largement la simple portée individuelle puisquil irrigue tout, est irrigué par tout, jusquà la nature la plus sauvage. Prendre conscience de soi est indispensable en un monde où la société, par ses tournures culturelles et une reproduction sociale trop efficace, empêche laccès à la " vraie vie ". Sortir de lhéritage générationnel, cest prendre conscience de lirréductibilité de soi comme de son destin. Cest léloge dune différenciation qui doit passer outre, vers davantage duniversalité. Voici encore un paradoxe, mais aussi une épreuve : ne pas demeurer figé en soi-même, ou ce quon croit quon est. Si chaque être humain savère irréductible à un autre, ceci ne renvoie guère à une apologie de la séparation fragmentaire, mais au contraire à la capacité de chacun de devenir lui-même un monde complet, non aliéné par une majorité qui simposerait à lui de façon aveugle. Dès lors, lexpérience des aînés doit être rejugée radicalement, car la vie des uns na pas à devenir la vie des autres par une transmission systématique. À chacun son expérience, et la liberté de linventer. " Si jai fait quelque découverte que je juge de valeur, je suis sûr, à la réflexion, que mes mentors ne men ont soufflé mot. " 9 Parce que la vie se doit dêtre conçue comme une expérimentation personnelle, volontiers aventureuse, la démarche de Thoreau tend à se poser, en premier lieu, comme asociale mais il reste cependant dans les parages de la société. Lêtre individuel doit se lancer dans laventure de lécart et veiller à ne pas se laisser prendre au piège dune société contraignante. Il sagit déchapper au cercle fermé de la succession tranquille des générations se léguant les unes aux autres des acquis travestis en vérités. Chacune, afin datteindre lémancipation, doit abandonner " les entreprises dune autre comme des vaisseaux échoués " 10. Une vie ouverte peut recommencer à chaque instant, pour peu quelle ose ce que les autres nont pas osé. Puisque, note Thoreau, " il est autant de moyens quil se peut tirer de rayons dun centre", rien nest impossible tant lêtre peut soutenir les existences dans toute leur diversité. Il nest pas de chemin unique tracé davance, mais profusion de chemins potentiels. La mission de chacun qui se voudrait un homme libre serait de les chercher, de les agir. Le monde social doit être en permanence réinventé par les hommes qui le composent. Ce désir fait de Thoreau un moderne dont les exigences circuleront, reformulées, réinventées, au vingtième siècle. Comme dautres plus tard, Thoreau préfigure ces poètes de lexistence, connus ou inconnus, partis à la recherche de lextension du monde afin délargir leur conscience du réel et de ses multiples dimensions. Ainsi cette phrase de Kerouac sonne comme un écho : " Quand jatteignis le détour du sentier où la cabane allait disparaître et où jallais plonger jusquau lac pour reprendre le bateau qui me ramènerait chez moi, je me retournai et bénis le pic de la Désolation et la petite pagode du sommet, je les remerciai de labri et de la leçon quils mavaient donnés. " 11 Sa vie durant, Thoreau naura de cesse de sortir des schémas afin de tracer ses propres lignes de fuite, comme sil avait fait sienne cette remarque de Lie Tseu : " Ceux dont la nature est fixée nont pas déchappatoire. " 12 Thoreau cherchera, en sinstallant dans sa cabane de Walden, une déterritorialisation radicale, pour parler comme Deleuze, une sortie des cadres afin de parvenir au socle universel de lexistence, quelle que soit sa forme, humaine, animale, végétale... Thoreau nest pas seulement du monde humain, il se veut du monde entier, et la nature laimante en incarnant lautre de la modernité. Aussi entend-il approfondir la question. Et proposer un autre chemin culturel, une alternative sociale.
