Socialisme ou Barbarie
Documents sur les conseils ouvriers
(Témoignage de Ferenc Töke, l'un des anciens
vice-présidents
du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest)
(Paru dans la revue Etudes (Bruxelles), n°3, 1960)
(Traduction revue, corrigée et complétée)
Je suis issu d'une famille ouvrière. Très jeune, j'ai commencé
à travailler comme apprenti à l'usine d'appareils de T.S.F.
ORION. Reçu compagnon, je devins ajusteur-outilleur, mais désireux
de continuer des études qui, jusque-là avaient été
très sommaires, je m'inscrivis à des cours du soir. Grâce
à quoi je fus versé dans les cadres en qualité de chronométreur,
profession qui, certes, n'est pas populaire en Hongrie. Néanmoins lorsque,
pendant la révolution, on procéda aux élections du conseil
ouvrier de mon entreprise – je travaillais alors à la fabrique
d'Appareillage Téléphonique, qui employait quelques 3 000 ouvriers
– je me trouvai en tête de liste avec une confortable avance de
voix sur les autres. Quand ces élections provisoires furent confirmées,
je voulus retirer ma candidature pour raison de santé, mais le personnel
du département où je travaillais protesta contre cette défection,
et je fus de nouveau élu. J'ajoute que j'avais adhéré
au parti social-démocrate à l'âge de 16 ans, et que depuis
j'ai conservé mes convictions sociales-démocrates. Cependant,
comme une grande partie des ouvriers de mon pays, j'étais devenu membre
du Parti des Travailleurs Hongrois (le parti communiste).
Je sais que mon témoignage ne sera pas une image complète des
conseils ouvriers ; je ne peux dire que ce que je sais. Par contre, je dirai
tout sans rien ajouter, sans rien négliger. Ce que j'ai dit, j'en prends
la responsabilité. Evidemment, il est possible que, dans les détails,
concernant les dates ou autres choses, je fasse une erreur, mais du point
de vue de principe et historiquement, tout se déroula tel que je le
raconte.
Après les événements du 23 octobre 1956, cessant de participer
aux combats insurrectionnels, je me rendis à mon usine. C'était,
je crois, le 25 octobre. Sur les 3.000 travailleurs de l'entreprise, quelques
800 étaient réunis au foyer culturel. Sur l'estrade avaient
pris place le directeur, le secrétaire du parti, le président
du comité d'usine et quelques autres fonctionnaires, c'est-à-dire
les permanents. Dans la salle, des ouvriers. Les dirigeants essayaient de
mettre sur pied un conseil ouvrier. En effet, le Conseil National des Syndicats
venait de prendre une initiative, approuvée par le Comité Central
du parti, en vertu de laquelle on devait former un conseil ouvrier dans chaque
usine, afin que les travailleurs aient un droit de regard plus étendu
sur la marche de l'entreprise pour qu'ils dirigent réellement les usines.
Ce fut la forme officielle des mesures prises, par lesquelles ils ont voulu
garder leur place, tout comme là où – étant les
initiateurs – ils pouvaient rester du côté du feu. Mais
les conseils ouvriers ont été formés dans un temps critique
où rien ne pouvait être imposé aux ouvriers. L'esprit
libre de la révélation fut tellement fort que l'ouvrier voulant
un changement ne désirait aucunement accepter une décision émanant
de Gerö.
Ici, je dois ouvrir une parenthèse consacrée aux événements
précédents. Au cours des semaines précédant la
révolution du 23 octobre, l'atmosphère était tendue à
l'usine. Les ouvriers, contre toute attente, beaucoup lurent les journaux
affichés qui donnaient par exemple une place importante au cas de Mme
Rajk. Cette dernière avait reçu des autorités 200.000
florins, en récompense, somme qu'elle avait remis immédiatement
aux Collèges Populaires. Sa déclaration disant qu'on ne peut
effacer les années de souffrance par aucun argent a fait un tel bruit
dans l'usine que les ouvriers se groupant devant les journaux ne parlèrent
que de cela, pendant des heures. Le procès des participants à
l'émeute de Poznan en Pologne dont la presse hongroise a largement
diffusé les débats fit également grand bruit. Et en particulier,
la conclusion du procès annonçant que l'A.V.H. polonais avait
été le principal fautif en tirant sur les masses. Je dois parler
aussi des articles de journaux, au cours de presque toute l'année,
et particulièrement des déclarations des écrivains. Les
articles furent affichés et les ouvriers les ont immédiatement
discutés. Contrairement aux années apolitiques suivant 1948,
les ouvriers étaient politiquement très actifs. Ils ont commencé
à discuter politique, d'une manière particulièrement
active, bien que ces discussions ne tendissent à aucun but précis.
Ils ne parlaient que des événements présents.
On sait que les discours prononcés aux débats du Cercle Petöfi
n'ont pas été publiés officiellement, mais il y eut beaucoup
de participants et les choses dites ont pénétré dans
les usines. Je dois dire que beaucoup d'ouvriers qui suivaient les cours du
soir à l'Université Technique furent mis en contact avec ces
débats. Par leur intermédiaire, les ouvriers en furent informés,
il s'ensuivait des discussions animées. L'atmosphère politique
était tendue, car un air libre avait traversé les usines, contre
la pression étouffante du parti. On a donc favorablement accueilli
dans l'usine chaque manifestation du Cercle Petöfi, les travailleurs
ont fait comme leur toute cette affaire. S'il avait été possible,
chacun d'entre eux y aurait participé. Je puis affirmer que si l'on
avait pu organiser un tel débat dans l'usine, 2.800 sur 3.000 travailleurs
y auraient participé, sans aucune agitation du parti.
Je dois mentionner, parmi les faits et événements qui ont contribué
à éveiller l'intérêt politique des ouvriers, la
réunion des membres du parti, au mois de juillet. A cette réunion,
le secrétaire du parti a annoncé la réhabilitation de
Rajk et expliqué les raisons de la démission de Rákosi.
La déclaration finale du secrétaire du parti : "camarades,
on n'a pas besoin d'intervention, aujourd'hui nous n'en voulons entendre aucune,
rentrez sagement chez vous" provoqua un effet bizarre mêlé
à un sentiment pénible, car auparavant, il était quasi
obligatoire de prendre la parole. Cette fois-ci, on leur clouait le bec. Par
la suite, tous ceux qui commencèrent à parler dans l'usine,
furent brimés, on leur conseillait de laisser tomber l'affaire Rajk.
Les organes officiels tels que le secrétariat du parti, la direction
de l'usine, etc, empêchèrent par tous les moyens la diffusion
du contenu des débats qui déjà animaient le pays. Ce
fut ainsi le 22 octobre, lorsque les délégués de la jeunesse
vinrent à l'usine, et demandèrent l'organisation locale de D.I.S.Z.
(Jeunesse Communiste) de convoquer les ouvriers à la salle de culture
pour leur parler de la position et des revendications de la jeunesse. La direction
de D.E.S.Z. fut favorable à cette demande, mais celle de l'union et
le secrétariat du parti s'y opposèrent. Les ouvriers déjà
à ce moment protestèrent contre cette attitude.
Voilà l'ambiance des usines, avant le 23 octobre. Dans ces conditions,
tout le monde était politiquement actif, car les ouvriers avaient l'espoir
de trouver une issue à l'état intenable dans lequel était
plongé le pays, pendant les dernières années. C'est pourquoi,
il était très intéressant de voir l'activité des
ouvriers et leur réaction à la décision du Conseil National
des Syndicats sur les conseils ouvriers. Ils ont donné un autre sens
à cette décision, contraire aux désirs du parti et des
Syndicats. Bien entendu, la direction souhaitait imposer ses candidats. Mais
les ouvriers ne l'entendaient pas de cette oreille et seuls furent élus
les candidats présentés par eux. Ils avaient pris au sérieux
la décision qui, en particulier, déclarait que les conseils
doivent être fondés par les ouvriers, ces derniers doivent y
jouer le rôle prépondérant. Devant la tournure des événements,
les cadres dirigeants démissionnèrent de leur propre gré.
Aucun d'eux, d'ailleurs, ne fut chassé de l'usine. Le directeur, arguant
de sa qualification d'ajusteur-outilleur et du fait qu'il avait été
employé en cette qualité dans l'entreprise, demanda à
être reclassé dans sa spécialité. Les ouvriers
y consentirent.
Le conseil ouvrier ainsi élu comprenait 25 membres environ. Chaque
département de l'usine en avait élu deux ou trois. Ceux qui
venaient des ateliers étaient tous des manuels, ceux qui représentaient
les bureaux étaient des employés. Au total, 19 des membres du
conseil étaient des manuels. Nous l'avons considéré comme
conseil provisoire, car de 3.000 travailleurs n'étaient présents
que 800.
Etant donné la situation générale très confuse,
et les déclarations plutôt vagues du gouvernement, on décida
de ne pas reconnaître ce dernier jusqu'à plus ample informé
et de poursuivre une grève qui était un état de fait.
Le conseil ouvrier fut chargé d'établir un cahier de revendications
qui devait être approuvé par les ouvriers, puis transmis au gouvernement.
Au nombre des revendications figuraient : le retrait des troupes soviétiques
de Hongrie – donc l'indépendance du pays – et le maintien
au pouvoir d'un gouvernement Imre Nagy auquel seuls participeraient ceux qui
jouissaient de la confiance du peuple.
Je dois préciser que 50 % environ des membres du conseil ouvrier étaient
des jeunes, de 23 à 28 ans. Ils avaient participé aux diverses
actions révolutionnaires, aux manifestations, au déboulonnage
de la statue de Staline, aux combats devant la Radio, etc. Quelques-uns avaient
suivi des cours du soir à l'Université. Par leur envergure et
leur esprit révolutionnaire, ils avaient réussi à entraîner
les travailleurs de l'usine. Les travailleurs plus âgés avaient
souvent dit que si les jeunes étaient capables de déclencher
une telle lutte glorieuse, ils seraient certainement capables et dignes de
représenter les travailleurs. Parmi ces "anciens", on comptait
chez nous de nombreux militants syndicalistes ; certains avaient fait de la
prison sous l'ancien régime, voire sous Rákosi, mais pour la
plupart ils étaient d'avis que c'était aux jeunes de prendre
la relève. Puisqu'ils avaient été capables de soutenir
un combat aussi difficile que celui qui venait de se dérouler, ils
étaient dignes de représenter leurs camarades. Pour un membre
du conseil, le fait d'appartenir au parti (communiste) n'avait aucune importance.
Chacun savait que j'étais membre du parti, et cela ne m'avait pas empêché
d'être élu. Les 90 % des membres du conseil appartenaient d'ailleurs
au parti, et plusieurs d'entre eux étaient des militants actifs. Mais
les ouvriers avaient confiance en eux, car ils savaient qu'ils avaient toujours
défendu leurs intérêts. Tout ce qu'on leur demandait,
c'était un passé irréprochable. C'est pourquoi, on examinait
soigneusement le vie des candidats, leur imposant des interrogatoires serrés
devant tous les ouvriers, au moment de l'élection. On leur posait des
questions sur leurs antécédents, les pressant d'avouer les fautes
commises dans le passé. C'est ainsi, par exemple, qu'un ouvrier à
reconnu avoir été mêlé à une histoire d'argent.
L'assemblée, le remerciant de sa sincérité, passa au
suivant.
Dans le même temps, dans toutes les usines de Budapest, je crois, des
conseils ouvriers furent créés. Les ouvriers de la capitale
hongroise savaient qu'en Yougoslavie des conseils ouvriers étaient
à la tête des usines. Puisque, dans ce pays, des ouvriers pouvaient
se considérer comme les vrais propriétaires des usines, pourquoi,
se disaient-ils, la chose ne serait-elle pas possible en Hongrie ? D'autre
part, ils souhaitaient que ces conseils ouvriers soient vraiment faits à
leur image. Et la création des conseils s'étendit progressivement
de Budapest à tout le territoire du pays.
Le 1er novembre, les conseils étaient partout en place et commençaient
à fonctionner. En même temps, on commençait à relever
de leurs fonctions les anciens dirigeants. Les ouvriers réclamaient
la décentralisation industrielle, ce qui, sur le plan pratique, signifiait
que l'usine deviendrait la propriété effective de ceux qui y
travaillaient, mais qu'une part des bénéfices serait réservée
à l'Etat.
Dans notre usine, nous avons commencé de processus dès le 30
ou 31 octobre, un mardi. Avec une délégation, je me suis rendu
au Parlement pour un entretien avec Zoltan Tildy afin de soumettre un mémorandum
à Imre Nagy. On venait justement de lire à la radio les déclarations
de Nagy, de Tildy et de Kádár. Nous venions d'acquérir
la conviction que le gouvernement était désormais maître
de la situation. Nous décidâmes de retourner à l'usine
et de demander aux ouvriers de reprendre le travail. Nous lançâmes
un appel à la radio les invitant à se retrouver devant leurs
établis le 5 novembre.
Cependant, dès le 2 et le 3, nombreux étaient les travailleurs
qui s'étaient présentés pour aider à réparer
les dégâts, car il y en avait eu. On avait l'impression qu'ils
se rendaient compte qu'ils travaillaient maintenant pour eux. Quelques-uns
me dirent que jusqu'ici tous les concours d'émulation avaient été
organisés sous la contrainte. Mais si les événements
suivaient le cours qu'ils venaient de prendre, eux-mêmes organiseraient
l'émulation au travail, et ils obtiendraient des rendements effectifs
comme on n'en avait jamais vus. Le samedi 3 novembre, les travailleurs de
l'usine prirent la décision de reprendre le travail, le lundi suivant.
Lors de cette réunion, nous avons désigné l'équipe
dirigeante de chaque atelier, ordonné l'organisation du travail de
façon à éviter tout à-coups dans la production.
A la fin de la journée, nous nous sommes séparés avec
la volonté de commencer la production le surlendemain. Nous avons essayé
d'éviter la légèreté fatale de tout transformer
d'un seul coup, car les ouvriers savaient qu'un des vices du régime
rakosiste fut le changement et le remplacement continuels des dirigeants techniques.
Nous avons voulu voir comment fonctionnait le mécanisme après
avoir supprimé quelques postes considérés comme importants.
Nous aurions ensuite la possibilité de rectifier les fautes de détail,
de supprimer les bureaux hors proportion, d'évincer les mouchards et
de pourvoir l'usine de cadres techniques qualifiés. Notre but fut donc
de ne pas bouleverser la vie de l'usine du jour au lendemain mais d'assurer
une transition calme et graduelle à la production normale. Dans leur
mémorandum adressé au gouvernement, les ouvriers ont exprimé
le désir de devenir propriétaires de l'usine ; ils voulaient
la diriger comme étant la leur et la maintenir en bon état.
Le Conseil Ouvrier ne pouvait prendre aucune mesure irréfléchie,
car il devait immédiatement en répondre devant les travailleurs.
Le Conseil Ouvrier fut constitué de telle manière que, sauf
son président et son secrétaire, il ne comportait aucun membre
permanent. Chacun de ses membres devait participer à la production
avec les autres ouvriers et, après le travail, assurer le fonctionnement
du Conseil, tenir les réunions, etc. Les membres du Conseil devaient
rendre compte, chaque jour, des événements politiques, des affaires
de l'usine et de leur propre travail.
Le 4 novembre au matin, nous fûmes réveillés par la canonnade
soviétique. La deuxième intervention soviétique allait
bouleverser tous nos plans. Du coup, les ouvriers des usines se retrouvèrent
en état de grève : nous avions convenu en effet que si les événements
contraires survenaient, la grève serait poursuivie sans qu'on ait besoin
de prendre une nouvelle décision à ce sujet. Les ouvriers se
servaient maintenant de la seule arme dont ils disposaient contre le gouvernement
Kádár imposé par les Russes, comme ils avaient utilisé
la grève contre le gouvernement Nagy lui-même tant qu'ils avaient
eu l'impression que la situation confuse du pays le justifiait.
Le 4 novembre, jour de la seconde intervention, de nombreux ouvriers vinrent
aux nouvelles à l'entreprise. Ils ne savaient que penser, car les émissions
de la radio ne leur permettaient pas de comprendre l'évolution des
événements.
Une chose était claire : le nouveau gouvernement était sans
pouvoir. Il invitait les ouvriers à reprendre le travail, mais ceux-ci
ne manifestaient nullement l'intention d'obéir. D'autre part, il était
évident que la population laborieuse ne pouvait rester indéfiniment
les bras croisés. Ni les ouvriers en particulier, ni la population
en général n'avaient suffisamment de réserves pour soutenir
une grève qui pouvait durer plusieurs mois. L'argent manquait cruellement.
Quoi qu'il en soit, les ouvriers estimèrent qu'en restant groupés
sur leur lieu de travail ils pourraient exercer une certaine pression sur
le gouvernement. Ils espéraient aussi persuader les troupes soviétiques
que leur action hostile se heurtait aux volontés unanimes du peuple
hongrois. Enfin, ils désiraient en arriver à un modus vivendi
avec les dirigeants d'alors.
Aucune tendance réactionnaire ne se manifesta pendant toute la durée
de la grève. Jamais, à aucun moment, il ne fut question d'un
retour éventuel des anciens propriétaires. D'une manière
générale, les ouvriers réclamaient du nouveau. Ils ne
pensaient pas à copier le modèle yougoslave, pas plus qu'ils
ne songeaient à s'inspirer du système américain ou occidental.
Ce fut cette immense force qui aboutit à la formation d'un Conseil
Central Ouvrier, en dépit de la menace que faisaient peser les baïonnettes
soviétiques.
Chez nous, à l'usine d'Appareillage Téléphonique, les
aspirations des travailleurs se précisèrent dès la première
séance du Conseil Ouvrier. Elles s'opposaient radicalement aux intentions
du gouvernement. Celui-ci voulait en effet que les conseils ouvriers se cantonnent
dans des fonctions purement économiques. Alors que les conseils ouvriers,
eux, réclamaient en plus un rôle politique, au moins tant que
les ouvriers ne disposeraient pas d'une représentation politique proprement
dite. C'est pourquoi, notre projet de programme élaboré a contenu
également des revendications politiques.
Ce projet a pris naissance de la manière suivante : au cours des réunions,
les membres du Conseil se faisaient les interprètes des revendications
de leurs camarades, puis s'ouvrait un débat auquel les ouvriers pouvaient
prendre part. Ensuite, on votait des résolutions. L'une d'entre-elles,
adoptée à l'usine d'Appareillage Téléphonique,
stipulait qu'aucun des anciens propriétaires ne pourrait être
rappelé, et que l'usine serait la propriété exclusive
des ouvriers. On ne pu cependant préciser – faute de temps –
la façon dont s'exercerait ce droit de propriété. Différentes
solutions furent envisagées, l'une entre autres qui préconisait
l'émission d'actions. Mais la question resta en suspens. D'autres questions
furent résolues sans équivoque : on décida par exemple
qu'aucune organisation politique ne porrait se développer à
l'intérieur de l'usine même pas celles relevant des futures partis
ouvriers. Le syndicat seul aurait le privilège de l'organisation, mais
il devrait être indépendant des partis. L'opinion générale
voulait que les syndicats se forment dès que possible afin que les
ouvriers disposent d'une organisation qui défende réellement
leurs intérêts. En ce qui concerne le nouveau régime,
d'une manière générale, notre projet de programme stipulait
que la représentation politique est l'affaire des partis politiques,
les intérêts économiques celle des syndicats ; alors que
la production appartient à la classe ouvrière entière
représentée comme telle dans les conseils. En aucun cas, on
ne tolérerait une tendance favorable au régime du parti unique.
D'une manière générale, les ouvriers désiraient
que les partis ayant participé à la coalition gouvernementale
entre 1945 et 1947 – c'est-à-dire ceux qui étaient favorables
à l'instauration d'une société démocratique, par
opposition à la société capitaliste – puissent
prendre part aux élections. Tous ces partis étaient favorables
à la réforme agraire, à une certaine gestion socialiste
de l'industrie, au respect de la liberté et de la dignité humaines.
Personne ne suggéra que les conseils ouvriers eux-mêmes pourraient
être la représentation politique des ouvriers. Ceux-ci se rendaient
parfaitement compte que l'entreprise, en tant qu'employeur, ne pouvait représenter
leurs intérêts politiques. Le trait le plus absurde du système
qui venait d'être renversé n'était-il pas précisément
que l'employeur fut en même temps le représentant des ouvriers
? Certes, comme je viens de le dire, le Conseil Ouvrier devait remplir certaines
fonctions politiques, car il s'opposait à un régime et les ouvriers
n'avaient pas d'autre représentation, mais dans l'esprit des travailleurs,
c'était à titre provisoire.
A cet égard, il convient d'apporter certaines précisons. La
situation ne fut pas la même pendant la révolution et après
son écrasement. Pendant la révolution, surtout après
la clarification du rôle du gouvernement Imre Nagy, il ne fut pas question
d'un rôle politique pour les conseil ouvriers. Il était entendu
que ce rôle incombait au différents partis politiques. Par contre,
après le 4 novembre 1956, une tendance se dessina pour suggérer
une fonction politique aux conseils ouvriers, pendant un temps indéfini.
En effet, il n'existait dans le pays aucune autre organisation en laquelle
les ouvriers puissent avoir confiance. Quoi qu'il en soit, aucune considération
de parti ne joua lors de la création des conseils, seuls comptaient
l'intérêt de l'usine, l'aptitude et les connaissances professionnelles.
La solution des questions politiques résumées dans nos revendications
revenait au gouvernement. Les ouvriers ne pensaient pas que cette tâche
incombait aux conseils ouvriers mais ceux-ci devaient les transmettre au gouvernement
et veiller à ce que les organes compétents les réalisent.
Avant la seconde intervention soviétique, le projet de création
d'un Conseil Central Ouvrier ne fut même pas formulé. L'idée
ne fut lancée que pendant les journées confuses qui suivirent
à 4 novembre. Le pays fut sans maître, le gouvernement n'existait
pas en réalité, le peu d'employés ayant la confiance
des soldats russes circulaient en voiture blindées. Il est caractéristique
que les membres du régime renversé contraints par les ouvriers
à la démission, n'osaient pas revenir aux usines. Les ouvriers
ne les auraient pas tolérés même après l'agression
soviétique. Ils n'osaient même pas commencer à organiser
leur parti, puisque Kádár lui-même déclarait que
le passé ne devait pas revenir, que la vie du pays était inconcevable
sans le fonctionnement de plusieurs partis, etc. Ils n'étaient donc
maîtres de rien, même de leurs propres organismes. Les ouvriers,
en effet, constataient par eux-mêmes une désorganisation générale,
l'état lamentable des usines que personne n'entretenait plus, sans
parler de l'arrêt total de la production. On assista bientôt à
des tentatives pour coordonner sur le plan d'arrondissement l'activité
des divers conseils à Csepel, dans les 13e et 14e arrondissements.
C'est ainsi que naquirent les premiers conseils d'arrondissement. Dans chaque
arrondissement, les usines décidèrent de former des conseils
d'usine, l'unification des résolutions et, bien entendu, les échanges
d'informations. Comme les ouvriers étaient conscients de leur opposition
au gouvernement, ils se rendaient compte que plus leur organisation serait
vaste et plus elle aurait d'influence.
A ce moment-là, les ouvriers hongrois étaient persuadés
qu'il fallait faire quelque chose, car le pays n'avait pas de véritable
maître. Certes, 200 000 soldats soviétiques étaient stationnés
en Hongrie, certes le gouvernement Kádár existait, mais son
autorité ne dépassait pas les limites du Parlement. Les membres
du gouvernement n'osaient pas sortir de cette enceinte, sûrs de se heurter
partout à la haine de la population.