La pensée, lexpérience " Des faits que lesprit perçoit, des pensées que le corps pense voilà ce qui mintéresse. " Henry David Thoreau : Journal. Thoreau, donc, entend bien sinscrire spatialement, pratiquement, géographiquement. Il est lhomme dun " terrain de pensée ", un praticien-penseur du territoire. Lorsquil est question dinventer sa vie, il ne sert à rien de rester, sa vie durant, cloîtré dans une bibliothèque à méditer de belles idées sans substance. Si la philosophie sattache à la réflexion de la vie, alors la vie, pour le philosophe authentique, se devrait dêtre une philosophie. Il ne pourrait y avoir là lune et ici lautre. Conciliation plutôt que séparation, dans un monde où la division du travail et des compétences fractionne le social entre ceux qui le subissent et ceux qui le pensent ou le dirigent. Thoreau semble déjà se méfier dune tendance qui ira en saffermissant jusquà cette remarque du sociologue Michel Maffesoli : " Cest bien là le drame essentiel de cette fin de siècle qui voit se creuser un énorme fossé entre ceux qui vivent le monde et ceux qui disent le monde, ou pensent agir sur lui. Fossé où sengouffrent, avec le succès que lon sait, tous les démagogues distillant des discours de haine, de racisme ou de xénophobie. " 13 Les dimensions idéelle et existentielle doivent être reliées par lexpérience, ce qui témoigne du souci dunité de Thoreau. Lunité, contre la dualité et laliénation de la séparation des êtres en eux et entre eux, des êtres et du monde considéré dans toutes ses extensions, culturelles ou naturelles, poétiques ou pratiques. Lorsque Thoreau sinstalle au bord de létang de Walden, dans les bois à quelques encablures du village de Concord, il quitte un monde afin den inventer un nouveau, plus proche de sa nature dhomme en quête de liberté, celle de vivre comme il lentend et dêtre autre chose que ce quon attend de lui. Plutôt que dendosser une fonction sociale reconnue mais partielle, il prend le chemin de lunivers. La nature représente alors lespace où se déploie la diversité de la vie. Thoreau est lhomme dune démonstration, il écrit, il agit, il parle, il conteste et montre en exemple. Il na donc rien dun anti-social. Il se veut, au contraire, exemplaire, dans la forme de vie quil choisit et dont il rend compte. En partant pour Walden, non loin du village mais néanmoins dans la forêt, Thoreau espère sans aucun doute entraîner la société dans un sillage quil estime créateur de sens. La nature se fait réceptacle dun désir dévasion et de transformation de soi par la rupture culturelle quelle permet. Espace de vie, elle soffre à une expérience plus totale du monde. Dans un premier temps, le sage qui souhaite vivre libre et en toute indépendance doit résoudre la question des conditions nécessaires à son indépendance et à son autonomie : " Les nécessités de la vie pour lhomme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible ; car il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour aborder les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir de succès. " 14 La libération doit être réalisée à tous les niveaux de lexistence. Pour ce faire, il faut éliminer les besoins superflus sources dobligations afin de retrouver lessentiel : la trame première qui soutient la vie sans la charger de faux besoins dictés par lenvironnement culturel. À partir de ce travail visant à réduire les soucis dordre économique et lasservissement quils engendrent, une vie créatrice peut se déployer avec le maximum dampleur. Matériellement, Thoreau invite à une logique du minimum, pour le maximum desprit. Il sagit dêtre léger comme le nomade ne sembarrassant pas de matériel superflu : " Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfois à nous contenter de moins ? [...] Pourquoi notre mobilier ne serait-il pas aussi simple que celui de lArabe ou de lIndien ? " 15 En effet, Thoreau lermite est encore un nomade. Le sujet dun désir derrance qui fait de lui le satellite du social autour duquel il gravite en atome original, distancié mais soumis malgré tout au champ dattraction de la société. Parce que le nomadisme évoque dans limaginaire sédentaire le principe du détachement et de la non-appartenance. Dans limaginaire de Thoreau, le nomade est libre de se nourrir de ce quil trouve et, sen contentant, il conserve toute sa capacité de vivre à sa guise, " en toute indépendance ". Le rêve du nomadisme est encore un rêve de spiritualité, contre lemprise de la matière inerte qui retient prisonnier dans des murs. Les nomades ne sont pas " les outils de leurs outils ! Lhomme qui en toute indépendance cueillait les fruits lorsquil avait faim, est devenu un fermier ; et celui qui debout sous un arbre en faisait un abri, un maître de maison. Nous ne campons plus aujourdhui pour une nuit, mais nous étant fixés sur la terre avons oublié le ciel ".16 La pensée selon Thoreau napparaît pas détachée de la vie pratique. Mais elle permet cependant de sen évader, en ouvrant un espace immatériel qui élève et élargit le plan matériel. La pensée se doit dêtre une matrice de vie, non seulement au niveau du fond mais encore au niveau de la forme existentielle qui doit être la plus adéquate à la conscience du fond. Il nest pas question de " jouer à la vie " comme des enfants bercés dillusions, ni de se contenter de létudier de loin, mais de la vivre pleinement du " commencement à la fin ". Le véritable penseur ne néglige pas laction dans le monde, il doit réfléchir aux moyens dinventer concrètement le monde quil conçoit, courir le risque de la tentative. Lérémitisme vagabond teinté dascétisme de Thoreau est la forme dune telle tentative. Pour être libre, être à lécart. Se purifier dune société trop particulière et échapper à sa mise en culture. Devenir sauvage, rompre la domestication en repassant, dune certaine façon, par lorigine. Réaborder la jeunesse du monde. Le recours à la nature espère favoriser, et plus encore inspirer, un tel processus. Aux yeux du philosophe, les bois constituent une brèche dans le quotidien des hommes de Concord. Sy déploient nombre de réjouissances. Lautre vie dans les bois que mène Thoreau voit son emploi du temps se libérer et sétirer dans léquilibre établi entre action et contemplation. Mais pour accéder à cette sphère où la plénitude de lexistence se déroule au sein de celle du monde, il faut opérer une rupture. Sévader dun modèle culturel dominant ressemblant davantage aux travaux forcés quà un exercice dépanouissement. Il sagit de parvenir à une certaine autarcie garantie dindépendance acquise par sa propre capacité de se procurer le strict nécessaire, cest-à-dire le strict minimum : " Pendant plus de cinq ans je mentretins de la sorte grâce au seul labeur de mes mains, et je maperçus quen travaillant six semaines environ par an, je pouvais faire face à toutes les dépenses de la vie. La totalité de mes hivers comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres et francs pour létude. " 17 Le travail nest plus une fin en soi mais un minimum propice à un maximum de créativité ; cest celle-ci qui le justifie. Lexistence se voit alors soutenue par une énergie vivifiante qui avive la conscience du monde, de la vie universelle, plutôt quelle ne lenferme dans une souffrance. Il ne sagit pas de transformer le monde par un travail acharné mais simplement dacquérir la liberté de vivre dans un monde ouvert, poétique, rendu à la beauté de sa présence. Il nest donc pas question de se dissocier du réel en se réfugiant dans un univers fantasmé. Puisquon reconnaît le philosophe à sa capacité de vivre selon ses préceptes, Thoreau mène durant deux années une vie simple et dépouillée des artifices de la vie quotidienne du plus grand nombre. Ayant abandonné tous les pseudo-besoins qui empêchent lépanouissement de ses concitoyens, le philosophe obtient la pleine capacité dembrasser le cur de lexistence. Parce quil sest libéré des soucis factices qui obligent au labeur quotidien dénué de plaisir, le voici libre daller joyeusement à sa guise : " Une fois quil sest procuré les choses nécessaires à lexistence, soffre une autre alternative que de se procurer les superfluités ; et cest de se laisser aller maintenant à laventure sur le vaisseau de la vie, ses vacances loin dun travail plus humble ayant commencé. " 18 Jouir donc, ici et maintenant. Car la vie se conjugue au présent, ce présent quil sagit déprouver le plus intensément possible. Lexpérience, et le plaisir qui doit en découler, ne sont pas ceux dun être obnubilé par lui-même. Lhédonisme nest pas nécessairement nombriliste. On naura quà se reporter à la Désobéissance civile pour le vérifier au plus vite : " Si je me consacre à dautres intérêts ou contemplations, je dois à tout le moins veiller, pour commencer, que je ne les cultive pas assis sur les épaules dautrui. " 19 Il ne sagit pas de se replier à lintérieur des méandres de lego, et doublier le reste. Si la liberté sacquiert par une ferme reprise en main de soi, cest uniquement parce quil sagit de senlever de lemprise néfaste et inconsciente delle-même exercée par la structure sociale. Le solitaire du " je " va se laisser guider par les exigences profondes de son être rendu vierge de socialisation par la rupture qui, en un premier temps, vaut comme purification. Il sagit de retrouver lêtre originel, non fragmenté. Lêtre est une source sauvage qui vibre bien au-delà des