Dans cette situation chaotique, une tâche urgente s'imposait : venir
à l'aide de ceux – ils étaient des milliers et des milliers
– qui étaient restés sans abri à la suite des destructions
insensées opérées par les Russes. Un gros effort de coordination
s'imposait ; les besoins se faisaient d'heure en heure plus pressants. On
envisagea de réunir dans une assemblée commune les conseils
ouvriers des différents arrondissements de Budapest et ceux des plus
grosses entreprises. Le Conseil Ouvrier d'Ujpest vota même une résolution
dans ce sens. De fait, une assemblée de ce genre fur organisée
le 13 novembre. J'y pris part personnellement, voici dans quelles circonstances
: une réunion se tint d'abord à l'usine d'Appareillage Téléphonique,
à laquelle assistèrent 800 ouvriers environ. Cette réunion
approuva la composition du Conseil Ouvrier élu sous la révolution,
ainsi que les résolutions prises par ce Conseil. On décida de
maintenir les résolutions précédemment votées,
de ne pas reconnaître le gouvernement Kádár comme gouvernement
légal du pays, et de poursuivre la grève tant que les troupes
soviétiques stationneraient en Hongrie. Puis on élut un délégué
qui représenterait l'usine à la réunion des conseils
ouvriers de l'arrondissement. Cette élection se déroula démocratiquement,
tous les assistants y participèrent et pas seulement les membres du
Conseil. Je fus élu. La réunion commune des conseils de l'arrondissement
eut alors lieu. Elle se déroula dans notre usine, et je fus élu,
une fois de plus, avec mission de participer, au nom des usines de l'arrondissement,
à une assemblée plus large qui devait se dérouler à
la mairie d'Ujpest.
Lorsque, avec les autres délégués, nous arrivâmes
à la mairie d'Ujpest nous la trouvâmes occupée par les
troupes soviétiques. Impossible d'y organiser la réunion. Le
Conseil Ouvrier de l'usine Egyesült Izzò nous offrit alors l'hospitalité.
Les délégués gagnèrent cette entreprise en ordre
dispersé et nous tînmes alors notre première réunion,
avec la participations des représentants des plus grosses usines. Cela
se passait le 14 novembre à 16 heures. Tous les délégués
reconnurent la nécessité de créer un Conseil Central
Ouvrier afin d'organiser les conseils d'arrondissement et de grandes usines,
mais les avis différèrent quant aux modalités d'application
pratique. Pendant la réunion, Sándor Bali, délégué
de l'usine Beloïannis (anciennement Standard), prit la parole. Il déclara
qu'il venait du Parlement où il avait participé à un
entretien avec János Kádár, entretien auquel avaient
également pris part les représentants des Aciéries Hongroises,
du Combinat Sidérurgique et Métallurgique de Csepel, de la Raffinerie
d'Huile Végétale de Csepel, etc… Lecture avait été
donnée à Kádár des revendications ouvrières.
Je dois préciser que ces revendications ne différaient guère
d'une usine, d'un arrondissement à l'autre : retrait des troupes soviétiques,
élections au scrutin secret sur la base du système multi-partis,
formation d'un gouvernement démocratique, propriété réellement
socialiste des usines et nullement capitaliste, maintien des conseils ouvriers,
rétablissement des syndicats indépendants, suppression des syndicats
dits de "transmission" et aussi, je dois le souligner, respect du
droit de grève, liberté de presse, de réunion, de religion,
bref tous les grands objectifs de la révolution. Dans toutes les assemblées
qui avaient présidé à la rédaction de ces revendications,
l'unanimité était telle qu'on eut dit que les délégués
s'étaient entendus d'avance. Ce fut ainsi à cette première
réunion du Conseil Central. Il y avait également des délégués
de province ; de Györ, de Miskolc qui venaient pour discuter de l'unification
de nos efforts.
Lorsque Bali annonça que les revendications avaient été
transmises à Kádár, l'approbation fut générale.
Toutefois, on regretta aussitôt qu'elles ne lui aient pas été
soumises au nom d'un organisme central, ce qui leur aurait donné plus
de poids. De toute façon l'organisme centralisé dont la création
était décidée commencerait d'agir sur la base de ces
revendications, diriger l'organisation, la propagande, etc.
Bali rapporta aussi la réponse de Kádár ; "vous
avez le droit", avait dit celui-ci, "de ne pas reconnaître
mon gouvernement, cela m'importe peu. Je suis soutenu par l'armée soviétique,
vous êtes libres de faire ce que vous voulez. Si vous ne travaillez
pas, c'est votre affaire. Ici, au Parlement, nous aurons toujours de quoi
manger et de quoi nous éclairer." Kádár avait refusé
de recevoir plusieurs délégations porteuses de textes qui commençaient
invariablement par ces mots : "Nous ne reconnaissons pas le gouvernement
Kádár".
Au cours de la discussion qui eut lieu à l'usine Egyesült Izzò
d'Ujpest, plusieurs délégués prirent la parole pour recommander
la formation d'un Conseil National Ouvrier. Moi-même, j'était
partisans d'un tel organisme, mais officiellement je ne pouvais faire état
que de la volonté de mes mandats, qui réclamaient un Conseil
Ouvrier de Grane-Budapest. Les autre délégués, représentant
la plupart des entreprises d'Ujjpest et du quartier de la "Terre d'Ange",
étaient dans mon cas. Or, les délégués ne pouvaient
pas agir sans l'approbation de leurs mandants. Il est dommage que Kádár
n'ait pas assisté incognito à cette réunion, car il aurait
pris une bonne leçon de démocratie ouvrière. Et la résolution
finale réclamait la création d'un Conseil Central Ouvrier de
Grand-Budapest.
Les participants furent, pour la plupart, des anciens du mouvement ouvrier
et aussi des jeunes. Plusieurs avaient participé au mouvement syndical
et je les connaissais personnellement. J'avais confiance en eux et je savais
leur honnêteté. Nous avons accepté ceux qui étaient
proposés par eux et ainsi, mutuellement, la réunion pouvait
vérifier les participants. C'est ainsi qu'une atmosphère de
confiance fut créée, les interventions nous ont également
aidé à se connaître les uns et les autres. Il est vrai
que chacun représentait certains arrondissements ou usines, mais dans
ces occasions, la personnalité individuelle importe également.
Nous avons constaté que les huit ou neuf plus grands arrondissements
de la capitale étaient représentés par les délégués
ouvriers dignes de confiance. On prit la décision de descendre dans
la salle de réunion de Egyesült Izzò car beaucoup d'ouvriers
groupés dans la rue s'intéressaient à la réunion
et revendiquaient une information. Cette salle, grande comme un théâtre,
était déjà archi-pleine.
Une nouvelle réunion commença. Les délégués,
environ 40 à 50, furent groupés dans une petite salle contiguë.
Parmi eux, les envoyés des autres organisations, telles que l'Alliance
des Ecrivains et le Cercle Petöfi. En général, l'entente
fut bonne entre les organisations révolutionnaires mais ces deux dernières
nous étaient les plus proches. On désignait des délégués
chargés de parler à ce grand public ouvrier. Mais, comme c'est
le cas dans de tels moments, tout le monde voulut parler et une cacophonie
s'ensuivit. Tous les ouvriers voulaient s'exprimer. Finalement, le délégué
de la Raffinerie d'Huile Végétale de Csepel, l'ingénieur
chimiste Kalocsai, intervint dans le chaos général : "Cela
ne peut pas durer ainsi, ce n'est pas une arène politique, ni un PEN
Club ou Hyde Parc. Ceux qui ont leur mandat doivent se retirer pour travailler."
Bientôt, une commission d'environ 20 membres fut créée
afin de négocier et de formuler une décision commune à
présenter au public. Parmi ces vingt, il y avait les représentants
de la Régie Sidérurgique et Métallurgique de Csepel,
nommé Dévényi, de la Raffinerie d'Huile Végétale
et Csepel, György Kalocsai, ensuite, Bali, Sebestyén, Rácz,
Balázs, les représentants de Láng, de Egyesült Izzó,
de la Fabrique de Machines de Mine de Ujpest, Arpád Balázs,
etc.
Notre assemblée fut mise au courant de l'opinion des travailleurs de
l'usine de mécanique de précision de Beloïannis. Bali l'a
résumée comme suit : nous ne reconnaissons pas le gouvernement
Kádár, comme étant l'émanation de la volonté
du pays, ce qui ne nous empêche pas d'entrer en pourparlers avec lui.
Sur le papier, au moins, il est le maître du pays. Il est impossible
de poursuivre la grève, faute de réserves suffisantes. De plus,
les conseils ouvriers ne peuvent poursuivre leurs activités qu'à
condition de rester en contact étroit avec les ouvriers. La grève
générale finirait par paralyser toute la vie du pays. Par conséquent,
nous offrons à Kádár de reprendre le travail, le lundi
19 novembre, à condition que son gouvernement s'engage à entrer
en pourparlers avec les Soviétiques dans un délai donné,
pour leur retrait et qu'il garantisse la réintégration d'Imre
Nagy au gouvernement. Bali a précisé à ce propos que
lors de l'entretien entre Kádár et la délégation,
Kádár avait déclaré aux ouvriers qui insistaient
pour la réintégration de Nagy, qu'il n'y était pas opposé,
au contraire, mais qu'il ne pouvait négocier avec lui tant qu'il resterait
à l'ambassade de Yougoslavie. "Qu'il vienne ici, au Parlement,
et nous pourrons causer utilement."
La résolution finale adoptée ce jour-là reprenait la
proposition des ouvriers de cette délégation, approuvée
par l'usine Belaïannis quant à la réintégration
d'Imre Nagy au gouvernement. D'autre part, elle invitait toutes les usines
de la capitale à se faire représenter au sein du Conseil Central
Ouvrier de Grand-Budapest, faute de quoi, on ne pourrait envisager la création
d'un conseil national. Quelques discussions s'élevèrent sur
des points de détail, mais l'unanimité se fit sans peine sur
les grandes questions. Une discussion assez longue eut lieu au sujet de la
grève. Il fut clairement dit que les ouvriers ne reprendraient le travail
qu'une fois les revendications politiques satisfaites. Et que seul le Conseil
Ouvrier en prendrait la décision. Kádár a déjà
répété 36 fois, jusqu'à ce jour, qu'il faut reprendre
le travail, mais personne ne l'a écouté, sauf son groupe extrêmement
réduit. Nous savions que la reprise du travail serait une décision
très impopulaire pour nous. Mais, par rapport à l'avenir, elle
aurait une importance capitale. Car, si nous obtenions des ouvriers la reprise
du travail, nous serions en mesure de garder leur combativité et notre
appel ultérieur à la grève donnerait un caractère
organisé à celle-ci. D'un mouvement spontané et incontrôlé,
la grève deviendrait ainsi une arme redoutable et réelle de
la classe ouvrière.
Une délégation de six membres fut alors désignée
pour porter la résolution à Kádár. On avait décidé
de ne pas la rendre publique avant de connaître les réactions
de Kádár. Serait-il prêt à intégrer Imre
Nagy à son gouvernement ? Car nous savions qu'Imre Nagy avait certainement
ses propres conditions et, en particulier, concernant les négociations
sur le retrait des troupes soviétiques. De toute façon, Kádár
serait-il prêt à entamer ces négociations ? La délégation
devait nous rapporter des précisions.
Lorsque Kádár reçu la délégation, il répéta
au sujet de Nagy ce qu'il avait dit précédemment : "Que
voulez-vous ? Nagy se trouve dans une ambassade étrangère et
je ne peux pas négocier avec lui. Qu'il vienne ici, nous parleront
de tout." Par contre, il se montra enchanté de la proposition
concernant la reprise du travail : "Je vois que vous êtes des gens
sérieux", dit-il en préludant par une flatterie. Puis il
proposa qu'un contact soit établi entre le gouvernement et le Conseil
par le truchement d'un agent de liaison gouvernemental. Ce n'était
guère tentant, car c'était accepter les bons offices d'un commissaire
du gouvernement qui finirait par fourrer son nez partout. Kádár
savait pertinemment que si les choses continuaient comme elles s'annonçaient
si bien, il n'y aurait ni plus ni moins qu'un contre-gouvernement. D'ailleurs,
les autres revendications émises par les ouvriers déchaînèrent
sa colère. "Alors quoi, c'est un contre-gouvernement que vous
voulez", éclata-t-il. Mais quelques paroles raisonnables le calmèrent.
Nous tombâmes d'accord que Kádár entamerait des négociations
avec les Soviétiques. Moyennant quelques pas dans la voie des concessions,
le Conseil Ouvrier en ferait aussi de son côté.
Les travaux du Conseil Ouvrier de Grand-Budapest commencèrent au siège
du B.E.S.Z.K.A.R.T. (Compagnie des Tramways de la Municipalité de Budapest),
rue Akácfa. Les 22 arrondissements de la capitale avaient envoyé
chacun un délégué ; ceux-ci élurent un président
et un secrétaire.
Après l'entretien avec Kádár, le soir même du 14
novembre, l'un des membres du Conseil Central Arpád bakázs je
crois, a déclaré à la radio qu'un Conseil Central était
formé et qu'il fallait reprendre le travail, etc. Partout, l'indignation
donna l'impression que le Conseil Central était complice avec Kádár.
Nous avons immédiatement pensé que Balázs était
l'homme de Kádár et qu'il employait le même système
que Gérö qui, au début de la révolution, voulait
opposer les ouvriers au gouvernement Nagy en lui endossant la responsabilité
de l'appel aux troupes soviétiques. Or, précisément,
la reprise du travail n'impliquait pas que, de notre côté, nous
reconnaissions le gouvernement. Nous avons donc pris la décision d'écarter
Balázs qui était de surcroît le président, de lier
toute déclaration publique à une décision précédente
et d'envoyer immédiatement les délégués aux usines
pour y lire devant les ouvriers de chaque usine par le président qui
expliquait la nécessité de la reprise du travail. Les ouvriers
s'étaient rendus à ces raisons.
Nous avons donc commencé notre travail à notre siège,
bien que le véritable travail ne s'engagea que le lundi 19 novembre.
Jusque-là quelques incidents se produisirent. Les nouveaux délégués,
par exemple, relancèrent la discussion sur l'opportunité de
la reprise du travail. Nous avons dû leur expliquer que, malgré
une résistance très forte dans certains secteurs de la classe,
il fallait reprendre le travail d'autant plus qu'il ne signifiait nullement
la reconnaissance du gouvernement. Un autre incident plus grave survint, le
dimanche 18 novembre. Un groupe assez important d'ouvriers s'était
rassemblé devant notre siège dans la rue Akácfa. Quand
ils apprirent que Kalocsai et moi-même, arrivant au siège, étions
membres du Conseil Central, ils voulurent carrément nous battre. On
a passé des moments très difficiles d'explication ! Mais finalement,
le travail fut repris, d'une façon générale, le 19 novembre
comme prévu.
La formation du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest ne nous satisfaisait
pas entièrement. Elle devait être suivie de la création
d'un Conseil National que nous avons décidé de faire. Si nous
vouions négocier au nom de tous les ouvriers du pays, il fallait qu'il
fussent représentés au sein d'un conseil.
Tandis que le travail reprenait, des négociations se déroulaient
au Parlement entre les représentants du Conseil et du gouvernement.
Pour Kádár, le fait d'être obligé de passer par
le Conseil pour que la vie économique renaisse, entraînait une
énorme perte de prestige ; cela l'ulcérait et il faisait traîner
en longueur les pourparlers. A cette fin, il usait d'une curieuse tactique,
ne consentant à négocier que la nuit. C'était user nos
forces. Nos délégués se trouvaient dès le matin
à l'usine, l'après-midi ils se réunissaient dans les
locaux du conseil rue Akácfa, et c'est vers 8 heures du soir qu'ils
étaient convoqués au Parlement. Là, on les faisait attendre
une heure ou davantage dans une grande salle ; et pendant qu'ils faisaient
anti-chambre, des "camarades" bien vêtus, soignés de
leur personne, et que nul ne connaissait, venaient leur tenir compagnie. En
fin de compte, chacun des ouvriers se trouvait flanqué d'un de ces
beaux messieurs. Oh, ils n'étaient pas agressifs. Ils venaient simplement
"causer", s'informer de l'état d'esprit des délégués.
Ceux-ci, d'ailleurs, ne cachaient pas ce qu'ils avaient sur le cœur.
Vers 10 ou 11 heures du soir, ils commençaient à ressentir une
certaine lassitude et un certain énervement à la pensée
qu'il leur fallait être à l'usine le lendemain matin à
6 ou 7 heures.
Alors ces jeunes gens s'en allaient, et paraissait enfin le membre du gouvernement
chargé de recevoir la délégation, Kádár,
Marosán, Apró ou Kossa. Ils savaient d'avance ce que les délégués
voulaient, puisqu'ils venaient d'en être avertis par leurs émissaires.
Sans laisser à la délégation le temps de parler, il attaquaient.
Kádár et Marsosán, surtout, se montraient grossiers.
"Espèce de voyous, s'exclamait ce dernier, "vous venez nous
faire la leçon ? Vous êtes des prolos, à ce qu'il paraît
? Mais qu'avez-vous de commun avec les ouvriers ?" Et de s'en prendre
à celui-ci ou à celui-là.
Chaque fois que la délégation arrivait au Parlement, on prenait
le nom de chacun de ses membres, et dès le lendemain on savait tout
sur leur compte. Quand le ministre choisissait un ouvrier comme tête
de Turc il prétendait que son manque de culture le rendait inapte à
la mission qu'il remplissait. Quand il tombait d'aventure sur un ingénieur,
il lui reprochait de ne pas être un ouvrier. Bref, tout était
bon pour semer le trouble parmi les délégués. A vrai
dire, ces ministres bien vêtus et dispos étaient en mesure de
fatiguer encore plus les gens harassés, minables, mal rasés
et mal à l'aise. Finalement, toute véritable discussion se trouvait
différée. Les délégués annoncèrent
d'ailleurs ouvertement leur intention de créer un Conseil National
Ouvrier, car il ne voulaient pas agir en cachette du gouvernement. (Le mot
gouvernement n'était pas prononcé, on disait simplement "vous"
en s'adressant aux ministres.) Ils auraient souhaité que Kádár
et ses collègues fussent représentés à l'assemblée
de formation du Conseil National. A cette nouvelle, Apró se fâche
tout rouge :
- Qu'est-ce que c'est que cette frénésie ? Vous voulez à
tout prix former un contre-gouvernement ? Vous voulez peut-être fomenter
une contre-révolution ?
Après la reprise du travail, un ouvrier du 14e arrondissement se présentant
au Conseil Central. Il dit qu'il savait bien le russe et proposa d'établir
une liaison entre le Conseil Central Ouvrier de Grand-Budapest et le commandement
soviétique. Ainsi, des négociations directes seraient possibles.
Nous nous décidâmes de profiter de l'occasion pour intervenir
auprès des Russes en faveur de certains disparus dont nous pouvions
donner les noms. Le commandement soviétique promit de faire des recherches.
Désormais, la moitié du Conseil allait négocier au Parlement,
l'autre moitié au quartier général russe. Nous recevions
régulièrement des noms de disparus, le soir nous les transmettions
au Soviétiques, et deux ou trois jours plus tard les détenus
étaient libérés.
C'est un lundi que nous informâmes Kádár de notre intention
de former un Conseil National Ouvrier, et le mardi, une délégation
porteuse de la même nouvelle se rendit auprès des Soviétiques.
Le général Grebennik, commandant de la place, reçut en
personne la délégation qui lui fit part de notre intention d'organiser
une réunion du Conseil national Ouvrier au Palais des Sports, à
laquelle était invité un représentant du commandement
soviétique. Très poliment, Grebennik nous remercia, ajoutant
toutefois qu'il ne pouvait se mêler d'une affaire intérieure
hongroise. La délégation devrait s'adresser au gouvernement
hongrois afin que celle-ci invitât le Haut Commandement soviétique
par la voie diplomatique.
Dès le même soir, les délégués coururent
au Parlement pour informer le gouvernement Kádár, en la personne
d'Apró. Celui-ci déclara qu'il ne croyait pas que cette invitation
puisse être acceptée, car une telle réunion n'aurait pas
de sens. Des éléments fascistes ne manqueraient pas d'y participer,
et qui sait, se livreraient peut-être à des provocations. Qui
pourrait lui donner des garanties contre pareille éventualité
?
Nous lui répondîmes que nous autres, ouvriers organisés,
lui garantissions formellement qu'aucun incident de ce genre ne serait à
redouter.
Je fus chargé de l'organisation du service d'ordre. Il était
composé d'ouvriers des usines de Csepel. On indiqua à chaque
usine le nombre de gars qu'elle devait fournir. Toute arme étant interdite
à l'intérieur de la salle de réunion, tout le monde serait
fouillé avant de pouvoir pénétrer dans le Palais des
Sports.
Un certain nombre de délégués de province devait être
présents. En raison des difficultés des communications, des
étudiants des facultés s'étaient offerts à les
amener en camion. Chacun devait y mettre du sien, car le temps pressait.
La réunion avait été fixée au 21 novembre. Dès
six heures du matin, les organisateurs étaient sur les lieux. Le quartier
était parfaitement calme, et nous espérions que tout se passerait
bien.
A 8 heures précises commença un formidable défilé
militaire soviétique. En fin de compte, Grebennik avait accepté
l'invitation, mais il se faisait représenter à sa façon,
par un échantillonnage complet de toutes les armes de la garnison.
Il y avait peut-être quatre cents blindés, des tanks prêts
à tirer, de l'artillerie tractée, des soldats mitraillette au
poing. Le Palais des Sports fut cerné en un instant et toutes les rue
adjacentes barrées.
Devant ce déploiement de forces, les membres du Conseil Central Ouvrier
de Grand-Budapest, dont moi-même, nous dirigeâmes vers le siège
du syndicat des ouvriers du bâtiment (M.E.M.O.S.Z.), qui se trouvait
à proximité. Un certain nombre de nos camarades, toutefois,
restèrent aux abords du palais des Sports pour attendre les délégués
des mines, usines sidérurgiques et entreprises de province, venus des
quatre coins de la Hongrie : de Debrecen, de Veszprém, d'Inota, de
Mohács, de Pécs, de Dunapentele, et d'ailleurs. Des élections
démocratiques s'étaient préalablement déroulées
dans tous ces centres. Chacun des délégués était
muni d'une attestation officielle. Il faut dire qu'en arrivant au Palais des
Sports ils étaient animés contre nous d'une violente indignation
à la pensée que nous les avions lâchés et trompés.
En effet, nous autres, à Budapest, nous travaillions, alors qu'ils
ne travaillaient pas. Ils venaient dans l'intention de donner une nouvelle
impulsion à la grève. Celle-ci, en effet, paralysait encore
les grands centres de province ; les ouvriers de Tatabánya avaient
même inondé les carreaux des mines.
Accompagnés d'un certain nombre de délégués de
province, nous étions tout près du siège du syndicat
du bâtiment quant nous fûmes arrêtés par un barrage
formé par les élèves de l'Académie Militaire Zrinyi,
mitraillette au poing. Nous n'insistâmes pas ; d'ailleurs, n'ayant pas
décliné notre identité, nous ne fûmes pas inquiétés.
Force nous fut d'essayer de gagner le siège provisoire du Conseil du
Grand-Budapest, rue Akácfa. En principe, les délégués
de province n'avaient pas le droit d'y pénétrer. Mais ils insistèrent,
notamment les représentants des mineurs, qui étaient particulièrement
montés. Impossible, disaient-ils, de négocier avec des gens
comme Kádár. Voilà où menaient les négociations.
On mobilisait des tanks pour nous attaquer. La grève seule pouvait
être une réponse à ces gens-là.
Nous invitâmes donc les délégués de province à
venir avec nous pour leur expliquer notre position. Cependant, la rue Akácfa
était à sont tour envahie par les soldats. Sur le trottoir qui
faisait face à l'immeuble où nous siégions, une puissante
formation s'installa. C'étaient des élèves de la même
Académie Militaire qui nous avaient attendus précédemment
devant le M.E.M.O.S.Z. Le commandant est monté avec quelques-uns d'entre
eux, mitraillettes à la main. "Debout et haut les mains !"
cria-t-il. "Qu'y a-t-il ici, insurrection fasciste, contre-révolution
?" Tout le monde se mit debout et Rácz répondit à
l'officier.