cadres dune culture qui plus jamais ne laperçoit dans son intégrité, tant elle le canalise en des formes convenues destinées à être reproduites. Cette source abreuve aussi bien lhomme que la nature, elle traverse les individus aussi bien que le dehors. Il sagit de la reconnaître et dy plonger. Thoreau est essentialiste avant dêtre existentialiste : " Ce quil faut aux hommes, ce nest pas quelque chose avec quoi faire, mais quelque chose à faire, ou plutôt quelque chose à être. " 20 Mais la pensée de Thoreau porte en fait la marque du transcendantalisme. Que recherchent les transcendantalistes ? Kenneth White donne lexplication suivante : " Et cest en quelque sorte à une "conscience première", débarrassée de toutes les couches secondaires (morales, sociales, religieuses, etc.), que le transcendantalisme veut atteindre, car tout, virtuellement, commence là, et tout peut recommencer là. " 21 Le transcendantalisme vise donc le dépouillement. Au-delà des formes repose un fond primordial, unifié, une vérité profonde quil sagit de laisser remonter à la surface, à la conscience, à la connaissance. Ainsi Thoreau sen va se mettre à nu dans les bois, et ce, aussi bien sur le plan pratique et matériel (réduction des besoins) que sur le plan sensible, intellectuel et spirituel (perception poétique de la sauvagerie du monde, études diverses de la nature, recherche dune vie plus ample et puissante...). Du transcendantalisme, lécrivain Emerson en est le chef de file. Et Thoreau, étudiant à Harvard, lit son texte Nature (1836) dont on saccorde à dire quil fonde le mouvement. Diplômé, Thoreau retourne à Concord, y rencontre Emerson qui sest installé là quelques années plus tôt. Les deux hommes ne manquèrent pas de se reconnaître, et Thoreau, plus jeune de quinze ans, devient disciple de lécrivain dissident, ancien pasteur devenu agitateur didées et conférencier. Sil est des influences qui marquent le transcendantalisme22, le romantisme allemand y tient une place importante, notamment au travers des uvres de Schelling (Philosophie de la nature, 1797 ; Système de lidéalisme transcendantal, 1800) ; mais il faut voir aussi linfluence de lAnglais S. T. Coleridge et de lÉcossais Carlyle. " Cest dire que si, pour comprendre ce mouvement, il faut considérer les idées dorigine, il faut aussi tenir compte de leur traduction anglo-saxonne, sans oublier le contexte américain local. " 23 Or, le " contexte américain local " est celui dune industrialisation et dune séparation culture/nature qui sinstallent aussi bien dans les formes de la vie sociale que dans les mentalités. Tout est paré pour la reproduction culturelle, celle à laquelle Thoreau se refuse. Mais le transcendantalisme est la pensée dune échappatoire, car lhomme existe en tant quindividu sans être confiné dans la séparation solipsiste dun individualisme absolu. En explorant le cur de ses méandres intimes sans y rester englué, afin de prendre conscience de son être véritable, lindividu peut accéder à luniversalité puisque, fondamentalement, il nexiste pas de séparation entre lêtre individuel et celui du monde environnant, quil soit naturel ou humain. En effet, le transcendantalisme, explique Maurice Gonnaud, " affirme le primat de lintuition et postule une identité de fond entre ce que nous avons de plus personnel, de plus individualisant, et lesprit universel, la Surâme, comme lappelait Emerson... " 24 Le transcendantalisme suppose donc lexistence dun socle commun universel qui soutient et allie tout ce qui existe. Si la démarche de Thoreau peut donc en un premier temps être qualifiée dindividualiste, il faut bien voir quune telle qualification ne résiste pas à une compréhension plus profonde de cette voie quil souhaite libératoire. Lindividu doit sarracher dun monde trop restreint sil veut retrouver toute lextension de lunivers qui labrite. Ce monde trop étriqué est celui tel quil est désigné et délimité par une culture particulière vivant dans un monde quelle met en formes selon des normes qui lui sont propres et qui affirment ce qui doit être. Pour Thoreau cela ne vaut pas grand- chose. Ce quil faut, cest sarracher du collectif afin de gagner dans ce mouvement une pureté qui permettra de recréer le monde, de le voir dans toute sa nouveauté, et ainsi de le réinventer en lui donnant toute sa mesure, une mesure respectueuse de la totalité des aspirations de lêtre humain. Il nest pas question de rompre avec un modèle pour en proposer un autre qui remplacerait le précédent et simposerait comme lui aux générations futures. Thoreau ne conçoit aucun modèle collectif possible, car il devrait être autant de modèles que dindividus. Ou bien ce quil faudrait, laisse-t-il supposer, cest un modèle collectif compatible avec la diversité des existences individuelles. Un modèle qui ne modélise pas trop, tout comme un bon gouvernement qui gouverne peu : " Jaccepte de tout cur la devise suivante : "Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins" et jaimerais la voir suivie deffet plus rapidement et plus systématiquement. " 25 Ce que Thoreau exprime en écrivant sa démarche nest justement rien dautre quune démarche, même si la mise en scène littéraire tente de la rendre exemplaire. Sa teneur nest pas seulement existentielle et sociale, mais aussi intime. La fréquentation des forêts correspond au parcours de grands espaces intérieurs. Cest cela qui fait de Thoreau un chercheur de fond passant par la forme sans trop y rester. Thoreau ne restera pas à Walden sa vie durant. Il demeurera cependant un " homme de la nature ". Et cest effectivement la véritable nature de lhomme et du monde qui lintéresse. Dans la nature " La société pour laquelle jétais fait nexiste pas ici-bas. Accepterai-je cette pauvre réalité au lieu de lespérance ? Jaime mieux la pure espérance que la réalité. Si la vie est une attente, quelle le soit. Je ne veux pas faire naufrage sur une vaine réalité. " H. D. Thoreau : Journal. Un homme libre est un homme créateur. Libre de son temps, lorsque celui-ci se révèle chargé dun sens qui fortifie la vie, une vie conjuguée au présent. " En nimporte quelle heure du jour ou de la nuit, écrit Thoreau, je me suis inquiété dutiliser lencoche du temps, et den ébrécher mon bâton ; de me tenir à la rencontre de deux éternités, le passé et lavenir, laquelle nest autre que le moment présent ; de me tenir de lorteil sur cette ligne. " Une vie se doit dêtre intense à chaque minute. Pour être intense elle doit être capable de faire beaucoup avec peu, cest-à-dire faire feu de tout bois afin de poétiser et combler de signification chaque instant de la vie et chaque aspect du réel. La vraie vie, selon Thoreau, est un exercice dadmiration, une contemplation permanente dun monde rendu originel par la fraîcheur du regard poético-philosophique. Juste percevoir, ici et maintenant. Le présent, en effet, est éternel si lon sait sen contenter. Le temps nest quune succession dinstants. Sans doute sommes-nous ici en face dun paradoxe, mais que faire ? La vie ne dure que si on lenvisage dun regard renouvelé, condition dune éternelle jeunesse, lorsque tout se donne dans la nouveauté du présent. En cela ce présent est merveilleux pour qui laperçoit comme tel. Afin de favoriser cette perception, le penseur sen va sur les chemins buissonniers, dans les terres en friche où lon peut devenir attentif aux " heures de lunivers et non à celles des trains." En partant pour les bois, Thoreau conjugue ensemble les figures de lermite et du vagabond. Tous deux entendent se mettre à lécart, se dégager de leurs appartenances. Or ce qui charge la nature de sens et lui confère toute sa puissance, cest le fait quelle échappe aux normes de la société des hommes. Elle représente une altérité, un espace de transgression au sein duquel lindividu va pouvoir faire peau neuve. Espace originel, espace de liberté car espace de retraite où lon chemine en dehors de toute organisation culturellement cadrée, voici ce quelle évoque : " Jaime la nature, explique Thoreau, en partie parce quelle nest pas lhomme, mais une retraite pour lui échapper. Aucune des institutions humaines ne la soumise, |
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Dans la nature " La société pour laquelle j'étais
fait n'existe pas ici-bas. Accepterai-je cette pauvre réalité
au lieu de l'espérance ? J'aime mieux la pure espérance
que la réalité. Si la vie est une attente, qu'elle
le soit. Je ne veux pas faire naufrage sur une vaine réalité.
" Un homme libre est un homme créateur. Libre de son
temps, lorsque celui-ci se révèle chargé
d'un sens qui fortifie la vie, une vie conjuguée au présent. Une vie se doit d'être intense à chaque minute.
Pour être intense elle doit être capable de faire
beaucoup avec peu, c'est-à-dire faire feu de tout bois
afin de poétiser et combler de signification chaque instant
de la vie et chaque aspect du réel. La vraie vie, selon
Thoreau, est un exercice d'admiration, une contemplation permanente
d'un monde rendu originel par la fraîcheur du regard poético-philosophique.
Juste percevoir, ici et maintenant. Le présent, en effet,
est éternel si l'on sait s'en contenter. Le temps n'est
qu'une succession d'instants. Sans doute sommes-nous ici en face
d'un paradoxe, mais que faire ? La vie ne dure que si on l'envisage
d'un regard renouvelé, condition d'une éternelle
jeunesse, lorsque tout se donne dans la nouveauté du présent.