J'ai oublié de mentionner un incident qui se termina par l'élection
de Rácz à la présidence. Lorsque nous avons écarté
Balázs, on l'a remplacé par Dévényi, pensant que
cet ouvrier de Csepel représenterait bien notre Conseil. Or, il se
comporta d'une façon curieuse : au moment où nous devions aller
négocier avec Kádár, il trouvait toujours une raison
quelconque pour reculer cette entrevue, telle que : il suffit de négocier
demain, etc. une fois Rácz, qui était très véhément,
a bondi en disant : "Je prie le président de démissionner.
Nous n'avons pas besoin de gens veules." Il a démissionné
sur-le-champ et nous avons unanimement élu Rácz, qui n'avait
que 23 ans à ce moment-là, mais était très actif
et combatif et d'une honnêteté sans faille. En même temps,
nous avons chargé Kalocsai, un homme tempéré, et Bali
d'assumer la vice-présidence.
Comme je disais, Rácz expliqua à l'officier de quoi il s'agissait
en réalité et le pria de s'asseoir avec nous pour écouter
nos discussions. Ce qu'il fit. Les mineurs parlèrent avec véhémence,
nous traitant de tous les noms : canailles, traîtres, etc. "Si
vous voulez travailler, faites-le, mais nous ne donnerons ni charbon, ni électricité,
nous inonderons toutes les mines." Les mineurs de Salgótarján,
de Tatabánya, de Pécs étaient tous d'accord. La discussion
continua. Brusquement, l'officier sortit. Nous étions inquiets. Quelques
minutes après, il revint seul, sans arme et déclara : "On
m'avait dit que vous prépariez un complot fasciste. Maintenant, je
suis convaincu que c'est une calomnie. J'ai renvoyé mes gars à
l'Académie, mais permettez-moi d'assister à votre réunion
constructive et très intéressante." Nous l'avons applaudi
spontanément.
Tandis que les délégués de province nous attaquaient,
nous essayions de leur faire entendre raison. D'abord ce fut peine perdue.
Nous n'étions soutenus que par un délégué de Györ.
Pourtant, nos arguments finirent par les toucher : "Vous autres, en province,
vous vous trouvez dans une situation plus facile que nous. Dans une petite
ville, tous le monde se connaît. Quand un événement se
produit, tous le monde en est informé dans la demi-heure qui suit.
La solidarité est plus facile à organiser. A Budapest, il y
a plus d'un million et demi d'habitants, la situation est plus complexe, nous
devons à tout prix garder le contact les uns avec les autres, et aussi
le contact avec la province. En cas de grève, toutes ces liaisons sont
menacées."
Vers 21 heures les délégués de province se rendirent
à nos arguments et nous nous sentîmes en parfaite harmonie. On
convint de ne pas insister pour la création d'un Conseil National,
afin de ne pas envenimer les choses : cette seule éventualité
n'avait-elle pas suffi à mobiliser les tanks soviétiques ? Par
contre, le Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest, reconnu par les autorités,
devait poursuivre ses activités. D'autre part, des contacts seraient
établis entre la capitale et les centres de province, et toutes nos
décisions leur seraient transmises par des agents de liaison ; ils
pourraient ainsi décider s'ils acceptaient ou non nos résolutions.
Pour chacune, d'ailleurs, on tiendrait compte de l'avis des agents de liaison.
Ainsi, bien que notre organisme conservât jusqu'au bout le nom de Conseil
Central Ouvrier du Grand-Budapest, un conseil national fut tout de même
créé dans la pratique, et de façon illégale.
Le grand dépôt des autobus de la B.E.S.Z.K.A.R.T. se trouve en
face du Palais des Sports, et lorsque les travailleurs virent le déploiement
des forces soviétiques, ils crurent que les membres du Conseil Central
avaient été arrêtés. Aussitôt le mot d'ordre
d'une grève de 24 heures fut lancé, des coups de téléphone
partirent dans toutes les directions, et bientôt Rácz, le président
du Conseil Ouvrier, fut informé que la moitié des travailleurs
de Budapest étaient déjà en grève. Nous dûmes
approuver ce mouvement, d'une part par solidarité avec ceux qui y participaient,
d'autre part pour protester contre l'attitude inqualifiable des autorités
qui nous considéraient tantôt comme des interlocuteurs dignes
de ce nom, tantôt comme des trublions contre lesquels il fallait utiliser
la force. C'était notre premier appel à la grève, et
il fut entièrement suivi. Les délégués de province
virent dans ce geste un compromis, car s'ils observaient toujours la grève
totale, les ouvriers de Budapest avaient repris le travail. Nous gagnâmes
ainsi définitivement leur confiance.
Lors de l'entrevue suivante avec Kádár, celui-ci se déchaîna
:
- Que se passe-t-il ? Vous prétendez vouloir travailler et vous voilà
déjà en grève ?
Nous expliquâmes que c'est nous qui avions bien des raisons de protester,
car si les Soviétiques s'étaient livrés à cette
démonstration de force, ce n'était sûrement pas pour défendre
leurs positions, mais à la demande du gouvernement. A quoi Kádár
répondit qu'il n'était pas une marionnette, qu'il était,
après tout, Premier ministre de Hongrie et qu'il saurait prouver que
son gouvernement et lui étaient les maîtres. Peu lui importaient
nos arguments. Ce que veulent les ouvriers n'est pas forcément juste
; est juste ce que les dirigeants décident. Ils ne sont pas obligés
de se plier aux volontés des masses.
En raison de la situation catastrophique de l'économie, Kádár
et ses collègues convoquèrent au Parlement une conférence
à laquelle assistaient outre Kádár lui-même, Marosán,
Apró et d'autres dirigeants politiques, les directeurs des plus grandes
usines et trois délégués du Conseil Central. L'intervention
de l'un de ceux-ci, Kalocsai, fut retransmise par la radio en émission
différée, mais sous une forme falsifiée. Kaloczai stigmatisait
l'action de certains "éléments provocateurs – dans
une usine de la Terre d'Ange, par exemple, aux Aciéries Hongroises,
à la Fabrique de Machines Láng, à la M.A.V.A.G., des
secrétaires du parti sectaires qualifiaient le Conseil Ouvrier d'"organisation
fasciste" et déclaraient que son appel à la reprise du
travail ne pouvait être pris en considération. A la radio, grâce
à un artifice de montage, on entendit parler d'"éléments
provocateurs fascistes", et il ne fut pas du tout question de secrétaires
du parti sectaires. Kaloczai dénonçait la "réaction
gauchiste" ; le mon "gauchiste" disparut, et tout le sens de
l'intervention s'en trouva modifié. De ce fait, le Conseil décida
de publier un bulletin d'information.
Pour en revenir à cette conférence, Kádár y déclara
notamment : "Vous savez, camarades, le gouvernement ouvrier et paysan
se trouve dans une situation difficile, car la confusion règne dans
l'esprit des travailleurs qui ne voient pas le chemin à suivre."
Il dit aussi qu'il s'agissait, de toute évidence, d'une contre-révolution,
puisque 241 communistes avaient été mis à mort.
Dans sa réponse, Bali, après avoir dit qui il était et
rappelé ses origines, riposta : "Il n'y a aucune confusion dans
l'esprit des ouvriers. Dans le vôtre, peu-être", fit-il à
l'adresse de Kádár et des autres dirigeants. "Sachez que
je milite au parti depuis dix ans, et pourtant je n'ai rien eu à redouter,
pendant les journées révolutionnaires, quand je me mêlais
aux ouvriers. Ce n'est pas moi qu'ils voulaient pendre !"
Kádár entra en fureur, frappa du poing sur la table et s'écria
: "Sortez, provocateur !".
Cependant, les paroles de Bali avaient fait une telle impression sur les assistants
– 200 personnes environ – que Kádár jugea plus prudent
de ne pas insister. Ancien social-démocrate et entré au parti
communiste dès 1945, Bali était un militant très actif
qui avait l'oreille des ouvriers car il travaillait comme eux.
Vers cette époque, Kádár et ses amis créèrent
un conseil ouvrier fantoche pour contrecarrer notre action. Il publiait des
communiqués, faisait distribuer des tracts nuitamment, donnait des
instructions, par téléphone en notre nom. Quand nous appelions
à la reprise du travail, ce conseil (comme les secrétaires du
parti sectaires) poussait à la poursuite de la grève. Nous passions
le plus clair de notre temps à démentir et à remettre
les choses au point. Cela devait permettre aux dirigeants de prétendre
que nous ne faisions rien. Lors de la réunion évoquée
ci-dessus, un des nôtres, Karsai, dit ouvertement aux dirigeants que
nous avions une mission économique à accomplir, que nous ne
tenions pas du tout à avoir une activité politique, mais que
leur duplicité nous y obligeait.
"Voulez-vous, oui ou non, l'ordre et le calme ?" demanda-t-il.
En fait, ce n'était pas précisément ce que recherchaient
Kádár et ses collègues. Ils se préparaient activement
à mettre sur pied une soi-disant "garde ouvrière"
(que les Budapestois baptisèrent "poufaïka", du nom
de l'uniforme ouatiné des Russes). Tant que la chose n'était
pas au point, ils louvoyaient, quitte à nous frapper plus tard plus
vigoureusement.
En attendant, le travail du Conseil Central Ouvrier se poursuivait. On créa
des commissions qui furent chargées de questions diverses. Une commission,
par exemple, s'occupa de définir les formes et les méthodes
de l'activité politique du Conseil, la commission économique
a essayé de déterminer les principales tâches de démarrage
de la production, les moyens d'organisation des usines et, ensemble avec la
commission politique, les méthodes et le procédé des
élections des conseils ouvriers définitifs. Kádár
dut consentir à ce que des négociations fussent ouvertes entre
nous et le Conseil National des Syndicats afin d'élaborer une législation
concernant l'activité des conseils ouvriers. Le projet s'inspirait
largement de la loi yougoslave sur le même sujet. Huit jours après
l'avoir reçu, le gouvernement publia un décret. Toutefois, ce
décret ne contenait pas certaines dispositions primitivement prévues,
par lesquelles nous entendions mettre les conseils ouvriers à l'abri
de l'influence du parti au service du gouvernement. D'autre part, ce dernier
s'opposa à la création de conseils ouvriers dans les administrations
: P.T.T., Chemins de Fer, Ministères, etc. L'intention de Kádár
était que des gens nommés par la direction "représentent"
les travailleurs dans ces firmes, alors que, précisément, nous
avons voulu y créer des conseils puissants afin de contrebalancer le
gouvernement, jusqu'au moment du moins, où des véritables syndicats
ne s'organisent. Kádár et Cie le savaient très bien et
nous ont devancé, ce qui entraîna, au sein de ces entreprises,
une vive indignation et des discussions à n'en plus finir. Cela permit
au gouvernement de détourner l'attention des masses de sujets plus
importants et contribua à l'éparpillement de nos forces.
Une des revendications du Conseil Central Ouvrier était de disposer
d'un journal pour informer les travailleurs. Le gouvernement le repoussa catégoriquement,
préconisant à la place, des communiqués pour la radio
rédigés par le Conseil et supervisés par eux. Evidemment,
nous avons refusé une telle "solution". Nous avions besoin
d'un journal et non de communiqués radiodiffusés et contrôlés
par eux. Nous avons donc pris la décision d'organier, sous la direction
de Sebestyén, une commission de presse avec pour tâche la parution
de notre journal. Nous étions sur le point de sortir un journal intitulé
Munkásujság (gazette ouvrière) qui fut saisi à
l'imprimerie. Le numéro confisqué contenait des détails
précis sur les négociations entre le gouvernement et les conseils
ouvriers, et certaines déclarations, fidèlement retranscrites,
des dirigeants au cours de ces négociations, tels ces mots de Kádár
fort désinvoltes tant à l'égard de notre conseil que
du peuple hongrois tout entier : "Peu me chaud que vous me reconnaissez
ou pas. 200.000 soldats soviétiques sont derrière moi. C'est
moi qui commande en Hongrie."
Nous dûmes nous contenter de publier – cette fois avec l'approbation
du gouvernement – une feuille ronéotypée que dirigeait
Sebestyén. Chaque arrondissement en recevait un exemplaire qu'il tirait
en autant d'exemplaires qu'il comptait d'usines ; à son tour, chaque
usine en tirait un nombre d'exemplaires suffisant pour ses ouvriers. Mais
le gouvernement trouva rapidement une réponse : les commandements soviétiques
d'arrondissement saisirent, partout où c'était possible, les
machines ronéos. Mais ce fut en vain. Nous avons distribué notre
feuille par tous les moyens. Moi-même, par exemple, je suis allé
à la réunion du Conseil Ouvrier de mon arrondissement (le 14e)
où j'ai pu lire notre bulletin. Les participants prenaient des notes,
puis le bulletin passait de main en main. Ce fut, à l'époque,
le journal le plus lu de Budapest. Malheureusement, il faillait une bonne
semaine pour qu'il parvienne à toucher ses lecteurs. Kádár
et les siens le craignaient beaucoup plus qu'un journal de croix-fléchées.
Des négociations interminables avaient précédé
la parution de notre feuille ronéotypée. Nous discutions presque
tous les jours avec Kádár, mais celui-ci ne se manifestait en
personne qu'après nous avoir fait cuisiner pendant des heures par ses
collaborateurs. Ces séances étaient tellement épuisantes
que celui d'entre nous qui était désigné pour y prendre
part en était malade d'avance. Parfois, Kádár n'arrivait
que sur le coup de trois heures du matin, alors que nous tombions de sommeil
; lui, il avait la possibilité de récupérer pendant la
journée. Décidément, nous n'étions pas à
égalité sur le plan des forces physiques. Parmi nous, il y en
avait toujours un sur qui Kádár s'acharnait en particulier.
Mais il n'aimait pas, surtout, Rácz et ne lui adressait jamais la parole.
Celui-ci, en effet, employait invariablement le même style que Kádár.
S'il criait, Rácz criait plus fort. Une fois Kádár s'est
déchaîné et Rácz a bondi sur la table en criant.
Nous pensions donc qu'il ne fallait surtout pas envoyer Rácz pour négocier
lorsque nous voulions arranger certains problèmes "à l'amiable".
Lorsque enfin notre bulletin fut prêt, Kádár essaya d'en
empêcher subrepticement le tirage, comme je l'ai indiqué, en
faisant confisquer les ronéos par le commandement russe. Nous ripostâmes
en déclarant que les ouvriers boycotteraient pendant 24 heures Népszabadság,
l'organe central du parti. J'ai vu de mes yeux, sur les grands boulevards,
des centaines d'ouvriers acheter Népszabadság et le déchirer
aussitôt sans l'avoir lu. Les gens marchaient jusqu'aux chevilles dans
le papier journal. Kádár nous a dit : "Voyez, pour cette
raison, vous n'aurez pas de journal. Je ne veux pas qu'on déchire également
votre journal…"
Pendant tout ce temps-là, la liaison entre le Conseil Central et les
Russes était maintenue. Lors d'une entrevue qui avait débuté
sous le signe d'une franche cordialité, deux jours après l'histoire
du journal, nous déclarâmes carrément que nous ne reconnaissions
ni le gouvernement Kádár, ni la légitimité de
l'intervention soviétique. Nos interlocuteurs en eurent le souffle
coupé. Nous les invitâmes alors à se rendre dans les usines
pour demander leur opinion aux ouvriers. Ce qu'ils firent. Dans mon usine
d'Appareillage Téléphonique, un officier soviétique se
présenta. J'assistai à la scène. Comme préambule,
il demanda aux ouvriers ce qu'ils voulaient le 23 octobre, le fascisme ou
le socialisme ? "Le socialisme !" La réponse jaillit avec
une telle force et une telle ampleur que les vitres en tremblèrent.
Le mot fascisme, par contre, fut accueilli par une tempête de huées.
L'officier demanda ensuite aux travailleurs de préciser leurs revendications,
puis, sans mot dire, il gagna le bureau du secrétaire du Conseil Ouvrier.
Il demanda à celui-ci s'il était d'accord avec les travailleurs.
Sur sa réponse affirmative, l'officier déclara qu'il ne comprenait
pas les divergences qui se manifestaient entre les ouvriers et Kádár
puisque, manifestement, on voulait la même chose des deux côtés.
En réalité, les Russes savaient fort bien où le bât
blessait, mais ils ne voulaient pas l'avouer. Nous avons proposé en
Haut Commandement soviétique d'envoyer à nos réunions
un officier de haut grade, comme observateur afin d'étudier sur place
nos revendications.
Le 23 novembre, un mois après le début de la révolution,
le Conseil Central Ouvrier tint séance. Y assistait, entre autres,
un officier politique soviétique d'un grade élevé. On
décida, en accord avec les autres organismes révolutionnaires,
que de 14 heures à 15 heures, personne ne sortirait dans Budapest.
Les Russes présents dans la salle exigèrent que nous leur dévoilions
le fond de notre pensée car il subodoraient, disaient-ils, que quelque
chose se préparait. Plusieurs délégués de province
en profitèrent pour vider leur sac. Ils donnèrent des détails
sur les débordements des soldats russes et les abus commis par les
secrétaires du parti dans leur département. Ils racontèrent,
par exemple, que les membre de la "poufaïka" gardaient toutes
les routes du département de Borsod et que les délégués
des conseils ouvriers avaient dû passer en fraude pour arriver à
Budapest. D'autre part, nous avions la preuve que des armes leur étaient
envoyées clandestinement de Tchécoslovaquie. L'officier soviétique
demanda le nom des orateurs , ceux-ci déclinèrent leur identité,
et les choses en restèrent là. Quelques minutes avant 14 heures,
notre président se leva pour rendre compte de ce qui se passait en
ville. Il rassura les camarades soviétiques ; il ne s'agissait que
d'une commémoration, de la commémoration d'un événement
sacré de notre histoire. Puis il nous invita à nous lever, à
observer une minute de silence et à chanter ensuite l'hymne national.
Les Soviétiques se levèrent, saluèrent militairement
pendant que s'élevait notre chant national. Ils se comportèrent
d'une façon tellement correcte que nous crûmes la fin de Kádár
arrivée. Et j'ose dire que si cela avait dépendu d'eux, il auraient
marché avec nous. Les instructions qu'ils avaient reçues n'avaient
pas prévu pareille occurrence. Ils furent visiblement très embarrassés.
Pendant ce temps, sur les grands boulevards et les principales artères
de la ville, les forces soviétiques se déployaient avec une
ampleur extraordinaire. Comme le dit plus tard un officier russe, ce qui leur
paraissait impressionnant et redoutable, c'était le vide complet régnant
autour d'eux. S'il y avait eu du monde dans les rues, ils se seraient sentis
davantage en sécurité, car les Hongrois n'auraient pas ouvert
le feu sur d'autres Hongrois. Pendant une semaine ou deux, les officiers soviétiques
nous visitèrent quotidiennement, jusqu'aux environ du 30 novembre.
Au bout de quelques jours, nous leur avons demandé ce qu'ils pensaient
du Conseil. Ils nous répondirent que c'était différent
de ce qu'ils avaient imaginé auparavant. Ils voient des ouvriers de
bon sens s'occuper des affaires réelles du pays. Mais comme eux ne
sont pas familiers avec ces affaires et ne comprennent pas grand-chose aux
problèmes hongrois, pour cette raison, ils ne peuvent pas prendre position.
Par contre, ils trouvent nos réunions très intéressantes
et nous demandent de pouvoir continuer à y assister. Ce que nous leur
avons accordé volontiers.
Kádár et ses collègues savaient parfaitement que nous
luttions sur deux fronts, contre eux et contre les Russes. Ils étaient
fort ennuyés de nos contacts avec ces derniers. Ils nous demandèrent
d'autoriser un délégué de leur gouvernement à
assister à nos séances, comme nous le faisions pour les Russes.
Kádár choisit un de ses collaborateurs immédiats, un
certain Sándor, qui se montra très amical avec nous, ce qui
ne l'empêcha pas de manœuvrer en sous main.
A la veille du 4 décembre, les organisations révolutionnaires
en contact permanent avec nous, proposèrent de commémorer les
victimes de l'intervention soviétique du 4 novembre. D'abord, les ouvriers
dans les usines préconisèrent une grande manifestation que nous
avons rejeté aussitôt, comme un prétexte à des
multiples provocations. Nous votâmes la résolution d'organiser
un grand cortège de femmes qui, fleurs à la mains, se rendraient
au monument de la place des Héros. Une telle manifestation éviterait
toute sorte de provocation. D'autre part, nous avons invité la population
de Budapest à placer des bougies sur le bord des fenêtres, à
la tombée de la nuit.
Le 4 décembre, dès le matin des ouvrières, fleurs à
la main arrivèrent. Les rues adjacentes à la place des Héros
furent bloquées par les détachements soviétiques. Les
femmes contournèrent le bois qui se trouve derrière la place
et de cette façon, organisèrent quand même la manifestation.
Mais auparavant, nous nous étions rendus au Parlement pour annoncer
au gouvernement notre résolution de commémorer le 4 novembre.
A ce jour déjà, il y avait aussi des policiers hongrois, à
côté des tanks soviétiques autour du Parlement. Il est
caractéristique, cependant, que lorsque nous quittâmes le Parlement,
l'un de ces policiers nous demanda : "Alors, qu'est-ce que vous avez
pu faire ? Pourquoi négociez-vous avec ces gens ? Balayez-les !"
Réellement, tout le monde était avec nous, même parmi
les propres forces extrêmement restreintes du gouvernement.
Evidemment, Kádár, enragea en apprenant notre résolution.
Le Conseil Central, dit-il, démontrait qu'il était à
la remorque des forces contre-révolutionnaires et qu'il ne voulait
pas collaborer avec le gouvernement pour le rétablissement de l'ordre.
Cette attitude serait lourde de conséquences. Probablement, Kádár
décida à ce moment-là d'organiser cette pitoyable contre-manifestation
qu'ils firent le 6 décembre. D'autre part, le gouvernement réagit
immédiatement aussi en faisant disparaître les bougies des magasins.
Mais on les retrouva au marché noir, et le soir, toute la ville fut
éclairée au bougies, à l'exception de quelques rares
appartements occupés, selon toute probabilité, par des fonctionnaires.
Entre temps, l'homme de liaison du gouvernement vient assister une fois à
la réunion du Conseil. Le gouvernement voulait donc s'infiltrer pour
que, lentement, cet homme devienne un commissaire, transformant le Conseil
en un appendice du gouvernement. Mais celui-ci fut particulièrement
gêné par les officiers soviétiques qui assistaient également
à la réunion. Nous n'avons pas revu à notre réunion
l'homme de liaison, Károly Sándor. Peu de temps après,
à la fin du mois de novembre, le commandant Grebennik fut démis
de ses fonctions, je crois que, précisément, c'est à
cause de l'entente qui fut créée entre le Conseil Central et
le haut Commandement soviétique.
Dans cette situation, de plus en plus aiguë, deux ou trois membres du
Conseil, qui jusque-là n'avaient pas ouvert la bouche et qui désiraient
manifestement freiner notre action, intervinrent. A les entendre, nous avions
créé une situation explosive, et nous n'aurions pas dû
prendre ces résolutions même si les ouvriers des usines la désiraient.
Nous eûmes l'impression que ces gens-là ne faisaient que répéter
des consignes qu'on voulait faire pénétrer à l'intérieur
du Conseil. Mais d'autres voix réclamèrent une action plus énergique,
une attitude plus ferme à l'égard du gouvernement, afin que
celui-ci se sentît assez menacé pour ne pas recourir aux représailles.
Dans le même temps, un émissaire vint nous informer que l'ambassadeur
de l'Inde, M. Menon, qui se trouvait à Budapest, cherchait à
entrer en contact avec le Consul Central Ouvrier. Il m'invitait à lui
rendre visite. Je pris une voiture, accompagné d'un de mes camarades,
et nous pûmes rencontrer l'ambassadeur sur la colline des Roses, dans
l'immeuble occupé par le chargé d'affaires de l'Inde. M. Menon
nous demanda notre point de vue sur la révolution et sur la situation
actuelle. Nous répondîmes avec franchise. Il nous promit d'informer
fidèlement M. Nehru, et de faire tout son possible pour aider le peuple
hongrois. Il voyait bien que l'insurrection de Budapest avait été
un soulèvement spontané du peuple hongrois, sans appui de forces
étrangères. Il précisa que c'était là une
opinion purement personnelle et qu'il n'était pas habilité par
son gouvernement à faire une déclaration quelle qu'elle fût.
Il avait eu de nombreuses conversations, et il ramenait de Budapest deux valises
de documents sur les évènements.
Pendant tout ce temps, notre bulletin ronéotypé paraissait régulièrement,
ce qui exaspérait Kádár. Comme nous nous préoccupions
tout particulièrement des syndicats, il nous dit un jour : "Voyons,
n'oubliez pas qu'il existe le Conseil National des Syndicats, sous la direction
du camarade Gáspár." Mais nous ne voulions pas de ce personnage,
qui avait été l'un des choryphées du régime Rákosi,
et dont de vieux militants syndicalistes, dans les Cuirs et Peaux et les Textiles,
notamment, exigeaient la démission. D'autre part, cependant, le Conseil
Ouvrier, absorbé par ses tâches politiques et économiques,
était incapable de se charger seul de la défense des intérêts
ouvriers. C'est ainsi qu'en définitive eut lieu, entre les représentants
du Conseil et des Syndicats, une réunion qui se prolongea toute la
nuit. Le Conseil National des Syndicats, avec Gáspár et ses
amis, soutenait le vieux système stalinien, et essayait de nous persuader
que nous devions nous soumettre à l'autorité des syndicats.
Décidément, Kádár ne voulait pas l'indépendance
des conseils ouvriers; Pour nous allécher, les tenants de Gáspár
nous offrirent la dernière page de Népakarat (journal du Conseil
des Syndicats) pour y publier nos communiqués. Mais ils ne purent garantir
que nos textes passeraient intégralement et sans modification. En fin
de compte, aucun accord ne put être conclu : nos interlocuteurs restaient
sur leurs positions, alors que nous réclamions des syndicats démocratiques
et indépendants. Nous ne leur cachions pas que nous considérions
les centrales existantes comme des succursales du parti, dont la tâche
principale, consistait à organiser des concours d'émulation
et qui, de ce fait, ne pouvaient représenter les véritables
intérêts des ouvriers. Le seul accord fut de réviser en
commun la loi sur les conseils ouvriers.
Le lendemain, Kádár nous proposa de quitter l'immeuble de B.E.S.Z.K.A.R.T.
pour celui du ministère de l'Agriculture, sous prétexte que
notre présence paralysait l'administration des transports en commun.
Il alla jusqu'à menacer le directeur de l'entreprise de le renvoyer
s'il ne prenait pas position contre nous. En réalité, la soi-disant
milice ouvrière organisée par Münnich s'était considérablement
renforcée et pourrait agir sur nous plus directement si nous nous trouvions
au ministère. Nous refusâmes la proposition de Kádár,
mais après de longues négociations avec Gáspár,
nous acceptâmes de nous transférer au sixième étage
de l'immeuble du syndicat du bâtiment, le M.E.M.O.S.Z. Nous avions vraiment
besoin d'un local plus grand. Il y avait déjà plusieurs commissions
: Sebestyén à la tête de celle de la presse, Karsai dirigeait
la commission politique et un ouvrier de la Fabrique d'Aluminium la commission
économique. Karsai était un ancien serrurier devenu ingénieur
dans une usine fabriquant des radiateurs à Köbánya, en
qui les ouvriers avaient grande confiance. En général, j'en
ai fait l'expérience, les ouvriers étaient très attentifs
et votaient pour quelqu'un d'intelligent et digne de confiance. Le fait d'être
ouvrier ou non était secondaire. D'ailleurs, parmi les ouvriers, beaucoup
suivaient des cours du soir au lycée et à l'Université.
Les ouvriers aimaient particulièrement les ingénieurs anciens
ouvriers qui avaient été des leurs, et connaissaient leur vie
et leurs problèmes. Karsai était un tel homme et je crois que
plus tard il fut exécuté, justement à cause de sa droiture.
Avant de déménager, nous décidâmes d'organier une
réunion secrète pour discuter de la création éventuelle
du Conseil National Ouvrier. La situation générale était
en effet de plus en plus tendue, la province nous pressait de plus en plus
activement, car de nombreux membres des conseils ouvriers disparaissaient,
disparitions qui étaient pour le gouvernement un moyen de chantage.
On signalait qu'à Pécs plusieurs mineurs n'étaient pas
remontés des puits et qu'il faisaient la grève de la faim pour
protester contre l'arrestation de leurs camarades. En harcelant ainsi les
conseils, le gouvernement a empêché leur travail. Ensuite, il
accusait : "Voilà, le conseil ouvrier ne travaille pas, il fomente
le mécontentement, il ne fait que prendre le salaire, mais ne travaille
pas." Par exemple, une nuit, on a arrêté le président
du conseil ouvrier de la Fabrique de Wagon Ganz. Dès le lendemain,
Sándor nous racontait au Parlement qu'il le connaissait bien, qu'il
était un fasciste, etc. En un mot, le gouvernement faisait tout pour
calomnier les conseils, empêcher leur travail, il n'évitait qu'une
chose : de parler quand on réclamait le retrait des troupes soviétiques.
Alors, nous n'avions pas le choix. Il fallait rendre compte devant les délégués
de tout le pays afin de prendre les décisions susceptibles d'éclaircir
la situation.
C'est moi, qui fut chargé d'organiser la réunion secrète.
Pas un des membres du Conseil, pas même le président, ne devait
en connaître les détails. Je convoquai mes gens pour la nuit
du 7 au 8 décembre, comme pour une réunion normale, mais en
prévoyant que personne ne rentrerait chez lui avant la tenue de la
réunion secrète. Il y avait un dortoir au syndicat du bâtiment,
nous y passâmes la nuit et, à 7 heures du matin, je fis distribuer
les invitations. Un incident fâcheux se produisit alors : le délégué
du 9è arrondissement, qui était de la police, porta directement
l'invitation à ses supérieurs, place Deak. On transmit le document
à Sándor, émissaire de Kádár, qui m'appela
immédiatement au téléphone ; "Nous venons d'apprendre",
me dit-il, "que vous voulez créer un Conseil National Ouvrier.
Allez-vous tenir une réunion dans ce but, oui ou non ? C'est de la
réponse que dépend la réaction des services du maintien
de l'ordre.". Force me fut de nier et je mis aussitôt mes camarades
au courant de la situation. "Nous avons commencé ensemble",
me dirent-ils, "nous allons continuer ensemble", et nous décidâmes
de tenir la réunion sans plus tarder.
Plusieurs délégués de province étaient présents.
Il s'élevèrent avec indignation contre les actions terroristes
du gouvernement pour intimider les ouvriers. Les mineurs de Salgóterján
étaient les plus déterminés à recourir à
la grève générale. Les rapports des dirigeants du Conseil
Central Ouvrier, déclarèrent-ils, prouvèrent indubitablement
que le gouvernement se moquait des revendications ouvrières, et qu'à
l'abri des baïonnettes soviétiques, il se jouait de nous. Tous
le monde tomba d'accord, et la seule question qui soulevât une discussion
était de savoir si la grève serait de 24 ou de 48 heures.
Pendant que nous délibérions, le délégué
de Salgótarján fut appelé au téléphone.
On l'informa que quelque 600 manifestants s'étaient rendus devant le
bâtiment du conseil local où le commandement soviétique
gardait à vue des membres du Conseil Ouvrier de la ville minière.
Les manifestants réclamaient leur libération. Tout à
coup, des soldats soviétiques et des gardes à la "poufaïka"
postés sur le toit avaient ouvert le feu, et on avait relevé
une trentaine de victimes, blessés ou morts. Cette nouvelle fut comme
de l'huile sur le feu. Une tempête d'indignation balaya la salle et
nous tombâmes d'accord que la seule riposte possible était la
grève. Toutefois, le service des eaux et celui d'électricité
ne seraient pas interrompus, et les hôpitaux devraient continuer de
fonctionner nonobstant certaines restrictions. Nous décidâmes
d'autre part de lancer un appel aux syndicats libres du monde entier pour
que les travailleurs d'Occident organisent une manifestation de solidarité.
Par ailleurs, nous résolûmes de ne pas procéder à
la création d'un Conseil National, car c'eût été
fournir à Kádár un prétexte commode pour dissoudre
le Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest. Nous optâmes pour une
grève de 48 heures qui serait annoncée aux ouvriers par le conseil
de chaque entreprise le lundi suivant. La grève elle-même se
déroulerait les mardi et mercredi, 10 et 11 décembre. Si notre
appel aux syndicats libres à Bruxelles eût été
entendu, il aurait été certainement très intéressant
de voir les ouvriers partout en mouvement. Surtout, si, en Occident, ils n'avaient
pas été des gens mous, comme ils étaient. Mais hélas,
je n'ai jamais entendu dire qu'ils avaient fait quelque chose de sérieux.
Nous avions nettement l'impression que le gouvernement Kádár
se préparait à frapper un grand coup pour nous écraser.
Nous tentâmes une ultime démarche auprès des Russes. Il
nous semblait en effet que Kádár et les siens n'essayaient pas
seulement de nous duper, mais qu'ils voulaient aussi donner le change aux
Soviétiques. En tant que représentants de la classe ouvrière
hongroise, il était de notre devoir, pensions-nous, de mettre les occupants
au courant de la véritable situation. La tension montait dans le pays
et les événements prenaient mauvaise tournure du fait de certaines
forces conservatrices (les sectaires gauchistes et Kádár lui-même)
qui s'opposaient à toute solution de bon sens.
Une résolution fut votée, qui prévoyait la visite d'une
délégation au Haut Commandement soviétique de Budapest
avec lequel nous étions toujours en contact, pour lui demander de faire
savoir à l'ambassade que notre délégation demandait à
être entendue par le gouvernement soviétique. De plus, nous avons
rédigé une lettre adressée directement à Boulganine.
Le Haut Commandement soviétique devait nous déclarer que, s'agissant
d'une démarche diplomatique, il était obligé de passer
par le gouvernement hongrois : au cas où celui-ci donnerait son accord,
l'ambassade pourrait transmettre la demande à qui de droit.
La réunion terminée, nous nous fîmes des adieux émus,
car il était possible que nous ne nous revissions plus. Nous nous promîmes
de tenir bon, chacun de notre côté, et d'essayer de maintenir
les conseils ouvriers dans l'esprit de la révolution.
Nos appréhensions se trouvèrent justifiées. Le 8 décembre,
un dimanche, jour où les réactions ouvrières étaient
le moins à craindre, le gouvernement fit diffuser par la radio un communiqué
prononçant la dissolution du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest.
Dès l'aube de ce jour, les membres du Conseil avaient été
pris en chasse par la police. A cinq heures du matin, un détachement
armé se présenta au siège du syndicat du bâtiment
et emmena tous ceux qui avaient passé la nuit au dortoir. Quant à
moi, je fus arrêté vers midi. A la police, on me fit entendre
l'intervention que j'avais prononcée lors de la séance secrète,
et qui avait été enregistrée au magnétophone à
notre insu. On me reprochait mon projet de faire appel aux ouvriers du monde
entier pour une grève de solidarité. Je répondis que
je connaissais suffisamment la théorie marxiste pour savoir que le
prolétariat du monde entier était un et indivisible. Le policier
qui m'interrogeait me rétorqua qu'il ne fallait pas prendre au sérieux
tout ce qu'on enseignait dans les conférences du parti.
A la nouvelle de mon arrestation, les ouvriers de mon usine se mirent immédiatement
en grève. Un comité se forma pour obtenir ma libération.
Bon nombre de vieux militants communistes en faisaient partie. Des délégations
se présentèrent un peu partout y compris chez Kádár,
pour se porter garantes de mon honnêteté. Les membres du comité
avaient de bonnes relations ; certains avaient des fils vice-ministres, d'autres
hauts fonctionnaires et, de fait, on me libéra assez vite. Toutefois,
on me soumit à une étroite surveillance policière.
Presque tous les autres membres du Conseil Central ne tardèrent pas
non plus à être remis en liberté, et j'appris bientôt
que le gouvernement manifestait l'intention d'instituer une certaine forme
de collaboration avec nous. Mais je ne voulais plus être dupe, je pressentais
un piège, et d'ailleurs je me préparais à quitter le
pays car je venais d'apprendre les circonstances dans lesquelles les autres
dirigeants de notre Conseil, Bali et Rácz, avaient été
arrêtés. A l'issue de la réunion qui avait lancé
l'ordre de grève, ils s'étaient rendus à l'usine Beloïannis
où, sous la protection de leurs camarades, ils se sentaient plus en
sécurité que chez eux. Le dimanche 8 décembre, vers midi,
les forces du maintien d l'ordre voulurent occuper l'usine où se trouvaient
un certain nombre d'ouvriers chargés des travaux d'entretien. Ceux-ci
intervinrent en faveur de Bali et de Rácz. Des blindés soviétiques
arrivèrent alors et cernèrent l'usine. Cependant, ils n'intervinrent
pas directement, bien que les ouvriers ne permissent pas aux forces du maintien
de l'ordre de pénétrer à l'intérieur des bâtiments.
Jusque lundi, ouvriers et policiers se regardèrent comme chiens de
faïence. Alors Kádár envoya un message à Bali et
à Rácz, et aussi aux autres membres du Conseil, par exemple
à Karsaï, les invitant à se rendre au Parlement pour discuter
avec lui. Après réflexion, les délégués
acceptèrent. Bientôt un autobus envoyé par Kádár
arriva devant l'usine. Bali et Rácz, ainsi que les autres, y prirent
place et furent conduits au Parlement où on les mit aussitôt
en état d'arrestation. A vrai dire, il virent bien Kádár,
mais dans un couloir, et échangèrent même quelques mots
avec lui, juste avant que le premier secrétaire du parti assistât,
sans sourciller, à leur enlèvement par les policiers. Une dizaine
de jours plus tard, Bali, eu égard à son long passé de
militant communiste, et à la grève déclenchée
à la suite de son arrestation, fut relâché. (Il fut arrêté
de nouveau, en 1957). Rácz, lui, resta en prison.
En dépit de notre arrestation et des manœuvres du gouvernement,
la grève de 48 heures fut un succès. En vain fit-on lire dans
les usines un communiqué gouvernemental affirmant que l'appel du Conseil
Central Ouvrier était illégal, puisque le Conseil venait d'être
dissous ; les ouvriers écoutèrent cette lecture en silence,
ne firent aucun commentaire, rentrèrent chez eux et ne revinrent pas
à l'usine le lendemain. La grève fut totale, paralysant la vie
économique jusqu'aux transports eux-mêmes. C'est à grand-peine
que le gouvernement, sous la protection de forces armées, put faire
partir un ou deux tramways. Avec cette grève se terminait d'ailleurs
le chapitre le plus important, peut-être, de la révolution hongroise
; l'action des conseils ouvriers cessait, et le gouvernement entreprenait
de mater la classe ouvrière.
Je voudrais dire encore quelques mots de l'organisation,
des projets et de quelques événements du Conseil Central Ouvrier
du Grand-Budapest. La grande majorité des membres de ce Conseil était
constituée d'ouvriers qualifiés, mais nous comptions parmi nous
quatre ou cinq ingénieurs. Parmi ces derniers, deux furent des anciens
ouvriers, comme moi et Karsai.
Nous avions créé au total sept sections ou commissions, dont
les chefs étaient en même temps vice-présidents du Conseil.
Ces commissions avaient pour tâche d'élaborer le programme des
conseils ouvriers. Leurs chefs furent, outre Rácz, comme président,
Kalocsai, Babsai, Karsai, Sebestyén, Töke, Bali. En parlant de
la composition du Conseil Central, je voudrais compléter mon témoignage.
Bali et Rácz sont venus de l'usine Beloïannis (ancien Standard)
du 11è arrondissement. Tous deux serruriers-outilleurs, le dernier
était l'élève de Bali sur le plan professionnel, mais
aussi politiquement. J'ai déjà présenté Bali qui
fut notre "penseur politique" avec Karsaï. Ce fut ce dernier
surtout qui insista sur la nécessité d'élaborer une perspective
à long terme, de clarifier notre propre rôle tant sur le plan
politique qu'économique. A côté d'eux, Rácz attira
l'attention par son attitude tranchante, extrêmement dure qui, liée
à un dynamisme exceptionnel et une sincérité profonde,
a exprimé toute notre révolution. On n'aurait pas pu trouver
un meilleur président. Sebestyén était ingénieur
à la M.O.M. (Réglé d'Optique Hongroise). Pour démontrer
combien il était aimé par les ouvriers, je raconte la tentative
de son arrestation. Vers le 4 décembre, en relation avec notre journal,
la Gazette Ouvrière, la police vient arrêter Sebestyén
dans son usine. Apprenant cette tentative, les ouvriers déclenchèrent
immédiatement la grève et cernèrent toute l'usine, armés
de tiges de fer et de lourds outils. A l'appel téléphonique
désespéré des policiers, bientôt arriva un détachement
blindé soviétique qui, à sont tour, cernait l'usine.
A l'intérieur de la clôture, il y avait les ouvriers, à
l'extérieur, les blindés. On attendait. Le Conseil Ouvrier local
nous a appelé mais lorsque nous arrivâmes, un autre groupe de
"poufaïka" arriva également. Leur commandant voulait
parler avec autorité aux ouvriers, l'officier soviétique arriva
aussi. Chacun sut que si quelqu'un commence il y aura de la bagarre. Mais
les ouvriers ne voulaient, à aucun prix, donner Sebestyén ;
on ne pouvait pas le toucher. Finalement, après l'intervention de leur
haut commandement, les policiers se retirèrent. Pour compléter
tout ce que j'ai dit sur les membres du Conseil, je mentionne également
ceux de Csepel, par exemple, Kléger et Szenöczei, arrivés
après l'éviction de Dévenyi, le délégué
des Chemins de Fer, Mester, Varga, chargé de relations avec le commandement
soviétique et autres membres, chargés de tâches variées.
Nous pensions que, d'une manière générale, le rôle
des conseils ouvriers serait de diriger la production, de prendre possession
des usines pour le compte des ouvriers et de créer des conditions dans
lesquelles le Conseil Ouvrier pourrait fonctionner indépendamment de
tout autre organisation, qu'il s'agisse de gouvernement, de parti ou de syndicat.
Nous espérions que le régime, une fois consolidé, pourrait
instituer un système politique basé sur deux Chambres ; la première,
législative, assumerait la direction politique du pays ; la seconde
s'occuperait de l'économie et des intérêts de la classe
ouvrière. Les membres de la deuxième Chambre seraient élus
parmi les producteurs, c'est-à-dire parmi les membres des conseils
ouvriers, sur la base d'élections démocratiques. Notre intention
n'était pas de prétendre, pour les conseils ouvriers, à
un rôle politique. Nous pensions généralement que, de
même qu'il fallait des spécialistes à la direction de
l'économie, de même la direction politique devait être
assumée par des experts. Nous tenions, par contre, à contrôler
nous-mêmes tout ce qui nous concernait.
Autour de ces questions il y eut des discussions. En discutant des questions
d'organisation du Conseil Central du Grand-Budapest, nous évoquions
aussi son avenir. A notre avis, pour que le Conseil puisse remplir son véritable
rôle, à savoir la direction de la production, le capitalisme
d'Etat, sous le contrôle du parti communiste, devait disparaître.
Il fallait aussi régler la question des syndicats. Jusqu'au 1er janvier
1957, considéré par nous comme une date limite, on devait élire,
dans chaque usine, démocratiquement, les nouvelles directions syndicales,
ainsi que le spécifient les statuts des syndicats libres. (Il y aurait
incompatibilité entre l'appartenance à la direction syndicale
et aux conseils ouvriers.) Le Conseil Ouvrier émit le vœu que
les syndicats hongrois quittent la Fédération Syndicale Mondiale
pour adhérer à la Fédération Internationale des
Syndicats Libres. Les syndicats auraient pour tâche de défendre
les ouvriers sur le plan national, contre le gouvernement si besoin était,
et contre les conseils ouvriers eux-mêmes si, d'aventure, ceux-ci étaient
en contradiction avec les intérêts ouvriers. Malgré tout,
syndicats et conseils ouvriers devraient collaborer dans toute la mesure du
possible, quand bien même leurs intérêts immédiats
sur le plan de la production ne seraient pas toujours concordants.
En ce qui concerne la situation à venir des conseils ouvriers, elle
devrait être définie par les commissions économique et
politique du Conseil Central. Une question restait en suspens : comment le
Conseil des Producteurs formé de membres des conseils ouvriers pourrait
avoir une certaine part à la direction de l'Etat. Je dois dire franchement
que nous n'eûmes pas le temps d'étudier à fond ce point.
Ce qui est certain, c'est que nous ne voulons plus d'un système gouvernant
à coups de décrets. L'Assemblée Nationale n'avait qu'à
voter des lois convenables. Evidement, pour les questions économiques,
l'Assemblée devrait consulter le Conseil des Producteurs et obtenir
son approbation. Selon nos conceptions, le pays avait besoin d'une nouvelle
constitution qui préciserait quels seraient les partis autorisés,
dans quel esprit devrait travailler le gouvernement, et comment il assurerait
le maintien d'une société socialiste. Le Conseil des Producteurs
devrait fonctionner, bien entendu, selon les principes définis dans
la nouvelle constitution. Aux termes de la constitution précédente,
les problèmes économiques et politiques n'étaient pas
séparés. Quand des questions économiques étaient
posées devant le Parlement, elles étaient tranchées par
des spécialistes de la politique et non par des économistes,
et ces politiciens ne prenaient pas en considération l'intérêt
des travailleurs. Une seule personnalité politique, quand elle avait
du poids, pouvait diriger les affaires.
Selon nos conceptions, le Conseil des Producteurs deviendrait un organisme
dirigeant la vie économique du pays, les deux chambres jouant chacune
leur rôle propre, se complétant au lieu de s'opposer. Bien que
toutes nos idées sur ces points ne fussent pas définitives,
nous les consignâmes dans un projet que, par la suite, la police devait
exploiter contre nous. Il y était dit que le gouvernement serait l'émanation
des deux chambres, ses membres se heurtant dans chacune d'elles. Certains
postes ne pourraient être attribués qu'à des spécialistes
qualifiés, de l'une ou l'autre chambre. Chacune des deux chambres pourrait
mettre en échec le gouvernement, responsable devant chacune d'elles
et ne pouvant se maintenir qu'avec la confiance de l'une et de l'autre. Dans
la Hongrie nouvelle et démocratique que nous imaginions, le législatif
et l'exécutif devaient être rigoureusement séparés.
Nous discutâmes ainsi de la façon dont les bénéfices
des usines, travaillant enfin d'une manière rentable, seraient répartis.
Nous prévoyions trois catégories de bénéficiaires
: l'Etat, l'entreprise elle-même (réserves, équipement,
roulement) et les travailleurs. Les modalités de la distribution de
cette partie des bénéfices seraient définies, chaque
fin d'année, par le conseil d'usine. Certains d'entre nous émirent
des idées aujourd'hui assez répandues en Occident, d'un capitalisme
"populaire" octroyant des actions aux travailleurs. Je ne puis dire
comment les choses auraient évolué si nous avions pu mettre
nos idées en pratique. Evidemment, nous avons voulu une planification
bien que différente de celle qui existait sous Rákosi.
Nous vivions en pleine révolution et nous devions combattre. Certes,
nous ne savions pas avec précision comment l'avenir se présenterait,
mais nous avions tous le sentiment d'être dans la bonne voie. Dans la
voie que devaient suivre les travailleurs, le pays tout entier, pour que s'épanouisse
la société socialiste.
Ce sont ces promesses d'avenir qu'ont écrasées les Russes et
Kádár.