En cela ce présent est merveilleux pour qui l'aperçoit
comme tel. Afin de favoriser cette perception, le penseur s'en
va sur les chemins buissonniers, dans les terres en friche où
l'on peut devenir attentif aux " heures de l'univers et
non à celles des trains." " J'aime la nature, explique Thoreau, en partie parce qu'elle n'est pas l'homme, mais une retraite pour lui échapper. Aucune des institutions humaines ne l'a soumise, ni pervertie. [...] L'homme est contrainte, la nature est liberté. [...] Aucune des joies qu'elle offre n'est sujette à nos règles et à nos définitions. " 26 La sauvagerie de la nature s'avère en fait le passage obligé d'une déprise libératoire qui va susciter chez l'individu un déblaiement des acquis culturels. La vision philosophique de l'ermite-vagabond de Walden suppose un désapprentissage radical, désapprentissage nécessaire à une régénération du rapport au monde. Afin d'atteindre la liberté d'être un homme total - et d'accéder à l'universalité d'un être pleinement existant - un individu doit faire l'épreuve de ce passage initiatique. Pour cela, il lui faut se séparer de la société et de ses institutions, afin d'expérimenter un devenir-autre au sein des solitudes naturelles du monde : " Qu'il est rare de rencontrer un homme qui soit libre, même en pensée ! Nous vivons d'après des règles. Quelques hommes sont enchaînés à leur lit par la maladie, mais tous sont enchaînés au monde. J'emmène dans les bois mon voisin qui est un homme cultivé et je l'invite à prendre dans l'absolu une vue nouvelle des choses, à vider sa pensée de tout ce qu'ont institué les hommes, en vue d'un nouveau départ. Impossible, il reste attaché à ses traditions, à ses préjugés. Il croit que les gouvernements, les universités, les journaux, vont d'une éternité à l'autre. " 27 Thoreau se retire des choses de ce monde humain laborieux et obnubilé par sa propre production, afin de vivre comme bon lui semble et trouver la source véritable de la vie. Parti, retiré d'un monde trop particulier, il s'imprègne alors de toute l'extension du grand monde de la nature, ce cosmos aux dimensions subjectivement infinies. Pour cela, vagabonder. Ouvrir de multiples lignes de fuite afin de sortir des cadres de la vie commune, histoire de sortir de notre petite histoire personnelle et retrouver le rythme calme et immuable de la totalité cosmique. Il s'agit là d'une attitude très orientale de la part du philosophe américain : " Le sage est calme, écrit-il, jamais agité, ni impatient. " Thoreau crée une ouverture existentielle tournée vers une transcendance qui élève l'homme à la mesure de Dieu. C'est une source sacrée qu'envisage directement le philosophe. " Dieu " - ou plutôt l'absolu désigné par ce terme - n'est pas renié car il représente la condition parfaite à laquelle chacun devrait aspirer. Il n'est pas de dualité entre les mondes, la condition divine doit être gagnée dans cette vie là, ici et maintenant, et non pas après la mort, au-delà. " Pour la plupart des hommes, note Thoreau dans son journal, la vie est subordonnée à quelque besogne triviale et, par suite, le ciel aussi. Les hommes pensent sottement qu'ils peuvent abuser et mésuser de la vie, et qu'une fois au ciel ils tourneront la page. " 28 La vie tout entière est sacrée, et chacun devrait
travailler à la combler de puissance. " Ces mouvements partout dans la Nature sont certainement la pulsation divine. La voile qui s'enfle, le ruisseau qui court, l'arbre qui ondule, le vent qui erre..., d'où leur viendraient autrement cette excellence et cette liberté infinies ? Je ne vois rien de meilleur ni de plus sacré que des ébats sans fin dans le jardin que Dieu a créé pour nous. Cette pensée exclut le soupçon du péché. Oh ! si les hommes sentaient cela, ils ne construiraient jamais de temple, même de marbre ou de diamant, de crainte de commettre un sacrilège, mais ils se récréeraient toujours dans ce Paradis. " 29 Thoreau est l'homme d'un désir, celui d'une unité perdue par l'Occident moderne qui sépare le sujet de l'objet, l'homme de Dieu, la culture de la nature... Le philosophe de Walden voudrait joindre en effet l'homme à la transcendance divine, comme il voudrait allier la nature à la culture. Il ne hait pas l'humanité. Il travaille pour elle et ses espoirs lui sont adressés. C'est bien davantage un moment historico-culturel que Thoreau condamne ; il rechigne face à la modernité occidentale dont il souligne les insuffisances avec la clairvoyance du précurseur, car bien des soucis contemporains sont contenus dans sa pensée visionnaire. Il rêve d'une culture qui ne dissocierait pas l'existence sociale de son environnement naturel. " Toutes les belles et grandes choses gardent cet air sauvage que la véritable culture ne détruit pas. " 30 Il demande : " L'homme peut-il faire moins que de se lever et de se ressaisir ? " 31 Thoreau aimerait un regain de sauvagerie, non pas l'exercice d'une loi de la jungle au sein du social (est-il vraiment nécessaire de le préciser ?), mais un sens du sauvage à la manière des Amérindiens dont on sait qu'il aimait suivre les pistes anciennes, étudier les coutumes. " C'est dans les bois que j'aimerais trouver l'homme. Je voudrais qu'on pût l'y rencontrer comme le caribou et l'élan. " 32 Le sens du sauvage c'est le sens de ce qui est, à la