(Témoignage de Ferenc Töke, l'un des anciens
vice-présidents
du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest)
(Paru dans la revue Etudes (Bruxelles), n°3, 1960)
(Traduction revue, corrigée et complétée)
Je suis issu d'une famille ouvrière. Très jeune, j'ai commencé
à travailler comme apprenti à l'usine d'appareils de T.S.F.
ORION. Reçu compagnon, je devins ajusteur-outilleur, mais désireux
de continuer des études qui, jusque-là avaient été
très sommaires, je m'inscrivis à des cours du soir. Grâce
à quoi je fus versé dans les cadres en qualité de chronométreur,
profession qui, certes, n'est pas populaire en Hongrie. Néanmoins lorsque,
pendant la révolution, on procéda aux élections du conseil
ouvrier de mon entreprise – je travaillais alors à la fabrique
d'Appareillage Téléphonique, qui employait quelques 3 000 ouvriers
– je me trouvai en tête de liste avec une confortable avance de
voix sur les autres. Quand ces élections provisoires furent confirmées,
je voulus retirer ma candidature pour raison de santé, mais le personnel
du département où je travaillais protesta contre cette défection,
et je fus de nouveau élu. J'ajoute que j'avais adhéré
au parti social-démocrate à l'âge de 16 ans, et que depuis
j'ai conservé mes convictions sociales-démocrates. Cependant,
comme une grande partie des ouvriers de mon pays, j'étais devenu membre
du Parti des Travailleurs Hongrois (le parti communiste).
Je sais que mon témoignage ne sera pas une image complète des
conseils ouvriers ; je ne peux dire que ce que je sais. Par contre, je dirai
tout sans rien ajouter, sans rien négliger. Ce que j'ai dit, j'en prends
la responsabilité. Evidemment, il est possible que, dans les détails,
concernant les dates ou autres choses, je fasse une erreur, mais du point
de vue de principe et historiquement, tout se déroula tel que je le
raconte.
Après les événements du 23 octobre 1956, cessant de participer
aux combats insurrectionnels, je me rendis à mon usine. C'était,
je crois, le 25 octobre. Sur les 3.000 travailleurs de l'entreprise, quelques
800 étaient réunis au foyer culturel. Sur l'estrade avaient
pris place le directeur, le secrétaire du parti, le président
du comité d'usine et quelques autres fonctionnaires, c'est-à-dire
les permanents. Dans la salle, des ouvriers. Les dirigeants essayaient de
mettre sur pied un conseil ouvrier. En effet, le Conseil National des Syndicats
venait de prendre une initiative, approuvée par le Comité Central
du parti, en vertu de laquelle on devait former un conseil ouvrier dans chaque
usine, afin que les travailleurs aient un droit de regard plus étendu
sur la marche de l'entreprise pour qu'ils dirigent réellement les usines.
Ce fut la forme officielle des mesures prises, par lesquelles ils ont voulu
garder leur place, tout comme là où – étant les
initiateurs – ils pouvaient rester du côté du feu. Mais
les conseils ouvriers ont été formés dans un temps critique
où rien ne pouvait être imposé aux ouvriers. L'esprit
libre de la révélation fut tellement fort que l'ouvrier voulant
un changement ne désirait aucunement accepter une décision émanant
de Gerö.
Ici, je dois ouvrir une parenthèse consacrée aux événements
précédents. Au cours des semaines précédant la
révolution du 23 octobre, l'atmosphère était tendue à
l'usine. Les ouvriers, contre toute attente, beaucoup lurent les journaux
affichés qui donnaient par exemple une place importante au cas de Mme
Rajk. Cette dernière avait reçu des autorités 200.000
florins, en récompense, somme qu'elle avait remis immédiatement
aux Collèges Populaires. Sa déclaration disant qu'on ne peut
effacer les années de souffrance par aucun argent a fait un tel bruit
dans l'usine que les ouvriers se groupant devant les journaux ne parlèrent
que de cela, pendant des heures. Le procès des participants à
l'émeute de Poznan en Pologne dont la presse hongroise a largement
diffusé les débats fit également grand bruit. Et en particulier,
la conclusion du procès annonçant que l'A.V.H. polonais avait
été le principal fautif en tirant sur les masses. Je dois parler
aussi des articles de journaux, au cours de presque toute l'année,
et particulièrement des déclarations des écrivains. Les
articles furent affichés et les ouvriers les ont immédiatement
discutés. Contrairement aux années apolitiques suivant 1948,
les ouvriers étaient politiquement très actifs. Ils ont commencé
à discuter politique, d'une manière particulièrement
active, bien que ces discussions ne tendissent à aucun but précis.
Ils ne parlaient que des événements présents.
On sait que les discours prononcés aux débats du Cercle Petöfi
n'ont pas été publiés officiellement, mais il y eut beaucoup
de participants et les choses dites ont pénétré dans
les usines. Je dois dire que beaucoup d'ouvriers qui suivaient les cours du
soir à l'Université Technique furent mis en contact avec ces
débats. Par leur intermédiaire, les ouvriers en furent informés,
il s'ensuivait des discussions animées. L'atmosphère politique
était tendue, car un air libre avait traversé les usines, contre
la pression étouffante du parti. On a donc favorablement accueilli
dans l'usine chaque manifestation du Cercle Petöfi, les travailleurs
ont fait comme leur toute cette affaire. S'il avait été possible,
chacun d'entre eux y aurait participé. Je puis affirmer que si l'on
avait pu organiser un tel débat dans l'usine, 2.800 sur 3.000 travailleurs
y auraient participé, sans aucune agitation du parti.
Je dois mentionner, parmi les faits et événements qui ont contribué
à éveiller l'intérêt politique des ouvriers, la
réunion des membres du parti, au mois de juillet. A cette réunion,
le secrétaire du parti a annoncé la réhabilitation de
Rajk et expliqué les raisons de la démission de Rákosi.
La déclaration finale du secrétaire du parti : "camarades,
on n'a pas besoin d'intervention, aujourd'hui nous n'en voulons entendre aucune,
rentrez sagement chez vous" provoqua un effet bizarre mêlé
à un sentiment pénible, car auparavant, il était quasi
obligatoire de prendre la parole. Cette fois-ci, on leur clouait le bec. Par
la suite, tous ceux qui commencèrent à parler dans l'usine,
furent brimés, on leur conseillait de laisser tomber l'affaire Rajk.
Les organes officiels tels que le secrétariat du parti, la direction
de l'usine, etc, empêchèrent par tous les moyens la diffusion
du contenu des débats qui déjà animaient le pays. Ce
fut ainsi le 22 octobre, lorsque les délégués de la jeunesse
vinrent à l'usine, et demandèrent l'organisation locale de D.I.S.Z.
(Jeunesse Communiste) de convoquer les ouvriers à la salle de culture
pour leur parler de la position et des revendications de la jeunesse. La direction
de D.E.S.Z. fut favorable à cette demande, mais celle de l'union et
le secrétariat du parti s'y opposèrent. Les ouvriers déjà
à ce moment protestèrent contre cette attitude.
Voilà l'ambiance des usines, avant le 23 octobre. Dans ces conditions,
tout le monde était politiquement actif, car les ouvriers avaient l'espoir
de trouver une issue à l'état intenable dans lequel était
plongé le pays, pendant les dernières années. C'est pourquoi,
il était très intéressant de voir l'activité des
ouvriers et leur réaction à la décision du Conseil National
des Syndicats sur les conseils ouvriers. Ils ont donné un autre sens
à cette décision, contraire aux désirs du parti et des
Syndicats. Bien entendu, la direction souhaitait imposer ses candidats. Mais
les ouvriers ne l'entendaient pas de cette oreille et seuls furent élus
les candidats présentés par eux. Ils avaient pris au sérieux
la décision qui, en particulier, déclarait que les conseils
doivent être fondés par les ouvriers, ces derniers doivent y
jouer le rôle prépondérant. Devant la tournure des événements,
les cadres dirigeants démissionnèrent de leur propre gré.
Aucun d'eux, d'ailleurs, ne fut chassé de l'usine. Le directeur, arguant
de sa qualification d'ajusteur-outilleur et du fait qu'il avait été
employé en cette qualité dans l'entreprise, demanda à
être reclassé dans sa spécialité. Les ouvriers
y consentirent.
Le conseil ouvrier ainsi élu comprenait 25 membres environ. Chaque
département de l'usine en avait élu deux ou trois. Ceux qui
venaient des ateliers étaient tous des manuels, ceux qui représentaient
les bureaux étaient des employés. Au total, 19 des membres du
conseil étaient des manuels. Nous l'avons considéré comme
conseil provisoire, car de 3.000 travailleurs n'étaient présents
que 800.
Etant donné la situation générale très confuse,
et les déclarations plutôt vagues du gouvernement, on décida
de ne pas reconnaître ce dernier jusqu'à plus ample informé
et de poursuivre une grève qui était un état de fait.
Le conseil ouvrier fut chargé d'établir un cahier de revendications
qui devait être approuvé par les ouvriers, puis transmis au gouvernement.
Au nombre des revendications figuraient : le retrait des troupes soviétiques
de Hongrie – donc l'indépendance du pays – et le maintien
au pouvoir d'un gouvernement Imre Nagy auquel seuls participeraient ceux qui
jouissaient de la confiance du peuple.
Je dois préciser que 50 % environ des membres du conseil ouvrier étaient
des jeunes, de 23 à 28 ans. Ils avaient participé aux diverses
actions révolutionnaires, aux manifestations, au déboulonnage
de la statue de Staline, aux combats devant la Radio, etc. Quelques-uns avaient
suivi des cours du soir à l'Université. Par leur envergure et
leur esprit révolutionnaire, ils avaient réussi à entraîner
les travailleurs de l'usine. Les travailleurs plus âgés avaient
souvent dit que si les jeunes étaient capables de déclencher
une telle lutte glorieuse, ils seraient certainement capables et dignes de
représenter les travailleurs. Parmi ces "anciens", on comptait
chez nous de nombreux militants syndicalistes ; certains avaient fait de la
prison sous l'ancien régime, voire sous Rákosi, mais pour la
plupart ils étaient d'avis que c'était aux jeunes de prendre
la relève. Puisqu'ils avaient été capables de soutenir
un combat aussi difficile que celui qui venait de se dérouler, ils
étaient dignes de représenter leurs camarades. Pour un membre
du conseil, le fait d'appartenir au parti (communiste) n'avait aucune importance.
Chacun savait que j'étais membre du parti, et cela ne m'avait pas empêché
d'être élu. Les 90 % des membres du conseil appartenaient d'ailleurs
au parti, et plusieurs d'entre eux étaient des militants actifs. Mais
les ouvriers avaient confiance en eux, car ils savaient qu'ils avaient toujours
défendu leurs intérêts. Tout ce qu'on leur demandait,
c'était un passé irréprochable. C'est pourquoi, on examinait
soigneusement le vie des candidats, leur imposant des interrogatoires serrés
devant tous les ouvriers, au moment de l'élection. On leur posait des
questions sur leurs antécédents, les pressant d'avouer les fautes
commises dans le passé. C'est ainsi, par exemple, qu'un ouvrier à
reconnu avoir été mêlé à une histoire d'argent.
L'assemblée, le remerciant de sa sincérité, passa au
suivant.
Dans le même temps, dans toutes les usines de Budapest, je crois, des
conseils ouvriers furent créés. Les ouvriers de la capitale
hongroise savaient qu'en Yougoslavie des conseils ouvriers étaient
à la tête des usines. Puisque, dans ce pays, des ouvriers pouvaient
se considérer comme les vrais propriétaires des usines, pourquoi,
se disaient-ils, la chose ne serait-elle pas possible en Hongrie ? D'autre
part, ils souhaitaient que ces conseils ouvriers soient vraiment faits à
leur image. Et la création des conseils s'étendit progressivement
de Budapest à tout le territoire du pays.
Le 1er novembre, les conseils étaient partout en place et commençaient
à fonctionner. En même temps, on commençait à relever
de leurs fonctions les anciens dirigeants. Les ouvriers réclamaient
la décentralisation industrielle, ce qui, sur le plan pratique, signifiait
que l'usine deviendrait la propriété effective de ceux qui y
travaillaient, mais qu'une part des bénéfices serait réservée
à l'Etat.
Dans notre usine, nous avons commencé de processus dès le 30
ou 31 octobre, un mardi. Avec une délégation, je me suis rendu
au Parlement pour un entretien avec Zoltan Tildy afin de soumettre un mémorandum
à Imre Nagy. On venait justement de lire à la radio les déclarations
de Nagy, de Tildy et de Kádár. Nous venions d'acquérir
la conviction que le gouvernement était désormais maître
de la situation. Nous décidâmes de retourner à l'usine
et de demander aux ouvriers de reprendre le travail. Nous lançâmes
un appel à la radio les invitant à se retrouver devant leurs
établis le 5 novembre.
Cependant, dès le 2 et le 3, nombreux étaient les travailleurs
qui s'étaient présentés pour aider à réparer
les dégâts, car il y en avait eu. On avait l'impression qu'ils
se rendaient compte qu'ils travaillaient maintenant pour eux. Quelques-uns
me dirent que jusqu'ici tous les concours d'émulation avaient été
organisés sous la contrainte. Mais si les événements
suivaient le cours qu'ils venaient de prendre, eux-mêmes organiseraient
l'émulation au travail, et ils obtiendraient des rendements effectifs
comme on n'en avait jamais vus. Le samedi 3 novembre, les travailleurs de
l'usine prirent la décision de reprendre le travail, le lundi suivant.
Lors de cette réunion, nous avons désigné l'équipe
dirigeante de chaque atelier, ordonné l'organisation du travail de
façon à éviter tout à-coups dans la production.
A la fin de la journée, nous nous sommes séparés avec
la volonté de commencer la production le surlendemain. Nous avons essayé
d'éviter la légèreté fatale de tout transformer
d'un seul coup, car les ouvriers savaient qu'un des vices du régime
rakosiste fut le changement et le remplacement continuels des dirigeants techniques.
Nous avons voulu voir comment fonctionnait le mécanisme après
avoir supprimé quelques postes considérés comme importants.
Nous aurions ensuite la possibilité de rectifier les fautes de détail,
de supprimer les bureaux hors proportion, d'évincer les mouchards et
de pourvoir l'usine de cadres techniques qualifiés. Notre but fut donc
de ne pas bouleverser la vie de l'usine du jour au lendemain mais d'assurer
une transition calme et graduelle à la production normale. Dans leur
mémorandum adressé au gouvernement, les ouvriers ont exprimé
le désir de devenir propriétaires de l'usine ; ils voulaient
la diriger comme étant la leur et la maintenir en bon état.
Le Conseil Ouvrier ne pouvait prendre aucune mesure irréfléchie,
car il devait immédiatement en répondre devant les travailleurs.
Le Conseil Ouvrier fut constitué de telle manière que, sauf
son président et son secrétaire, il ne comportait aucun membre
permanent. Chacun de ses membres devait participer à la production
avec les autres ouvriers et, après le travail, assurer le fonctionnement
du Conseil, tenir les réunions, etc. Les membres du Conseil devaient
rendre compte, chaque jour, des événements politiques, des affaires
de l'usine et de leur propre travail.
Le 4 novembre au matin, nous fûmes réveillés par la canonnade
soviétique. La deuxième intervention soviétique allait
bouleverser tous nos plans. Du coup, les ouvriers des usines se retrouvèrent
en état de grève : nous avions convenu en effet que si les événements
contraires survenaient, la grève serait poursuivie sans qu'on ait besoin
de prendre une nouvelle décision à ce sujet. Les ouvriers se
servaient maintenant de la seule arme dont ils disposaient contre le gouvernement
Kádár imposé par les Russes, comme ils avaient utilisé
la grève contre le gouvernement Nagy lui-même tant qu'ils avaient
eu l'impression que la situation confuse du pays le justifiait.
Le 4 novembre, jour de la seconde intervention, de nombreux ouvriers vinrent
aux nouvelles à l'entreprise. Ils ne savaient que penser, car les émissions
de la radio ne leur permettaient pas de comprendre l'évolution des
événements.
Une chose était claire : le nouveau gouvernement était sans
pouvoir. Il invitait les ouvriers à reprendre le travail, mais ceux-ci
ne manifestaient nullement l'intention d'obéir. D'autre part, il était
évident que la population laborieuse ne pouvait rester indéfiniment
les bras croisés. Ni les ouvriers en particulier, ni la population
en général n'avaient suffisamment de réserves pour soutenir
une grève qui pouvait durer plusieurs mois. L'argent manquait cruellement.
Quoi qu'il en soit, les ouvriers estimèrent qu'en restant groupés
sur leur lieu de travail ils pourraient exercer une certaine pression sur
le gouvernement. Ils espéraient aussi persuader les troupes soviétiques
que leur action hostile se heurtait aux volontés unanimes du peuple
hongrois. Enfin, ils désiraient en arriver à un modus vivendi
avec les dirigeants d'alors.
Aucune tendance réactionnaire ne se manifesta pendant toute la durée
de la grève. Jamais, à aucun moment, il ne fut question d'un
retour éventuel des anciens propriétaires. D'une manière
générale, les ouvriers réclamaient du nouveau. Ils ne
pensaient pas à copier le modèle yougoslave, pas plus qu'ils
ne songeaient à s'inspirer du système américain ou occidental.
Ce fut cette immense force qui aboutit à la formation d'un Conseil
Central Ouvrier, en dépit de la menace que faisaient peser les baïonnettes
soviétiques.
Chez nous, à l'usine d'Appareillage Téléphonique, les
aspirations des travailleurs se précisèrent dès la première
séance du Conseil Ouvrier. Elles s'opposaient radicalement aux intentions
du gouvernement. Celui-ci voulait en effet que les conseils ouvriers se cantonnent
dans des fonctions purement économiques. Alors que les conseils ouvriers,
eux, réclamaient en plus un rôle politique, au moins tant que
les ouvriers ne disposeraient pas d'une représentation politique proprement
dite. C'est pourquoi, notre projet de programme élaboré a contenu
également des revendications politiques.
Ce projet a pris naissance de la manière suivante : au cours des réunions,
les membres du Conseil se faisaient les interprètes des revendications
de leurs camarades, puis s'ouvrait un débat auquel les ouvriers pouvaient
prendre part. Ensuite, on votait des résolutions. L'une d'entre-elles,
adoptée à l'usine d'Appareillage Téléphonique,
stipulait qu'aucun des anciens propriétaires ne pourrait être
rappelé, et que l'usine serait la propriété exclusive
des ouvriers. On ne pu cependant préciser – faute de temps –
la façon dont s'exercerait ce droit de propriété. Différentes
solutions furent envisagées, l'une entre autres qui préconisait
l'émission d'actions. Mais la question resta en suspens. D'autres questions
furent résolues sans équivoque : on décida par exemple
qu'aucune organisation politique ne porrait se développer à
l'intérieur de l'usine même pas celles relevant des futures partis
ouvriers. Le syndicat seul aurait le privilège de l'organisation, mais
il devrait être indépendant des partis. L'opinion générale
voulait que les syndicats se forment dès que possible afin que les
ouvriers disposent d'une organisation qui défende réellement
leurs intérêts. En ce qui concerne le nouveau régime,
d'une manière générale, notre projet de programme stipulait
que la représentation politique est l'affaire des partis politiques,
les intérêts économiques celle des syndicats ; alors que
la production appartient à la classe ouvrière entière
représentée comme telle dans les conseils. En aucun cas, on
ne tolérerait une tendance favorable au régime du parti unique.
D'une manière générale, les ouvriers désiraient
que les partis ayant participé à la coalition gouvernementale
entre 1945 et 1947 – c'est-à-dire ceux qui étaient favorables
à l'instauration d'une société démocratique, par
opposition à la société capitaliste – puissent
prendre part aux élections. Tous ces partis étaient favorables
à la réforme agraire, à une certaine gestion socialiste
de l'industrie, au respect de la liberté et de la dignité humaines.
Personne ne suggéra que les conseils ouvriers eux-mêmes pourraient
être la représentation politique des ouvriers. Ceux-ci se rendaient
parfaitement compte que l'entreprise, en tant qu'employeur, ne pouvait représenter
leurs intérêts politiques. Le trait le plus absurde du système
qui venait d'être renversé n'était-il pas précisément
que l'employeur fut en même temps le représentant des ouvriers
? Certes, comme je viens de le dire, le Conseil Ouvrier devait remplir certaines
fonctions politiques, car il s'opposait à un régime et les ouvriers
n'avaient pas d'autre représentation, mais dans l'esprit des travailleurs,
c'était à titre provisoire.
A cet égard, il convient d'apporter certaines précisons. La
situation ne fut pas la même pendant la révolution et après
son écrasement. Pendant la révolution, surtout après
la clarification du rôle du gouvernement Imre Nagy, il ne fut pas question
d'un rôle politique pour les conseil ouvriers. Il était entendu
que ce rôle incombait au différents partis politiques. Par contre,
après le 4 novembre 1956, une tendance se dessina pour suggérer
une fonction politique aux conseils ouvriers, pendant un temps indéfini.
En effet, il n'existait dans le pays aucune autre organisation en laquelle
les ouvriers puissent avoir confiance. Quoi qu'il en soit, aucune considération
de parti ne joua lors de la création des conseils, seuls comptaient
l'intérêt de l'usine, l'aptitude et les connaissances professionnelles.
La solution des questions politiques résumées dans nos revendications
revenait au gouvernement. Les ouvriers ne pensaient pas que cette tâche
incombait aux conseils ouvriers mais ceux-ci devaient les transmettre au gouvernement
et veiller à ce que les organes compétents les réalisent.
Avant la seconde intervention soviétique, le projet de création
d'un Conseil Central Ouvrier ne fut même pas formulé. L'idée
ne fut lancée que pendant les journées confuses qui suivirent
à 4 novembre. Le pays fut sans maître, le gouvernement n'existait
pas en réalité, le peu d'employés ayant la confiance
des soldats russes circulaient en voiture blindées. Il est caractéristique
que les membres du régime renversé contraints par les ouvriers
à la démission, n'osaient pas revenir aux usines. Les ouvriers
ne les auraient pas tolérés même après l'agression
soviétique. Ils n'osaient même pas commencer à organiser
leur parti, puisque Kádár lui-même déclarait que
le passé ne devait pas revenir, que la vie du pays était inconcevable
sans le fonctionnement de plusieurs partis, etc. Ils n'étaient donc
maîtres de rien, même de leurs propres organismes. Les ouvriers,
en effet, constataient par eux-mêmes une désorganisation générale,
l'état lamentable des usines que personne n'entretenait plus, sans
parler de l'arrêt total de la production. On assista bientôt à
des tentatives pour coordonner sur le plan d'arrondissement l'activité
des divers conseils à Csepel, dans les 13e et 14e arrondissements.
C'est ainsi que naquirent les premiers conseils d'arrondissement. Dans chaque
arrondissement, les usines décidèrent de former des conseils
d'usine, l'unification des résolutions et, bien entendu, les échanges
d'informations. Comme les ouvriers étaient conscients de leur opposition
au gouvernement, ils se rendaient compte que plus leur organisation serait
vaste et plus elle aurait d'influence.
A ce moment-là, les ouvriers hongrois étaient persuadés
qu'il fallait faire quelque chose, car le pays n'avait pas de véritable
maître. Certes, 200 000 soldats soviétiques étaient stationnés
en Hongrie, certes le gouvernement Kádár existait, mais son
autorité ne dépassait pas les limites du Parlement. Les membres
du gouvernement n'osaient pas sortir de cette enceinte, sûrs de se heurter
partout à la haine de la population.
Dans cette situation chaotique, une tâche urgente s'imposait : venir
à l'aide de ceux – ils étaient des milliers et des milliers
– qui étaient restés sans abri à la suite des destructions
insensées opérées par les Russes. Un gros effort de coordination
s'imposait ; les besoins se faisaient d'heure en heure plus pressants. On
envisagea de réunir dans une assemblée commune les conseils
ouvriers des différents arrondissements de Budapest et ceux des plus
grosses entreprises. Le Conseil Ouvrier d'Ujpest vota même une résolution
dans ce sens. De fait, une assemblée de ce genre fur organisée
le 13 novembre. J'y pris part personnellement, voici dans quelles circonstances
: une réunion se tint d'abord à l'usine d'Appareillage Téléphonique,
à laquelle assistèrent 800 ouvriers environ. Cette réunion
approuva la composition du Conseil Ouvrier élu sous la révolution,
ainsi que les résolutions prises par ce Conseil. On décida de
maintenir les résolutions précédemment votées,
de ne pas reconnaître le gouvernement Kádár comme gouvernement
légal du pays, et de poursuivre la grève tant que les troupes
soviétiques stationneraient en Hongrie. Puis on élut un délégué
qui représenterait l'usine à la réunion des conseils
ouvriers de l'arrondissement. Cette élection se déroula démocratiquement,
tous les assistants y participèrent et pas seulement les membres du
Conseil. Je fus élu. La réunion commune des conseils de l'arrondissement
eut alors lieu. Elle se déroula dans notre usine, et je fus élu,
une fois de plus, avec mission de participer, au nom des usines de l'arrondissement,
à une assemblée plus large qui devait se dérouler à
la mairie d'Ujpest.
Lorsque, avec les autres délégués, nous arrivâmes
à la mairie d'Ujpest nous la trouvâmes occupée par les
troupes soviétiques. Impossible d'y organiser la réunion. Le
Conseil Ouvrier de l'usine Egyesült Izzò nous offrit alors l'hospitalité.
Les délégués gagnèrent cette entreprise en ordre
dispersé et nous tînmes alors notre première réunion,
avec la participations des représentants des plus grosses usines. Cela
se passait le 14 novembre à 16 heures. Tous les délégués
reconnurent la nécessité de créer un Conseil Central
Ouvrier afin d'organiser les conseils d'arrondissement et de grandes usines,
mais les avis différèrent quant aux modalités d'application
pratique. Pendant la réunion, Sándor Bali, délégué
de l'usine Beloïannis (anciennement Standard), prit la parole. Il déclara
qu'il venait du Parlement où il avait participé à un
entretien avec János Kádár, entretien auquel avaient
également pris part les représentants des Aciéries Hongroises,
du Combinat Sidérurgique et Métallurgique de Csepel, de la Raffinerie
d'Huile Végétale de Csepel, etc… Lecture avait été
donnée à Kádár des revendications ouvrières.
Je dois préciser que ces revendications ne différaient guère
d'une usine, d'un arrondissement à l'autre : retrait des troupes soviétiques,
élections au scrutin secret sur la base du système multi-partis,
formation d'un gouvernement démocratique, propriété réellement
socialiste des usines et nullement capitaliste, maintien des conseils ouvriers,
rétablissement des syndicats indépendants, suppression des syndicats
dits de "transmission" et aussi, je dois le souligner, respect du
droit de grève, liberté de presse, de réunion, de religion,
bref tous les grands objectifs de la révolution. Dans toutes les assemblées
qui avaient présidé à la rédaction de ces revendications,
l'unanimité était telle qu'on eut dit que les délégués
s'étaient entendus d'avance. Ce fut ainsi à cette première
réunion du Conseil Central. Il y avait également des délégués
de province ; de Györ, de Miskolc qui venaient pour discuter de l'unification
de nos efforts.
Lorsque Bali annonça que les revendications avaient été
transmises à Kádár, l'approbation fut générale.
Toutefois, on regretta aussitôt qu'elles ne lui aient pas été
soumises au nom d'un organisme central, ce qui leur aurait donné plus
de poids. De toute façon l'organisme centralisé dont la création
était décidée commencerait d'agir sur la base de ces
revendications, diriger l'organisation, la propagande, etc.
Bali rapporta aussi la réponse de Kádár ; "vous
avez le droit", avait dit celui-ci, "de ne pas reconnaître
mon gouvernement, cela m'importe peu. Je suis soutenu par l'armée soviétique,
vous êtes libres de faire ce que vous voulez. Si vous ne travaillez
pas, c'est votre affaire. Ici, au Parlement, nous aurons toujours de quoi
manger et de quoi nous éclairer." Kádár avait refusé
de recevoir plusieurs délégations porteuses de textes qui commençaient
invariablement par ces mots : "Nous ne reconnaissons pas le gouvernement
Kádár".
Au cours de la discussion qui eut lieu à l'usine Egyesült Izzò
d'Ujpest, plusieurs délégués prirent la parole pour recommander
la formation d'un Conseil National Ouvrier. Moi-même, j'était
partisans d'un tel organisme, mais officiellement je ne pouvais faire état
que de la volonté de mes mandats, qui réclamaient un Conseil
Ouvrier de Grane-Budapest. Les autre délégués, représentant
la plupart des entreprises d'Ujjpest et du quartier de la "Terre d'Ange",
étaient dans mon cas. Or, les délégués ne pouvaient
pas agir sans l'approbation de leurs mandants. Il est dommage que Kádár
n'ait pas assisté incognito à cette réunion, car il aurait
pris une bonne leçon de démocratie ouvrière. Et la résolution
finale réclamait la création d'un Conseil Central Ouvrier de
Grand-Budapest.
Les participants furent, pour la plupart, des anciens du mouvement ouvrier
et aussi des jeunes. Plusieurs avaient participé au mouvement syndical
et je les connaissais personnellement. J'avais confiance en eux et je savais
leur honnêteté. Nous avons accepté ceux qui étaient
proposés par eux et ainsi, mutuellement, la réunion pouvait
vérifier les participants. C'est ainsi qu'une atmosphère de
confiance fut créée, les interventions nous ont également
aidé à se connaître les uns et les autres. Il est vrai
que chacun représentait certains arrondissements ou usines, mais dans
ces occasions, la personnalité individuelle importe également.
Nous avons constaté que les huit ou neuf plus grands arrondissements
de la capitale étaient représentés par les délégués
ouvriers dignes de confiance. On prit la décision de descendre dans
la salle de réunion de Egyesült Izzò car beaucoup d'ouvriers
groupés dans la rue s'intéressaient à la réunion
et revendiquaient une information. Cette salle, grande comme un théâtre,
était déjà archi-pleine.
Une nouvelle réunion commença. Les délégués,
environ 40 à 50, furent groupés dans une petite salle contiguë.
Parmi eux, les envoyés des autres organisations, telles que l'Alliance
des Ecrivains et le Cercle Petöfi. En général, l'entente
fut bonne entre les organisations révolutionnaires mais ces deux dernières
nous étaient les plus proches. On désignait des délégués
chargés de parler à ce grand public ouvrier. Mais, comme c'est
le cas dans de tels moments, tout le monde voulut parler et une cacophonie
s'ensuivit. Tous les ouvriers voulaient s'exprimer. Finalement, le délégué
de la Raffinerie d'Huile Végétale de Csepel, l'ingénieur
chimiste Kalocsai, intervint dans le chaos général : "Cela
ne peut pas durer ainsi, ce n'est pas une arène politique, ni un PEN
Club ou Hyde Parc. Ceux qui ont leur mandat doivent se retirer pour travailler."
Bientôt, une commission d'environ 20 membres fut créée
afin de négocier et de formuler une décision commune à
présenter au public. Parmi ces vingt, il y avait les représentants
de la Régie Sidérurgique et Métallurgique de Csepel,
nommé Dévényi, de la Raffinerie d'Huile Végétale
et Csepel, György Kalocsai, ensuite, Bali, Sebestyén, Rácz,
Balázs, les représentants de Láng, de Egyesült Izzó,
de la Fabrique de Machines de Mine de Ujpest, Arpád Balázs,
etc.
Notre assemblée fut mise au courant de l'opinion des travailleurs de
l'usine de mécanique de précision de Beloïannis. Bali l'a
résumée comme suit : nous ne reconnaissons pas le gouvernement
Kádár, comme étant l'émanation de la volonté
du pays, ce qui ne nous empêche pas d'entrer en pourparlers avec lui.
Sur le papier, au moins, il est le maître du pays. Il est impossible
de poursuivre la grève, faute de réserves suffisantes. De plus,
les conseils ouvriers ne peuvent poursuivre leurs activités qu'à
condition de rester en contact étroit avec les ouvriers. La grève
générale finirait par paralyser toute la vie du pays. Par conséquent,
nous offrons à Kádár de reprendre le travail, le lundi
19 novembre, à condition que son gouvernement s'engage à entrer
en pourparlers avec les Soviétiques dans un délai donné,
pour leur retrait et qu'il garantisse la réintégration d'Imre
Nagy au gouvernement. Bali a précisé à ce propos que
lors de l'entretien entre Kádár et la délégation,
Kádár avait déclaré aux ouvriers qui insistaient
pour la réintégration de Nagy, qu'il n'y était pas opposé,
au contraire, mais qu'il ne pouvait négocier avec lui tant qu'il resterait
à l'ambassade de Yougoslavie. "Qu'il vienne ici, au Parlement,
et nous pourrons causer utilement."
La résolution finale adoptée ce jour-là reprenait la
proposition des ouvriers de cette délégation, approuvée
par l'usine Belaïannis quant à la réintégration
d'Imre Nagy au gouvernement. D'autre part, elle invitait toutes les usines
de la capitale à se faire représenter au sein du Conseil Central
Ouvrier de Grand-Budapest, faute de quoi, on ne pourrait envisager la création
d'un conseil national. Quelques discussions s'élevèrent sur
des points de détail, mais l'unanimité se fit sans peine sur
les grandes questions. Une discussion assez longue eut lieu au sujet de la
grève. Il fut clairement dit que les ouvriers ne reprendraient le travail
qu'une fois les revendications politiques satisfaites. Et que seul le Conseil
Ouvrier en prendrait la décision. Kádár a déjà
répété 36 fois, jusqu'à ce jour, qu'il faut reprendre
le travail, mais personne ne l'a écouté, sauf son groupe extrêmement
réduit. Nous savions que la reprise du travail serait une décision
très impopulaire pour nous. Mais, par rapport à l'avenir, elle
aurait une importance capitale. Car, si nous obtenions des ouvriers la reprise
du travail, nous serions en mesure de garder leur combativité et notre
appel ultérieur à la grève donnerait un caractère
organisé à celle-ci. D'un mouvement spontané et incontrôlé,
la grève deviendrait ainsi une arme redoutable et réelle de
la classe ouvrière.
Une délégation de six membres fut alors désignée
pour porter la résolution à Kádár. On avait décidé
de ne pas la rendre publique avant de connaître les réactions
de Kádár. Serait-il prêt à intégrer Imre
Nagy à son gouvernement ? Car nous savions qu'Imre Nagy avait certainement
ses propres conditions et, en particulier, concernant les négociations
sur le retrait des troupes soviétiques. De toute façon, Kádár
serait-il prêt à entamer ces négociations ? La délégation
devait nous rapporter des précisions.
Lorsque Kádár reçu la délégation, il répéta
au sujet de Nagy ce qu'il avait dit précédemment : "Que
voulez-vous ? Nagy se trouve dans une ambassade étrangère et
je ne peux pas négocier avec lui. Qu'il vienne ici, nous parleront
de tout." Par contre, il se montra enchanté de la proposition
concernant la reprise du travail : "Je vois que vous êtes des gens
sérieux", dit-il en préludant par une flatterie. Puis il
proposa qu'un contact soit établi entre le gouvernement et le Conseil
par le truchement d'un agent de liaison gouvernemental. Ce n'était
guère tentant, car c'était accepter les bons offices d'un commissaire
du gouvernement qui finirait par fourrer son nez partout. Kádár
savait pertinemment que si les choses continuaient comme elles s'annonçaient
si bien, il n'y aurait ni plus ni moins qu'un contre-gouvernement. D'ailleurs,
les autres revendications émises par les ouvriers déchaînèrent
sa colère. "Alors quoi, c'est un contre-gouvernement que vous
voulez", éclata-t-il. Mais quelques paroles raisonnables le calmèrent.
Nous tombâmes d'accord que Kádár entamerait des négociations
avec les Soviétiques. Moyennant quelques pas dans la voie des concessions,
le Conseil Ouvrier en ferait aussi de son côté.
Les travaux du Conseil Ouvrier de Grand-Budapest commencèrent au siège
du B.E.S.Z.K.A.R.T. (Compagnie des Tramways de la Municipalité de Budapest),
rue Akácfa. Les 22 arrondissements de la capitale avaient envoyé
chacun un délégué ; ceux-ci élurent un président
et un secrétaire.
Après l'entretien avec Kádár, le soir même du 14
novembre, l'un des membres du Conseil Central Arpád bakázs je
crois, a déclaré à la radio qu'un Conseil Central était
formé et qu'il fallait reprendre le travail, etc. Partout, l'indignation
donna l'impression que le Conseil Central était complice avec Kádár.
Nous avons immédiatement pensé que Balázs était
l'homme de Kádár et qu'il employait le même système
que Gérö qui, au début de la révolution, voulait
opposer les ouvriers au gouvernement Nagy en lui endossant la responsabilité
de l'appel aux troupes soviétiques. Or, précisément,
la reprise du travail n'impliquait pas que, de notre côté, nous
reconnaissions le gouvernement. Nous avons donc pris la décision d'écarter
Balázs qui était de surcroît le président, de lier
toute déclaration publique à une décision précédente
et d'envoyer immédiatement les délégués aux usines
pour y lire devant les ouvriers de chaque usine par le président qui
expliquait la nécessité de la reprise du travail. Les ouvriers
s'étaient rendus à ces raisons.
Nous avons donc commencé notre travail à notre siège,
bien que le véritable travail ne s'engagea que le lundi 19 novembre.
Jusque-là quelques incidents se produisirent. Les nouveaux délégués,
par exemple, relancèrent la discussion sur l'opportunité de
la reprise du travail. Nous avons dû leur expliquer que, malgré
une résistance très forte dans certains secteurs de la classe,
il fallait reprendre le travail d'autant plus qu'il ne signifiait nullement
la reconnaissance du gouvernement. Un autre incident plus grave survint, le
dimanche 18 novembre. Un groupe assez important d'ouvriers s'était
rassemblé devant notre siège dans la rue Akácfa. Quand
ils apprirent que Kalocsai et moi-même, arrivant au siège, étions
membres du Conseil Central, ils voulurent carrément nous battre. On
a passé des moments très difficiles d'explication ! Mais finalement,
le travail fut repris, d'une façon générale, le 19 novembre
comme prévu.
La formation du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest ne nous satisfaisait
pas entièrement. Elle devait être suivie de la création
d'un Conseil National que nous avons décidé de faire. Si nous
vouions négocier au nom de tous les ouvriers du pays, il fallait qu'il
fussent représentés au sein d'un conseil.
Tandis que le travail reprenait, des négociations se déroulaient
au Parlement entre les représentants du Conseil et du gouvernement.
Pour Kádár, le fait d'être obligé de passer par
le Conseil pour que la vie économique renaisse, entraînait une
énorme perte de prestige ; cela l'ulcérait et il faisait traîner
en longueur les pourparlers. A cette fin, il usait d'une curieuse tactique,
ne consentant à négocier que la nuit. C'était user nos
forces. Nos délégués se trouvaient dès le matin
à l'usine, l'après-midi ils se réunissaient dans les
locaux du conseil rue Akácfa, et c'est vers 8 heures du soir qu'ils
étaient convoqués au Parlement. Là, on les faisait attendre
une heure ou davantage dans une grande salle ; et pendant qu'ils faisaient
anti-chambre, des "camarades" bien vêtus, soignés de
leur personne, et que nul ne connaissait, venaient leur tenir compagnie. En
fin de compte, chacun des ouvriers se trouvait flanqué d'un de ces
beaux messieurs. Oh, ils n'étaient pas agressifs. Ils venaient simplement
"causer", s'informer de l'état d'esprit des délégués.
Ceux-ci, d'ailleurs, ne cachaient pas ce qu'ils avaient sur le cœur.
Vers 10 ou 11 heures du soir, ils commençaient à ressentir une
certaine lassitude et un certain énervement à la pensée
qu'il leur fallait être à l'usine le lendemain matin à
6 ou 7 heures.
Alors ces jeunes gens s'en allaient, et paraissait enfin le membre du gouvernement
chargé de recevoir la délégation, Kádár,
Marosán, Apró ou Kossa. Ils savaient d'avance ce que les délégués
voulaient, puisqu'ils venaient d'en être avertis par leurs émissaires.
Sans laisser à la délégation le temps de parler, il attaquaient.
Kádár et Marsosán, surtout, se montraient grossiers.
"Espèce de voyous, s'exclamait ce dernier, "vous venez nous
faire la leçon ? Vous êtes des prolos, à ce qu'il paraît
? Mais qu'avez-vous de commun avec les ouvriers ?" Et de s'en prendre
à celui-ci ou à celui-là.
Chaque fois que la délégation arrivait au Parlement, on prenait
le nom de chacun de ses membres, et dès le lendemain on savait tout
sur leur compte. Quand le ministre choisissait un ouvrier comme tête
de Turc il prétendait que son manque de culture le rendait inapte à
la mission qu'il remplissait. Quand il tombait d'aventure sur un ingénieur,
il lui reprochait de ne pas être un ouvrier. Bref, tout était
bon pour semer le trouble parmi les délégués. A vrai
dire, ces ministres bien vêtus et dispos étaient en mesure de
fatiguer encore plus les gens harassés, minables, mal rasés
et mal à l'aise. Finalement, toute véritable discussion se trouvait
différée. Les délégués annoncèrent
d'ailleurs ouvertement leur intention de créer un Conseil National
Ouvrier, car il ne voulaient pas agir en cachette du gouvernement. (Le mot
gouvernement n'était pas prononcé, on disait simplement "vous"
en s'adressant aux ministres.) Ils auraient souhaité que Kádár
et ses collègues fussent représentés à l'assemblée
de formation du Conseil National. A cette nouvelle, Apró se fâche
tout rouge :
- Qu'est-ce que c'est que cette frénésie ? Vous voulez à
tout prix former un contre-gouvernement ? Vous voulez peut-être fomenter
une contre-révolution ?
Après la reprise du travail, un ouvrier du 14e arrondissement se présentant
au Conseil Central. Il dit qu'il savait bien le russe et proposa d'établir
une liaison entre le Conseil Central Ouvrier de Grand-Budapest et le commandement
soviétique. Ainsi, des négociations directes seraient possibles.
Nous nous décidâmes de profiter de l'occasion pour intervenir
auprès des Russes en faveur de certains disparus dont nous pouvions
donner les noms. Le commandement soviétique promit de faire des recherches.
Désormais, la moitié du Conseil allait négocier au Parlement,
l'autre moitié au quartier général russe. Nous recevions
régulièrement des noms de disparus, le soir nous les transmettions
au Soviétiques, et deux ou trois jours plus tard les détenus
étaient libérés.
C'est un lundi que nous informâmes Kádár de notre intention
de former un Conseil National Ouvrier, et le mardi, une délégation
porteuse de la même nouvelle se rendit auprès des Soviétiques.
Le général Grebennik, commandant de la place, reçut en
personne la délégation qui lui fit part de notre intention d'organiser
une réunion du Conseil national Ouvrier au Palais des Sports, à
laquelle était invité un représentant du commandement
soviétique. Très poliment, Grebennik nous remercia, ajoutant
toutefois qu'il ne pouvait se mêler d'une affaire intérieure
hongroise. La délégation devrait s'adresser au gouvernement
hongrois afin que celle-ci invitât le Haut Commandement soviétique
par la voie diplomatique.
Dès le même soir, les délégués coururent
au Parlement pour informer le gouvernement Kádár, en la personne
d'Apró. Celui-ci déclara qu'il ne croyait pas que cette invitation
puisse être acceptée, car une telle réunion n'aurait pas
de sens. Des éléments fascistes ne manqueraient pas d'y participer,
et qui sait, se livreraient peut-être à des provocations. Qui
pourrait lui donner des garanties contre pareille éventualité
?
Nous lui répondîmes que nous autres, ouvriers organisés,
lui garantissions formellement qu'aucun incident de ce genre ne serait à
redouter.
Je fus chargé de l'organisation du service d'ordre. Il était
composé d'ouvriers des usines de Csepel. On indiqua à chaque
usine le nombre de gars qu'elle devait fournir. Toute arme étant interdite
à l'intérieur de la salle de réunion, tout le monde serait
fouillé avant de pouvoir pénétrer dans le Palais des
Sports.
Un certain nombre de délégués de province devait être
présents. En raison des difficultés des communications, des
étudiants des facultés s'étaient offerts à les
amener en camion. Chacun devait y mettre du sien, car le temps pressait.
La réunion avait été fixée au 21 novembre. Dès
six heures du matin, les organisateurs étaient sur les lieux. Le quartier
était parfaitement calme, et nous espérions que tout se passerait
bien.
A 8 heures précises commença un formidable défilé
militaire soviétique. En fin de compte, Grebennik avait accepté
l'invitation, mais il se faisait représenter à sa façon,
par un échantillonnage complet de toutes les armes de la garnison.
Il y avait peut-être quatre cents blindés, des tanks prêts
à tirer, de l'artillerie tractée, des soldats mitraillette au
poing. Le Palais des Sports fut cerné en un instant et toutes les rue
adjacentes barrées.
Devant ce déploiement de forces, les membres du Conseil Central Ouvrier
de Grand-Budapest, dont moi-même, nous dirigeâmes vers le siège
du syndicat des ouvriers du bâtiment (M.E.M.O.S.Z.), qui se trouvait
à proximité. Un certain nombre de nos camarades, toutefois,
restèrent aux abords du palais des Sports pour attendre les délégués
des mines, usines sidérurgiques et entreprises de province, venus des
quatre coins de la Hongrie : de Debrecen, de Veszprém, d'Inota, de
Mohács, de Pécs, de Dunapentele, et d'ailleurs. Des élections
démocratiques s'étaient préalablement déroulées
dans tous ces centres. Chacun des délégués était
muni d'une attestation officielle. Il faut dire qu'en arrivant au Palais des
Sports ils étaient animés contre nous d'une violente indignation
à la pensée que nous les avions lâchés et trompés.
En effet, nous autres, à Budapest, nous travaillions, alors qu'ils
ne travaillaient pas. Ils venaient dans l'intention de donner une nouvelle
impulsion à la grève. Celle-ci, en effet, paralysait encore
les grands centres de province ; les ouvriers de Tatabánya avaient
même inondé les carreaux des mines.
Accompagnés d'un certain nombre de délégués de
province, nous étions tout près du siège du syndicat
du bâtiment quant nous fûmes arrêtés par un barrage
formé par les élèves de l'Académie Militaire Zrinyi,
mitraillette au poing. Nous n'insistâmes pas ; d'ailleurs, n'ayant pas
décliné notre identité, nous ne fûmes pas inquiétés.
Force nous fut d'essayer de gagner le siège provisoire du Conseil du
Grand-Budapest, rue Akácfa. En principe, les délégués
de province n'avaient pas le droit d'y pénétrer. Mais ils insistèrent,
notamment les représentants des mineurs, qui étaient particulièrement
montés. Impossible, disaient-ils, de négocier avec des gens
comme Kádár. Voilà où menaient les négociations.
On mobilisait des tanks pour nous attaquer. La grève seule pouvait
être une réponse à ces gens-là.
Nous invitâmes donc les délégués de province à
venir avec nous pour leur expliquer notre position. Cependant, la rue Akácfa
était à sont tour envahie par les soldats. Sur le trottoir qui
faisait face à l'immeuble où nous siégions, une puissante
formation s'installa. C'étaient des élèves de la même
Académie Militaire qui nous avaient attendus précédemment
devant le M.E.M.O.S.Z. Le commandant est monté avec quelques-uns d'entre
eux, mitraillettes à la main. "Debout et haut les mains !"
cria-t-il. "Qu'y a-t-il ici, insurrection fasciste, contre-révolution
?" Tout le monde se mit debout et Rácz répondit à
l'officier.