fois, autre et proche. Autre par un dynamisme non converti à
une exclusive logique d'usage, proche parce que ce dehors existe
dialectiquement avec le dedans. Dehors et dedans ne sont pas
séparés mais leur alliance constitue le monde à
la fois extérieur et intérieur, humain et non-humain,
dans sa richesse, sa diversité et son unité. " Puissé-je être délivré de l'étroitesse, de la partialité, de l'exagération et de la bigoterie ! Pour le philosophe, toutes les sectes, toutes les nations sont semblables. J'aime Brahma, Hari, Bouddha et le Grand Esprit autant que Dieu. " 33 Nomade, Thoreau se fait adepte de la déterritorialisation. Sortir de son ego, de l'étroitesse de sa personne, sortir de sa société et se répandre dans l'univers - devenir cosmos - par le biais d'un épanchement mystique. " Cette terre qui s'étend autour de moi comme une carte, note Thoreau dans son Journal, n'est que la doublure de ce qu'il y a de plus profond en mon âme. " À la géographie extérieure correspond une géographie intérieure et entre elles existe un échange de sens placé sous le signe du symbolique : l'une est la signifiante de l'autre et inversement. Le vagabondage contemplatif et la fréquentation de l'altérité naturelle favorisent le dessaisissement de soi, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus ni altérité ni identité mais une espèce d'expansion universalisante qui dissout les frontières et allie l'homme au dehors. On trouve là le jeu d'une attitude mystique de l'imaginaire 34 qui anime le monde en entrant à l'intérieur. Il est un devenir-cosmos de la conscience en prise avec le réel et libre de s'y répandre. C'est l'expérience d'un surplus d'être apparenté d'une certaine manière à l'ex-tase où l'on sort de soi. Thoreau emprunte une voie libératoire qui introduit la question du conditionnement culturel identitaire. Car sa démarche est une mise en question de la socialisation, et, aussi, de la dé-socialisation.
De la liberté
" On croit que je m'appauvris parce que je fuis les hommes mais, dans ma solitude, j'ai tissé pour moi seul un voile de soie, une chrysalide ; telle la nymphe, je m'élancerai bientôt plus parfait vers un monde supérieur. Par la simplicité communément appelée pauvreté, ma vie se concentre, s'organise, devient cosmos, de masse amorphe qu'elle était. " 35 Cette libération de l'esprit s'accomplit en unissant la dimension intellectuelle - se libérer des acquis conditionnants, en remettant en question le quotidien dans ses fondements les plus communs, ses évidences les plus " normales " ; penser en dehors des savoirs institués - à la dimension existentielle - aller dans les bois, courir les sentiers afin d'éprouver directement l'au-delà des formes et des normes sociales qui conditionnent le genre de vie du plus grand nombre. Il faut rompre l'ordre du conditionnement en bousculant l'intériorisation sociale, sur un plan autant cognitif qu'existentiel ; il faut devenir sauvage et repasser par l'origine, d'où le rôle inspirateur de la nature favorisant un processus de transformation de soi par l'éveil à l'autre monde qu'elle représente. Celle-ci s'avère une aide précieuse dont la fréquentation peut amener à prendre conscience de ce qu'est la liberté sociale, le plan social étant le plan apparent d'un espace plus immatériel. Ainsi Thoreau écrit-il dans son journal :
" L'endroit où je vivrai sera celui où se trouvent le plus d'étangs et de rivières, et où l'espace est le plus étendu. Sur la rivière mes droits naturels sont à peine entamés. C'est un bien commun sans limites. Certaines libertés primitives subsistent encore dans les pays les plus vieux et les plus civilisés... Personne ne fait de lois pour moi, car mieux vaudrait n'en pas faire. " Cette logique - si on en fait la lecture à un niveau plus symbolique - se révèle en fait initiatique. La liberté sociale visée par la recherche d'une rupture culturelle (sortir de l'institué) n'est en réalité que le reflet d'une liberté plus vaste visant l'obtention d'une conscience à l'échelle de l'univers tout entier. La nature fait office de champ symbolique et d'espace d'inspiration privilégié de cette démarche. Elle représente en effet l'autre de la culture - et sert ainsi l'aspect social de la libération en constituant un espace d'évasion - tout en se donnant comme le plan manifeste et sensible, mais aussi unitaire, de la diversité vitale. Elle constitue ainsi le champ médiateur avec l'unité inspiratrice, originelle et transcendant la diversité sensible ; cette source qui irrigue la totalité du réel et permet la perception d'une intimité entre le dehors et le dedans. Cette démarche combine cheminement dans le monde sensible et cheminement intellectuel et spirituel. " Si le bourdonnement du moucheron n'est pas la musique