J'ai oublié de mentionner un incident qui se termina par l'élection
de Rácz à la présidence. Lorsque nous avons écarté
Balázs, on l'a remplacé par Dévényi, pensant que
cet ouvrier de Csepel représenterait bien notre Conseil. Or, il se
comporta d'une façon curieuse : au moment où nous devions aller
négocier avec Kádár, il trouvait toujours une raison
quelconque pour reculer cette entrevue, telle que : il suffit de négocier
demain, etc. une fois Rácz, qui était très véhément,
a bondi en disant : "Je prie le président de démissionner.
Nous n'avons pas besoin de gens veules." Il a démissionné
sur-le-champ et nous avons unanimement élu Rácz, qui n'avait
que 23 ans à ce moment-là, mais était très actif
et combatif et d'une honnêteté sans faille. En même temps,
nous avons chargé Kalocsai, un homme tempéré, et Bali
d'assumer la vice-présidence.
Comme je disais, Rácz expliqua à l'officier de quoi il s'agissait
en réalité et le pria de s'asseoir avec nous pour écouter
nos discussions. Ce qu'il fit. Les mineurs parlèrent avec véhémence,
nous traitant de tous les noms : canailles, traîtres, etc. "Si
vous voulez travailler, faites-le, mais nous ne donnerons ni charbon, ni électricité,
nous inonderons toutes les mines." Les mineurs de Salgótarján,
de Tatabánya, de Pécs étaient tous d'accord. La discussion
continua. Brusquement, l'officier sortit. Nous étions inquiets. Quelques
minutes après, il revint seul, sans arme et déclara : "On
m'avait dit que vous prépariez un complot fasciste. Maintenant, je
suis convaincu que c'est une calomnie. J'ai renvoyé mes gars à
l'Académie, mais permettez-moi d'assister à votre réunion
constructive et très intéressante." Nous l'avons applaudi
spontanément.
Tandis que les délégués de province nous attaquaient,
nous essayions de leur faire entendre raison. D'abord ce fut peine perdue.
Nous n'étions soutenus que par un délégué de Györ.
Pourtant, nos arguments finirent par les toucher : "Vous autres, en province,
vous vous trouvez dans une situation plus facile que nous. Dans une petite
ville, tous le monde se connaît. Quand un événement se
produit, tous le monde en est informé dans la demi-heure qui suit.
La solidarité est plus facile à organiser. A Budapest, il y
a plus d'un million et demi d'habitants, la situation est plus complexe, nous
devons à tout prix garder le contact les uns avec les autres, et aussi
le contact avec la province. En cas de grève, toutes ces liaisons sont
menacées."
Vers 21 heures les délégués de province se rendirent
à nos arguments et nous nous sentîmes en parfaite harmonie. On
convint de ne pas insister pour la création d'un Conseil National,
afin de ne pas envenimer les choses : cette seule éventualité
n'avait-elle pas suffi à mobiliser les tanks soviétiques ? Par
contre, le Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest, reconnu par les autorités,
devait poursuivre ses activités. D'autre part, des contacts seraient
établis entre la capitale et les centres de province, et toutes nos
décisions leur seraient transmises par des agents de liaison ; ils
pourraient ainsi décider s'ils acceptaient ou non nos résolutions.
Pour chacune, d'ailleurs, on tiendrait compte de l'avis des agents de liaison.
Ainsi, bien que notre organisme conservât jusqu'au bout le nom de Conseil
Central Ouvrier du Grand-Budapest, un conseil national fut tout de même
créé dans la pratique, et de façon illégale.
Le grand dépôt des autobus de la B.E.S.Z.K.A.R.T. se trouve en
face du Palais des Sports, et lorsque les travailleurs virent le déploiement
des forces soviétiques, ils crurent que les membres du Conseil Central
avaient été arrêtés. Aussitôt le mot d'ordre
d'une grève de 24 heures fut lancé, des coups de téléphone
partirent dans toutes les directions, et bientôt Rácz, le président
du Conseil Ouvrier, fut informé que la moitié des travailleurs
de Budapest étaient déjà en grève. Nous dûmes
approuver ce mouvement, d'une part par solidarité avec ceux qui y participaient,
d'autre part pour protester contre l'attitude inqualifiable des autorités
qui nous considéraient tantôt comme des interlocuteurs dignes
de ce nom, tantôt comme des trublions contre lesquels il fallait utiliser
la force. C'était notre premier appel à la grève, et
il fut entièrement suivi. Les délégués de province
virent dans ce geste un compromis, car s'ils observaient toujours la grève
totale, les ouvriers de Budapest avaient repris le travail. Nous gagnâmes
ainsi définitivement leur confiance.
Lors de l'entrevue suivante avec Kádár, celui-ci se déchaîna
:
- Que se passe-t-il ? Vous prétendez vouloir travailler et vous voilà
déjà en grève ?
Nous expliquâmes que c'est nous qui avions bien des raisons de protester,
car si les Soviétiques s'étaient livrés à cette
démonstration de force, ce n'était sûrement pas pour défendre
leurs positions, mais à la demande du gouvernement. A quoi Kádár
répondit qu'il n'était pas une marionnette, qu'il était,
après tout, Premier ministre de Hongrie et qu'il saurait prouver que
son gouvernement et lui étaient les maîtres. Peu lui importaient
nos arguments. Ce que veulent les ouvriers n'est pas forcément juste
; est juste ce que les dirigeants décident. Ils ne sont pas obligés
de se plier aux volontés des masses.
En raison de la situation catastrophique de l'économie, Kádár
et ses collègues convoquèrent au Parlement une conférence
à laquelle assistaient outre Kádár lui-même, Marosán,
Apró et d'autres dirigeants politiques, les directeurs des plus grandes
usines et trois délégués du Conseil Central. L'intervention
de l'un de ceux-ci, Kalocsai, fut retransmise par la radio en émission
différée, mais sous une forme falsifiée. Kaloczai stigmatisait
l'action de certains "éléments provocateurs – dans
une usine de la Terre d'Ange, par exemple, aux Aciéries Hongroises,
à la Fabrique de Machines Láng, à la M.A.V.A.G., des
secrétaires du parti sectaires qualifiaient le Conseil Ouvrier d'"organisation
fasciste" et déclaraient que son appel à la reprise du
travail ne pouvait être pris en considération. A la radio, grâce
à un artifice de montage, on entendit parler d'"éléments
provocateurs fascistes", et il ne fut pas du tout question de secrétaires
du parti sectaires. Kaloczai dénonçait la "réaction
gauchiste" ; le mon "gauchiste" disparut, et tout le sens de
l'intervention s'en trouva modifié. De ce fait, le Conseil décida
de publier un bulletin d'information.
Pour en revenir à cette conférence, Kádár y déclara
notamment : "Vous savez, camarades, le gouvernement ouvrier et paysan
se trouve dans une situation difficile, car la confusion règne dans
l'esprit des travailleurs qui ne voient pas le chemin à suivre."
Il dit aussi qu'il s'agissait, de toute évidence, d'une contre-révolution,
puisque 241 communistes avaient été mis à mort.
Dans sa réponse, Bali, après avoir dit qui il était et
rappelé ses origines, riposta : "Il n'y a aucune confusion dans
l'esprit des ouvriers. Dans le vôtre, peu-être", fit-il à
l'adresse de Kádár et des autres dirigeants. "Sachez que
je milite au parti depuis dix ans, et pourtant je n'ai rien eu à redouter,
pendant les journées révolutionnaires, quand je me mêlais
aux ouvriers. Ce n'est pas moi qu'ils voulaient pendre !"
Kádár entra en fureur, frappa du poing sur la table et s'écria
: "Sortez, provocateur !".
Cependant, les paroles de Bali avaient fait une telle impression sur les assistants
– 200 personnes environ – que Kádár jugea plus prudent
de ne pas insister. Ancien social-démocrate et entré au parti
communiste dès 1945, Bali était un militant très actif
qui avait l'oreille des ouvriers car il travaillait comme eux.
Vers cette époque, Kádár et ses amis créèrent
un conseil ouvrier fantoche pour contrecarrer notre action. Il publiait des
communiqués, faisait distribuer des tracts nuitamment, donnait des
instructions, par téléphone en notre nom. Quand nous appelions
à la reprise du travail, ce conseil (comme les secrétaires du
parti sectaires) poussait à la poursuite de la grève. Nous passions
le plus clair de notre temps à démentir et à remettre
les choses au point. Cela devait permettre aux dirigeants de prétendre
que nous ne faisions rien. Lors de la réunion évoquée
ci-dessus, un des nôtres, Karsai, dit ouvertement aux dirigeants que
nous avions une mission économique à accomplir, que nous ne
tenions pas du tout à avoir une activité politique, mais que
leur duplicité nous y obligeait.
"Voulez-vous, oui ou non, l'ordre et le calme ?" demanda-t-il.
En fait, ce n'était pas précisément ce que recherchaient
Kádár et ses collègues. Ils se préparaient activement
à mettre sur pied une soi-disant "garde ouvrière"
(que les Budapestois baptisèrent "poufaïka", du nom
de l'uniforme ouatiné des Russes). Tant que la chose n'était
pas au point, ils louvoyaient, quitte à nous frapper plus tard plus
vigoureusement.
En attendant, le travail du Conseil Central Ouvrier se poursuivait. On créa
des commissions qui furent chargées de questions diverses. Une commission,
par exemple, s'occupa de définir les formes et les méthodes
de l'activité politique du Conseil, la commission économique
a essayé de déterminer les principales tâches de démarrage
de la production, les moyens d'organisation des usines et, ensemble avec la
commission politique, les méthodes et le procédé des
élections des conseils ouvriers définitifs. Kádár
dut consentir à ce que des négociations fussent ouvertes entre
nous et le Conseil National des Syndicats afin d'élaborer une législation
concernant l'activité des conseils ouvriers. Le projet s'inspirait
largement de la loi yougoslave sur le même sujet. Huit jours après
l'avoir reçu, le gouvernement publia un décret. Toutefois, ce
décret ne contenait pas certaines dispositions primitivement prévues,
par lesquelles nous entendions mettre les conseils ouvriers à l'abri
de l'influence du parti au service du gouvernement. D'autre part, ce dernier
s'opposa à la création de conseils ouvriers dans les administrations
: P.T.T., Chemins de Fer, Ministères, etc. L'intention de Kádár
était que des gens nommés par la direction "représentent"
les travailleurs dans ces firmes, alors que, précisément, nous
avons voulu y créer des conseils puissants afin de contrebalancer le
gouvernement, jusqu'au moment du moins, où des véritables syndicats
ne s'organisent. Kádár et Cie le savaient très bien et
nous ont devancé, ce qui entraîna, au sein de ces entreprises,
une vive indignation et des discussions à n'en plus finir. Cela permit
au gouvernement de détourner l'attention des masses de sujets plus
importants et contribua à l'éparpillement de nos forces.
Une des revendications du Conseil Central Ouvrier était de disposer
d'un journal pour informer les travailleurs. Le gouvernement le repoussa catégoriquement,
préconisant à la place, des communiqués pour la radio
rédigés par le Conseil et supervisés par eux. Evidemment,
nous avons refusé une telle "solution". Nous avions besoin
d'un journal et non de communiqués radiodiffusés et contrôlés
par eux. Nous avons donc pris la décision d'organier, sous la direction
de Sebestyén, une commission de presse avec pour tâche la parution
de notre journal. Nous étions sur le point de sortir un journal intitulé
Munkásujság (gazette ouvrière) qui fut saisi à
l'imprimerie. Le numéro confisqué contenait des détails
précis sur les négociations entre le gouvernement et les conseils
ouvriers, et certaines déclarations, fidèlement retranscrites,
des dirigeants au cours de ces négociations, tels ces mots de Kádár
fort désinvoltes tant à l'égard de notre conseil que
du peuple hongrois tout entier : "Peu me chaud que vous me reconnaissez
ou pas. 200.000 soldats soviétiques sont derrière moi. C'est
moi qui commande en Hongrie."
Nous dûmes nous contenter de publier – cette fois avec l'approbation
du gouvernement – une feuille ronéotypée que dirigeait
Sebestyén. Chaque arrondissement en recevait un exemplaire qu'il tirait
en autant d'exemplaires qu'il comptait d'usines ; à son tour, chaque
usine en tirait un nombre d'exemplaires suffisant pour ses ouvriers. Mais
le gouvernement trouva rapidement une réponse : les commandements soviétiques
d'arrondissement saisirent, partout où c'était possible, les
machines ronéos. Mais ce fut en vain. Nous avons distribué notre
feuille par tous les moyens. Moi-même, par exemple, je suis allé
à la réunion du Conseil Ouvrier de mon arrondissement (le 14e)
où j'ai pu lire notre bulletin. Les participants prenaient des notes,
puis le bulletin passait de main en main. Ce fut, à l'époque,
le journal le plus lu de Budapest. Malheureusement, il faillait une bonne
semaine pour qu'il parvienne à toucher ses lecteurs. Kádár
et les siens le craignaient beaucoup plus qu'un journal de croix-fléchées.
Des négociations interminables avaient précédé
la parution de notre feuille ronéotypée. Nous discutions presque
tous les jours avec Kádár, mais celui-ci ne se manifestait en
personne qu'après nous avoir fait cuisiner pendant des heures par ses
collaborateurs. Ces séances étaient tellement épuisantes
que celui d'entre nous qui était désigné pour y prendre
part en était malade d'avance. Parfois, Kádár n'arrivait
que sur le coup de trois heures du matin, alors que nous tombions de sommeil
; lui, il avait la possibilité de récupérer pendant la
journée. Décidément, nous n'étions pas à
égalité sur le plan des forces physiques. Parmi nous, il y en
avait toujours un sur qui Kádár s'acharnait en particulier.
Mais il n'aimait pas, surtout, Rácz et ne lui adressait jamais la parole.
Celui-ci, en effet, employait invariablement le même style que Kádár.
S'il criait, Rácz criait plus fort. Une fois Kádár s'est
déchaîné et Rácz a bondi sur la table en criant.
Nous pensions donc qu'il ne fallait surtout pas envoyer Rácz pour négocier
lorsque nous voulions arranger certains problèmes "à l'amiable".
Lorsque enfin notre bulletin fut prêt, Kádár essaya d'en
empêcher subrepticement le tirage, comme je l'ai indiqué, en
faisant confisquer les ronéos par le commandement russe. Nous ripostâmes
en déclarant que les ouvriers boycotteraient pendant 24 heures Népszabadság,
l'organe central du parti. J'ai vu de mes yeux, sur les grands boulevards,
des centaines d'ouvriers acheter Népszabadság et le déchirer
aussitôt sans l'avoir lu. Les gens marchaient jusqu'aux chevilles dans
le papier journal. Kádár nous a dit : "Voyez, pour cette
raison, vous n'aurez pas de journal. Je ne veux pas qu'on déchire également
votre journal…"
Pendant tout ce temps-là, la liaison entre le Conseil Central et les
Russes était maintenue. Lors d'une entrevue qui avait débuté
sous le signe d'une franche cordialité, deux jours après l'histoire
du journal, nous déclarâmes carrément que nous ne reconnaissions
ni le gouvernement Kádár, ni la légitimité de
l'intervention soviétique. Nos interlocuteurs en eurent le souffle
coupé. Nous les invitâmes alors à se rendre dans les usines
pour demander leur opinion aux ouvriers. Ce qu'ils firent. Dans mon usine
d'Appareillage Téléphonique, un officier soviétique se
présenta. J'assistai à la scène. Comme préambule,
il demanda aux ouvriers ce qu'ils voulaient le 23 octobre, le fascisme ou
le socialisme ? "Le socialisme !" La réponse jaillit avec
une telle force et une telle ampleur que les vitres en tremblèrent.
Le mot fascisme, par contre, fut accueilli par une tempête de huées.
L'officier demanda ensuite aux travailleurs de préciser leurs revendications,
puis, sans mot dire, il gagna le bureau du secrétaire du Conseil Ouvrier.
Il demanda à celui-ci s'il était d'accord avec les travailleurs.
Sur sa réponse affirmative, l'officier déclara qu'il ne comprenait
pas les divergences qui se manifestaient entre les ouvriers et Kádár
puisque, manifestement, on voulait la même chose des deux côtés.
En réalité, les Russes savaient fort bien où le bât
blessait, mais ils ne voulaient pas l'avouer. Nous avons proposé en
Haut Commandement soviétique d'envoyer à nos réunions
un officier de haut grade, comme observateur afin d'étudier sur place
nos revendications.
Le 23 novembre, un mois après le début de la révolution,
le Conseil Central Ouvrier tint séance. Y assistait, entre autres,
un officier politique soviétique d'un grade élevé. On
décida, en accord avec les autres organismes révolutionnaires,
que de 14 heures à 15 heures, personne ne sortirait dans Budapest.
Les Russes présents dans la salle exigèrent que nous leur dévoilions
le fond de notre pensée car il subodoraient, disaient-ils, que quelque
chose se préparait. Plusieurs délégués de province
en profitèrent pour vider leur sac. Ils donnèrent des détails
sur les débordements des soldats russes et les abus commis par les
secrétaires du parti dans leur département. Ils racontèrent,
par exemple, que les membre de la "poufaïka" gardaient toutes
les routes du département de Borsod et que les délégués
des conseils ouvriers avaient dû passer en fraude pour arriver à
Budapest. D'autre part, nous avions la preuve que des armes leur étaient
envoyées clandestinement de Tchécoslovaquie. L'officier soviétique
demanda le nom des orateurs , ceux-ci déclinèrent leur identité,
et les choses en restèrent là. Quelques minutes avant 14 heures,
notre président se leva pour rendre compte de ce qui se passait en
ville. Il rassura les camarades soviétiques ; il ne s'agissait que
d'une commémoration, de la commémoration d'un événement
sacré de notre histoire. Puis il nous invita à nous lever, à
observer une minute de silence et à chanter ensuite l'hymne national.
Les Soviétiques se levèrent, saluèrent militairement
pendant que s'élevait notre chant national. Ils se comportèrent
d'une façon tellement correcte que nous crûmes la fin de Kádár
arrivée. Et j'ose dire que si cela avait dépendu d'eux, il auraient
marché avec nous. Les instructions qu'ils avaient reçues n'avaient
pas prévu pareille occurrence. Ils furent visiblement très embarrassés.
Pendant ce temps, sur les grands boulevards et les principales artères
de la ville, les forces soviétiques se déployaient avec une
ampleur extraordinaire. Comme le dit plus tard un officier russe, ce qui leur
paraissait impressionnant et redoutable, c'était le vide complet régnant
autour d'eux. S'il y avait eu du monde dans les rues, ils se seraient sentis
davantage en sécurité, car les Hongrois n'auraient pas ouvert
le feu sur d'autres Hongrois. Pendant une semaine ou deux, les officiers soviétiques
nous visitèrent quotidiennement, jusqu'aux environ du 30 novembre.
Au bout de quelques jours, nous leur avons demandé ce qu'ils pensaient
du Conseil. Ils nous répondirent que c'était différent
de ce qu'ils avaient imaginé auparavant. Ils voient des ouvriers de
bon sens s'occuper des affaires réelles du pays. Mais comme eux ne
sont pas familiers avec ces affaires et ne comprennent pas grand-chose aux
problèmes hongrois, pour cette raison, ils ne peuvent pas prendre position.
Par contre, ils trouvent nos réunions très intéressantes
et nous demandent de pouvoir continuer à y assister. Ce que nous leur
avons accordé volontiers.
Kádár et ses collègues savaient parfaitement que nous
luttions sur deux fronts, contre eux et contre les Russes. Ils étaient
fort ennuyés de nos contacts avec ces derniers. Ils nous demandèrent
d'autoriser un délégué de leur gouvernement à
assister à nos séances, comme nous le faisions pour les Russes.
Kádár choisit un de ses collaborateurs immédiats, un
certain Sándor, qui se montra très amical avec nous, ce qui
ne l'empêcha pas de manœuvrer en sous main.
A la veille du 4 décembre, les organisations révolutionnaires
en contact permanent avec nous, proposèrent de commémorer les
victimes de l'intervention soviétique du 4 novembre. D'abord, les ouvriers
dans les usines préconisèrent une grande manifestation que nous
avons rejeté aussitôt, comme un prétexte à des
multiples provocations. Nous votâmes la résolution d'organiser
un grand cortège de femmes qui, fleurs à la mains, se rendraient
au monument de la place des Héros. Une telle manifestation éviterait
toute sorte de provocation. D'autre part, nous avons invité la population
de Budapest à placer des bougies sur le bord des fenêtres, à
la tombée de la nuit.
Le 4 décembre, dès le matin des ouvrières, fleurs à
la main arrivèrent. Les rues adjacentes à la place des Héros
furent bloquées par les détachements soviétiques. Les
femmes contournèrent le bois qui se trouve derrière la place
et de cette façon, organisèrent quand même la manifestation.
Mais auparavant, nous nous étions rendus au Parlement pour annoncer
au gouvernement notre résolution de commémorer le 4 novembre.
A ce jour déjà, il y avait aussi des policiers hongrois, à
côté des tanks soviétiques autour du Parlement. Il est
caractéristique, cependant, que lorsque nous quittâmes le Parlement,
l'un de ces policiers nous demanda : "Alors, qu'est-ce que vous avez
pu faire ? Pourquoi négociez-vous avec ces gens ? Balayez-les !"
Réellement, tout le monde était avec nous, même parmi
les propres forces extrêmement restreintes du gouvernement.
Evidemment, Kádár, enragea en apprenant notre résolution.
Le Conseil Central, dit-il, démontrait qu'il était à
la remorque des forces contre-révolutionnaires et qu'il ne voulait
pas collaborer avec le gouvernement pour le rétablissement de l'ordre.
Cette attitude serait lourde de conséquences. Probablement, Kádár
décida à ce moment-là d'organiser cette pitoyable contre-manifestation
qu'ils firent le 6 décembre. D'autre part, le gouvernement réagit
immédiatement aussi en faisant disparaître les bougies des magasins.
Mais on les retrouva au marché noir, et le soir, toute la ville fut
éclairée au bougies, à l'exception de quelques rares
appartements occupés, selon toute probabilité, par des fonctionnaires.
Entre temps, l'homme de liaison du gouvernement vient assister une fois à
la réunion du Conseil. Le gouvernement voulait donc s'infiltrer pour
que, lentement, cet homme devienne un commissaire, transformant le Conseil
en un appendice du gouvernement. Mais celui-ci fut particulièrement
gêné par les officiers soviétiques qui assistaient également
à la réunion. Nous n'avons pas revu à notre réunion
l'homme de liaison, Károly Sándor. Peu de temps après,
à la fin du mois de novembre, le commandant Grebennik fut démis
de ses fonctions, je crois que, précisément, c'est à
cause de l'entente qui fut créée entre le Conseil Central et
le haut Commandement soviétique.
Dans cette situation, de plus en plus aiguë, deux ou trois membres du
Conseil, qui jusque-là n'avaient pas ouvert la bouche et qui désiraient
manifestement freiner notre action, intervinrent. A les entendre, nous avions
créé une situation explosive, et nous n'aurions pas dû
prendre ces résolutions même si les ouvriers des usines la désiraient.
Nous eûmes l'impression que ces gens-là ne faisaient que répéter
des consignes qu'on voulait faire pénétrer à l'intérieur
du Conseil. Mais d'autres voix réclamèrent une action plus énergique,
une attitude plus ferme à l'égard du gouvernement, afin que
celui-ci se sentît assez menacé pour ne pas recourir aux représailles.
Dans le même temps, un émissaire vint nous informer que l'ambassadeur
de l'Inde, M. Menon, qui se trouvait à Budapest, cherchait à
entrer en contact avec le Consul Central Ouvrier. Il m'invitait à lui
rendre visite. Je pris une voiture, accompagné d'un de mes camarades,
et nous pûmes rencontrer l'ambassadeur sur la colline des Roses, dans
l'immeuble occupé par le chargé d'affaires de l'Inde. M. Menon
nous demanda notre point de vue sur la révolution et sur la situation
actuelle. Nous répondîmes avec franchise. Il nous promit d'informer
fidèlement M. Nehru, et de faire tout son possible pour aider le peuple
hongrois. Il voyait bien que l'insurrection de Budapest avait été
un soulèvement spontané du peuple hongrois, sans appui de forces
étrangères. Il précisa que c'était là une
opinion purement personnelle et qu'il n'était pas habilité par
son gouvernement à faire une déclaration quelle qu'elle fût.