des sphères, L'homme doit vivre et penser à l'échelle de l'univers, en percevoir les infinies résonances. C'est dire que liberté rime ici avec universalité ; c'est dire aussi que la perception du divers rime avec l'expérience d'une unité, d'une parenté entre tout ce qui existe. La liberté sociale se conquiert par la rupture de son univers particulier, l'universalité se conquiert avec la liberté d'être totalement dans le monde et de se sentir monde soi-même. Ainsi l'homme libre situé à l'horizon du désir de Thoreau réside au-delà de toute séparation. Parvenu à ce point, l'homme déploie sa vie par-delà les différences, que ce soient celles existant entre les hommes, entre les hommes et la nature, ou bien entre les époques car ici le temps se résorbe en un éternel présent : " Être dehors assez longtemps pour que le contact
avec une saine réalité serve de lest à la
pensée et au sentiment. La santé exige ce relâchement,
cette vie sans but. La vie dans le présent. [...] Je reste
en plein air à cause de l'animal, du végétal,
du minéral qui sont en moi. Étant donné cette figure de l'homme libre, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi Thoreau va s'en prendre aux actions de l'institution étatique. Cet État cristallise l'aliénation d'une société dont les principes sont faussés car incapables de reconnaître chez ses concitoyens, et donc de favoriser, une attitude juste, accordée à la beauté harmonique de l'univers, qui devrait motiver la société. Il établit des différences de statut et de traitement entre les hommes. D'où une attitude anti-esclavagiste péremptoire renvoyant chacun à ses responsabilités et à sa conscience : " À l'État, je donne ce conseil : rompre avec les propriétaires d'esclaves sur-le-champ. Il n'y a pas de loi, ni de précédent respectable qui sanctionne le maintien de cette union. Et à tous les habitants du Massachusetts, je conseille de rompre avec l'État tant qu'il hésitera à faire son devoir. " 38 " Rompre ", sortir d'une situation historico-culturelle donnée afin de se changer pour la changer, prendre le large vis-à-vis des instances instituantes, et s'en aller vers un fond bien au-delà des formes. La liberté selon Thoreau s'avère le point d'aboutissement d'un déconditionnement culturel. En invitant à sortir de chez soi, il pousse au lâcher prise avec ce qui n'est que contingences mais qu'une culture désigne comme l'indispensable. Thoreau vise l'ouverture des horizons et le premier voile à traverser est culturel. Il faut ne plus croire absolument à ce qui anime la vie collective dont les fondements, pense-t-il, sont inauthentiques et, finalement, sans importance devant l'absolu de l'univers. C'est sans doute en vertu de ce nihilisme culturel que Thoreau n'est fondamentalement, je crois, assignable à aucun mouvement, de même qu'il n'en fonda aucun. Le transcendantalisme pour lui ne fut jamais un label, pas même un concept auquel croire, mais seulement (!) une école de vie et de pensée, une manière d'être au monde, relié avec la diversité, uni dans la diversité. Thoreau est un homme seul. Il s'efforce de rompre tous les
cercles afin de gagner le centre, centre à partir duquel
il devient possible de parler d'une liberté véritable,
intérieure tout d'abord et ensuite extérieure.
La nature se donne comme la partenaire d'un tel cheminement,
le soutien d'une voie, son paysage sensible, et ce en ouvrant
la conscience à la présence du non-humain, révélant
par là une pleine humanité réconciliée
avec l'ensemble du réel. Thoreau n'est finalement pas
homme de la dualité, et l'opposition nature/culture occidentale
est à dépasser pour enfin évoluer dans un
monde complet, unifié. Thoreau entend vivre dans l'étendue
du monde, et le monde est en lui avec sa diversité. Il
échange avec lui et sa critique sociale ne s'adresse qu'à
une société particulière dont il aimerait
qu'elle prenne conscience de la totalité qui l'abrite.
Le penseur conteste, s'écarte et revient, prend la parole
; il travaille pour la réconciliation de l'homme avec
l'univers. Rodolphe Christin |
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1. H. D. Thoreau : Walden ou la vie dans les bois, p. 22.
Paris, Gallimard, 1990. 12. Lie Tseu : Traité du vide parfait, p. 17. Paris,
Albin Michel, 1997. |