Il avait eu de nombreuses conversations, et il ramenait de Budapest deux valises
de documents sur les évènements.
Pendant tout ce temps, notre bulletin ronéotypé paraissait régulièrement,
ce qui exaspérait Kádár. Comme nous nous préoccupions
tout particulièrement des syndicats, il nous dit un jour : "Voyons,
n'oubliez pas qu'il existe le Conseil National des Syndicats, sous la direction
du camarade Gáspár." Mais nous ne voulions pas de ce personnage,
qui avait été l'un des choryphées du régime Rákosi,
et dont de vieux militants syndicalistes, dans les Cuirs et Peaux et les Textiles,
notamment, exigeaient la démission. D'autre part, cependant, le Conseil
Ouvrier, absorbé par ses tâches politiques et économiques,
était incapable de se charger seul de la défense des intérêts
ouvriers. C'est ainsi qu'en définitive eut lieu, entre les représentants
du Conseil et des Syndicats, une réunion qui se prolongea toute la
nuit. Le Conseil National des Syndicats, avec Gáspár et ses
amis, soutenait le vieux système stalinien, et essayait de nous persuader
que nous devions nous soumettre à l'autorité des syndicats.
Décidément, Kádár ne voulait pas l'indépendance
des conseils ouvriers; Pour nous allécher, les tenants de Gáspár
nous offrirent la dernière page de Népakarat (journal du Conseil
des Syndicats) pour y publier nos communiqués. Mais ils ne purent garantir
que nos textes passeraient intégralement et sans modification. En fin
de compte, aucun accord ne put être conclu : nos interlocuteurs restaient
sur leurs positions, alors que nous réclamions des syndicats démocratiques
et indépendants. Nous ne leur cachions pas que nous considérions
les centrales existantes comme des succursales du parti, dont la tâche
principale, consistait à organiser des concours d'émulation
et qui, de ce fait, ne pouvaient représenter les véritables
intérêts des ouvriers. Le seul accord fut de réviser en
commun la loi sur les conseils ouvriers.
Le lendemain, Kádár nous proposa de quitter l'immeuble de B.E.S.Z.K.A.R.T.
pour celui du ministère de l'Agriculture, sous prétexte que
notre présence paralysait l'administration des transports en commun.
Il alla jusqu'à menacer le directeur de l'entreprise de le renvoyer
s'il ne prenait pas position contre nous. En réalité, la soi-disant
milice ouvrière organisée par Münnich s'était considérablement
renforcée et pourrait agir sur nous plus directement si nous nous trouvions
au ministère. Nous refusâmes la proposition de Kádár,
mais après de longues négociations avec Gáspár,
nous acceptâmes de nous transférer au sixième étage
de l'immeuble du syndicat du bâtiment, le M.E.M.O.S.Z. Nous avions vraiment
besoin d'un local plus grand. Il y avait déjà plusieurs commissions
: Sebestyén à la tête de celle de la presse, Karsai dirigeait
la commission politique et un ouvrier de la Fabrique d'Aluminium la commission
économique. Karsai était un ancien serrurier devenu ingénieur
dans une usine fabriquant des radiateurs à Köbánya, en
qui les ouvriers avaient grande confiance. En général, j'en
ai fait l'expérience, les ouvriers étaient très attentifs
et votaient pour quelqu'un d'intelligent et digne de confiance. Le fait d'être
ouvrier ou non était secondaire. D'ailleurs, parmi les ouvriers, beaucoup
suivaient des cours du soir au lycée et à l'Université.
Les ouvriers aimaient particulièrement les ingénieurs anciens
ouvriers qui avaient été des leurs, et connaissaient leur vie
et leurs problèmes. Karsai était un tel homme et je crois que
plus tard il fut exécuté, justement à cause de sa droiture.
Avant de déménager, nous décidâmes d'organier une
réunion secrète pour discuter de la création éventuelle
du Conseil National Ouvrier. La situation générale était
en effet de plus en plus tendue, la province nous pressait de plus en plus
activement, car de nombreux membres des conseils ouvriers disparaissaient,
disparitions qui étaient pour le gouvernement un moyen de chantage.
On signalait qu'à Pécs plusieurs mineurs n'étaient pas
remontés des puits et qu'il faisaient la grève de la faim pour
protester contre l'arrestation de leurs camarades. En harcelant ainsi les
conseils, le gouvernement a empêché leur travail. Ensuite, il
accusait : "Voilà, le conseil ouvrier ne travaille pas, il fomente
le mécontentement, il ne fait que prendre le salaire, mais ne travaille
pas." Par exemple, une nuit, on a arrêté le président
du conseil ouvrier de la Fabrique de Wagon Ganz. Dès le lendemain,
Sándor nous racontait au Parlement qu'il le connaissait bien, qu'il
était un fasciste, etc. En un mot, le gouvernement faisait tout pour
calomnier les conseils, empêcher leur travail, il n'évitait qu'une
chose : de parler quand on réclamait le retrait des troupes soviétiques.
Alors, nous n'avions pas le choix. Il fallait rendre compte devant les délégués
de tout le pays afin de prendre les décisions susceptibles d'éclaircir
la situation.
C'est moi, qui fut chargé d'organiser la réunion secrète.
Pas un des membres du Conseil, pas même le président, ne devait
en connaître les détails. Je convoquai mes gens pour la nuit
du 7 au 8 décembre, comme pour une réunion normale, mais en
prévoyant que personne ne rentrerait chez lui avant la tenue de la
réunion secrète. Il y avait un dortoir au syndicat du bâtiment,
nous y passâmes la nuit et, à 7 heures du matin, je fis distribuer
les invitations. Un incident fâcheux se produisit alors : le délégué
du 9è arrondissement, qui était de la police, porta directement
l'invitation à ses supérieurs, place Deak. On transmit le document
à Sándor, émissaire de Kádár, qui m'appela
immédiatement au téléphone ; "Nous venons d'apprendre",
me dit-il, "que vous voulez créer un Conseil National Ouvrier.
Allez-vous tenir une réunion dans ce but, oui ou non ? C'est de la
réponse que dépend la réaction des services du maintien
de l'ordre.". Force me fut de nier et je mis aussitôt mes camarades
au courant de la situation. "Nous avons commencé ensemble",
me dirent-ils, "nous allons continuer ensemble", et nous décidâmes
de tenir la réunion sans plus tarder.
Plusieurs délégués de province étaient présents.
Il s'élevèrent avec indignation contre les actions terroristes
du gouvernement pour intimider les ouvriers. Les mineurs de Salgóterján
étaient les plus déterminés à recourir à
la grève générale. Les rapports des dirigeants du Conseil
Central Ouvrier, déclarèrent-ils, prouvèrent indubitablement
que le gouvernement se moquait des revendications ouvrières, et qu'à
l'abri des baïonnettes soviétiques, il se jouait de nous. Tous
le monde tomba d'accord, et la seule question qui soulevât une discussion
était de savoir si la grève serait de 24 ou de 48 heures.
Pendant que nous délibérions, le délégué
de Salgótarján fut appelé au téléphone.
On l'informa que quelque 600 manifestants s'étaient rendus devant le
bâtiment du conseil local où le commandement soviétique
gardait à vue des membres du Conseil Ouvrier de la ville minière.
Les manifestants réclamaient leur libération. Tout à
coup, des soldats soviétiques et des gardes à la "poufaïka"
postés sur le toit avaient ouvert le feu, et on avait relevé
une trentaine de victimes, blessés ou morts. Cette nouvelle fut comme
de l'huile sur le feu. Une tempête d'indignation balaya la salle et
nous tombâmes d'accord que la seule riposte possible était la
grève. Toutefois, le service des eaux et celui d'électricité
ne seraient pas interrompus, et les hôpitaux devraient continuer de
fonctionner nonobstant certaines restrictions. Nous décidâmes
d'autre part de lancer un appel aux syndicats libres du monde entier pour
que les travailleurs d'Occident organisent une manifestation de solidarité.
Par ailleurs, nous résolûmes de ne pas procéder à
la création d'un Conseil National, car c'eût été
fournir à Kádár un prétexte commode pour dissoudre
le Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest. Nous optâmes pour une
grève de 48 heures qui serait annoncée aux ouvriers par le conseil
de chaque entreprise le lundi suivant. La grève elle-même se
déroulerait les mardi et mercredi, 10 et 11 décembre. Si notre
appel aux syndicats libres à Bruxelles eût été
entendu, il aurait été certainement très intéressant
de voir les ouvriers partout en mouvement. Surtout, si, en Occident, ils n'avaient
pas été des gens mous, comme ils étaient. Mais hélas,
je n'ai jamais entendu dire qu'ils avaient fait quelque chose de sérieux.
Nous avions nettement l'impression que le gouvernement Kádár
se préparait à frapper un grand coup pour nous écraser.
Nous tentâmes une ultime démarche auprès des Russes. Il
nous semblait en effet que Kádár et les siens n'essayaient pas
seulement de nous duper, mais qu'ils voulaient aussi donner le change aux
Soviétiques. En tant que représentants de la classe ouvrière
hongroise, il était de notre devoir, pensions-nous, de mettre les occupants
au courant de la véritable situation. La tension montait dans le pays
et les événements prenaient mauvaise tournure du fait de certaines
forces conservatrices (les sectaires gauchistes et Kádár lui-même)
qui s'opposaient à toute solution de bon sens.
Une résolution fut votée, qui prévoyait la visite d'une
délégation au Haut Commandement soviétique de Budapest
avec lequel nous étions toujours en contact, pour lui demander de faire
savoir à l'ambassade que notre délégation demandait à
être entendue par le gouvernement soviétique. De plus, nous avons
rédigé une lettre adressée directement à Boulganine.
Le Haut Commandement soviétique devait nous déclarer que, s'agissant
d'une démarche diplomatique, il était obligé de passer
par le gouvernement hongrois : au cas où celui-ci donnerait son accord,
l'ambassade pourrait transmettre la demande à qui de droit.
La réunion terminée, nous nous fîmes des adieux émus,
car il était possible que nous ne nous revissions plus. Nous nous promîmes
de tenir bon, chacun de notre côté, et d'essayer de maintenir
les conseils ouvriers dans l'esprit de la révolution.
Nos appréhensions se trouvèrent justifiées. Le 8 décembre,
un dimanche, jour où les réactions ouvrières étaient
le moins à craindre, le gouvernement fit diffuser par la radio un communiqué
prononçant la dissolution du Conseil Central Ouvrier du Grand-Budapest.
Dès l'aube de ce jour, les membres du Conseil avaient été
pris en chasse par la police. A cinq heures du matin, un détachement
armé se présenta au siège du syndicat du bâtiment
et emmena tous ceux qui avaient passé la nuit au dortoir. Quant à
moi, je fus arrêté vers midi. A la police, on me fit entendre
l'intervention que j'avais prononcée lors de la séance secrète,
et qui avait été enregistrée au magnétophone à
notre insu. On me reprochait mon projet de faire appel aux ouvriers du monde
entier pour une grève de solidarité. Je répondis que
je connaissais suffisamment la théorie marxiste pour savoir que le
prolétariat du monde entier était un et indivisible. Le policier
qui m'interrogeait me rétorqua qu'il ne fallait pas prendre au sérieux
tout ce qu'on enseignait dans les conférences du parti.
A la nouvelle de mon arrestation, les ouvriers de mon usine se mirent immédiatement
en grève. Un comité se forma pour obtenir ma libération.
Bon nombre de vieux militants communistes en faisaient partie. Des délégations
se présentèrent un peu partout y compris chez Kádár,
pour se porter garantes de mon honnêteté. Les membres du comité
avaient de bonnes relations ; certains avaient des fils vice-ministres, d'autres
hauts fonctionnaires et, de fait, on me libéra assez vite. Toutefois,
on me soumit à une étroite surveillance policière.
Presque tous les autres membres du Conseil Central ne tardèrent pas
non plus à être remis en liberté, et j'appris bientôt
que le gouvernement manifestait l'intention d'instituer une certaine forme
de collaboration avec nous. Mais je ne voulais plus être dupe, je pressentais
un piège, et d'ailleurs je me préparais à quitter le
pays car je venais d'apprendre les circonstances dans lesquelles les autres
dirigeants de notre Conseil, Bali et Rácz, avaient été
arrêtés. A l'issue de la réunion qui avait lancé
l'ordre de grève, ils s'étaient rendus à l'usine Beloïannis
où, sous la protection de leurs camarades, ils se sentaient plus en
sécurité que chez eux. Le dimanche 8 décembre, vers midi,
les forces du maintien d l'ordre voulurent occuper l'usine où se trouvaient
un certain nombre d'ouvriers chargés des travaux d'entretien. Ceux-ci
intervinrent en faveur de Bali et de Rácz. Des blindés soviétiques
arrivèrent alors et cernèrent l'usine. Cependant, ils n'intervinrent
pas directement, bien que les ouvriers ne permissent pas aux forces du maintien
de l'ordre de pénétrer à l'intérieur des bâtiments.
Jusque lundi, ouvriers et policiers se regardèrent comme chiens de
faïence. Alors Kádár envoya un message à Bali et
à Rácz, et aussi aux autres membres du Conseil, par exemple
à Karsaï, les invitant à se rendre au Parlement pour discuter
avec lui. Après réflexion, les délégués
acceptèrent. Bientôt un autobus envoyé par Kádár
arriva devant l'usine. Bali et Rácz, ainsi que les autres, y prirent
place et furent conduits au Parlement où on les mit aussitôt
en état d'arrestation. A vrai dire, il virent bien Kádár,
mais dans un couloir, et échangèrent même quelques mots
avec lui, juste avant que le premier secrétaire du parti assistât,
sans sourciller, à leur enlèvement par les policiers. Une dizaine
de jours plus tard, Bali, eu égard à son long passé de
militant communiste, et à la grève déclenchée
à la suite de son arrestation, fut relâché. (Il fut arrêté
de nouveau, en 1957). Rácz, lui, resta en prison.
En dépit de notre arrestation et des manœuvres du gouvernement,
la grève de 48 heures fut un succès. En vain fit-on lire dans
les usines un communiqué gouvernemental affirmant que l'appel du Conseil
Central Ouvrier était illégal, puisque le Conseil venait d'être
dissous ; les ouvriers écoutèrent cette lecture en silence,
ne firent aucun commentaire, rentrèrent chez eux et ne revinrent pas
à l'usine le lendemain. La grève fut totale, paralysant la vie
économique jusqu'aux transports eux-mêmes. C'est à grand-peine
que le gouvernement, sous la protection de forces armées, put faire
partir un ou deux tramways. Avec cette grève se terminait d'ailleurs
le chapitre le plus important, peut-être, de la révolution hongroise
; l'action des conseils ouvriers cessait, et le gouvernement entreprenait
de mater la classe ouvrière.
Je voudrais dire encore quelques mots de l'organisation,
des projets et de quelques événements du Conseil Central Ouvrier
du Grand-Budapest. La grande majorité des membres de ce Conseil était
constituée d'ouvriers qualifiés, mais nous comptions parmi nous
quatre ou cinq ingénieurs. Parmi ces derniers, deux furent des anciens
ouvriers, comme moi et Karsai.
Nous avions créé au total sept sections ou commissions, dont
les chefs étaient en même temps vice-présidents du Conseil.
Ces commissions avaient pour tâche d'élaborer le programme des
conseils ouvriers. Leurs chefs furent, outre Rácz, comme président,
Kalocsai, Babsai, Karsai, Sebestyén, Töke, Bali. En parlant de
la composition du Conseil Central, je voudrais compléter mon témoignage.
Bali et Rácz sont venus de l'usine Beloïannis (ancien Standard)
du 11è arrondissement. Tous deux serruriers-outilleurs, le dernier
était l'élève de Bali sur le plan professionnel, mais
aussi politiquement. J'ai déjà présenté Bali qui
fut notre "penseur politique" avec Karsaï. Ce fut ce dernier
surtout qui insista sur la nécessité d'élaborer une perspective
à long terme, de clarifier notre propre rôle tant sur le plan
politique qu'économique. A côté d'eux, Rácz attira
l'attention par son attitude tranchante, extrêmement dure qui, liée
à un dynamisme exceptionnel et une sincérité profonde,
a exprimé toute notre révolution. On n'aurait pas pu trouver
un meilleur président. Sebestyén était ingénieur
à la M.O.M. (Réglé d'Optique Hongroise). Pour démontrer
combien il était aimé par les ouvriers, je raconte la tentative
de son arrestation. Vers le 4 décembre, en relation avec notre journal,
la Gazette Ouvrière, la police vient arrêter Sebestyén
dans son usine. Apprenant cette tentative, les ouvriers déclenchèrent
immédiatement la grève et cernèrent toute l'usine, armés
de tiges de fer et de lourds outils. A l'appel téléphonique
désespéré des policiers, bientôt arriva un détachement
blindé soviétique qui, à sont tour, cernait l'usine.
A l'intérieur de la clôture, il y avait les ouvriers, à
l'extérieur, les blindés. On attendait. Le Conseil Ouvrier local
nous a appelé mais lorsque nous arrivâmes, un autre groupe de
"poufaïka" arriva également. Leur commandant voulait
parler avec autorité aux ouvriers, l'officier soviétique arriva
aussi. Chacun sut que si quelqu'un commence il y aura de la bagarre. Mais
les ouvriers ne voulaient, à aucun prix, donner Sebestyén ;
on ne pouvait pas le toucher. Finalement, après l'intervention de leur
haut commandement, les policiers se retirèrent. Pour compléter
tout ce que j'ai dit sur les membres du Conseil, je mentionne également
ceux de Csepel, par exemple, Kléger et Szenöczei, arrivés
après l'éviction de Dévenyi, le délégué
des Chemins de Fer, Mester, Varga, chargé de relations avec le commandement
soviétique et autres membres, chargés de tâches variées.
Nous pensions que, d'une manière générale, le rôle
des conseils ouvriers serait de diriger la production, de prendre possession
des usines pour le compte des ouvriers et de créer des conditions dans
lesquelles le Conseil Ouvrier pourrait fonctionner indépendamment de
tout autre organisation, qu'il s'agisse de gouvernement, de parti ou de syndicat.
Nous espérions que le régime, une fois consolidé, pourrait
instituer un système politique basé sur deux Chambres ; la première,
législative, assumerait la direction politique du pays ; la seconde
s'occuperait de l'économie et des intérêts de la classe
ouvrière. Les membres de la deuxième Chambre seraient élus
parmi les producteurs, c'est-à-dire parmi les membres des conseils
ouvriers, sur la base d'élections démocratiques. Notre intention
n'était pas de prétendre, pour les conseils ouvriers, à
un rôle politique. Nous pensions généralement que, de
même qu'il fallait des spécialistes à la direction de
l'économie, de même la direction politique devait être
assumée par des experts. Nous tenions, par contre, à contrôler
nous-mêmes tout ce qui nous concernait.
Autour de ces questions il y eut des discussions. En discutant des questions
d'organisation du Conseil Central du Grand-Budapest, nous évoquions
aussi son avenir. A notre avis, pour que le Conseil puisse remplir son véritable
rôle, à savoir la direction de la production, le capitalisme
d'Etat, sous le contrôle du parti communiste, devait disparaître.
Il fallait aussi régler la question des syndicats. Jusqu'au 1er janvier
1957, considéré par nous comme une date limite, on devait élire,
dans chaque usine, démocratiquement, les nouvelles directions syndicales,
ainsi que le spécifient les statuts des syndicats libres. (Il y aurait
incompatibilité entre l'appartenance à la direction syndicale
et aux conseils ouvriers.) Le Conseil Ouvrier émit le vœu que
les syndicats hongrois quittent la Fédération Syndicale Mondiale
pour adhérer à la Fédération Internationale des
Syndicats Libres. Les syndicats auraient pour tâche de défendre
les ouvriers sur le plan national, contre le gouvernement si besoin était,
et contre les conseils ouvriers eux-mêmes si, d'aventure, ceux-ci étaient
en contradiction avec les intérêts ouvriers. Malgré tout,
syndicats et conseils ouvriers devraient collaborer dans toute la mesure du
possible, quand bien même leurs intérêts immédiats
sur le plan de la production ne seraient pas toujours concordants.
En ce qui concerne la situation à venir des conseils ouvriers, elle
devrait être définie par les commissions économique et
politique du Conseil Central. Une question restait en suspens : comment le
Conseil des Producteurs formé de membres des conseils ouvriers pourrait
avoir une certaine part à la direction de l'Etat. Je dois dire franchement
que nous n'eûmes pas le temps d'étudier à fond ce point.
Ce qui est certain, c'est que nous ne voulons plus d'un système gouvernant
à coups de décrets. L'Assemblée Nationale n'avait qu'à
voter des lois convenables. Evidement, pour les questions économiques,
l'Assemblée devrait consulter le Conseil des Producteurs et obtenir
son approbation. Selon nos conceptions, le pays avait besoin d'une nouvelle
constitution qui préciserait quels seraient les partis autorisés,
dans quel esprit devrait travailler le gouvernement, et comment il assurerait
le maintien d'une société socialiste. Le Conseil des Producteurs
devrait fonctionner, bien entendu, selon les principes définis dans
la nouvelle constitution. Aux termes de la constitution précédente,
les problèmes économiques et politiques n'étaient pas
séparés. Quand des questions économiques étaient
posées devant le Parlement, elles étaient tranchées par
des spécialistes de la politique et non par des économistes,
et ces politiciens ne prenaient pas en considération l'intérêt
des travailleurs. Une seule personnalité politique, quand elle avait
du poids, pouvait diriger les affaires.
Selon nos conceptions, le Conseil des Producteurs deviendrait un organisme
dirigeant la vie économique du pays, les deux chambres jouant chacune
leur rôle propre, se complétant au lieu de s'opposer. Bien que
toutes nos idées sur ces points ne fussent pas définitives,
nous les consignâmes dans un projet que, par la suite, la police devait
exploiter contre nous. Il y était dit que le gouvernement serait l'émanation
des deux chambres, ses membres se heurtant dans chacune d'elles. Certains
postes ne pourraient être attribués qu'à des spécialistes
qualifiés, de l'une ou l'autre chambre. Chacune des deux chambres pourrait
mettre en échec le gouvernement, responsable devant chacune d'elles
et ne pouvant se maintenir qu'avec la confiance de l'une et de l'autre. Dans
la Hongrie nouvelle et démocratique que nous imaginions, le législatif
et l'exécutif devaient être rigoureusement séparés.
Nous discutâmes ainsi de la façon dont les bénéfices
des usines, travaillant enfin d'une manière rentable, seraient répartis.
Nous prévoyions trois catégories de bénéficiaires
: l'Etat, l'entreprise elle-même (réserves, équipement,
roulement) et les travailleurs. Les modalités de la distribution de
cette partie des bénéfices seraient définies, chaque
fin d'année, par le conseil d'usine. Certains d'entre nous émirent
des idées aujourd'hui assez répandues en Occident, d'un capitalisme
"populaire" octroyant des actions aux travailleurs. Je ne puis dire
comment les choses auraient évolué si nous avions pu mettre
nos idées en pratique. Evidemment, nous avons voulu une planification
bien que différente de celle qui existait sous Rákosi.
Nous vivions en pleine révolution et nous devions combattre. Certes,
nous ne savions pas avec précision comment l'avenir se présenterait,
mais nous avions tous le sentiment d'être dans la bonne voie. Dans la
voie que devaient suivre les travailleurs, le pays tout entier, pour que s'épanouisse
la société socialiste.
Ce sont ces promesses d'avenir qu'ont écrasées les Russes et
Kádár.
.