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Buenos Aires, automne 1999
1. Résister c'est créer Contrairement à la position défensive qu'adoptent le plus souvent les
mouvements et groupes contestataires ou alternatifs, nous posons que la véritable
résistance passe par la création, ici et maintenant, de liens et de formes
alternatives par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de
pratiques concrètes et d'une militance pour la vie, dépassent le
capitalisme et la réaction. 2. Résister à la tristesse Nous vivons une époque profondément marquée par la tristesse qui n'est
pas seulement la tristesse des larmes mais, et surtout, la tristesse de
l'impuissance. Les hommes et les femmes de notre époque vivent dans la
certitude que la complexité de la vie est telle que la seule chose que nous
puissions faire, si nous ne voulons pas l'augmenter, c'est de nous soumettre
à la discipline de l'économisme, de l'intérêt et de l'égoïsme. La
tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous n'avons plus les
moyens de vivre une véritable vie et dès lors, nous nous soumettons à
l'ordre et à la discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse
parce qu'alors chacun de nous s'isole dans son petit monde, virtuel et inquiétant,
tout comme les hommes tristes ont besoin du tyran pour justifier leur
tristesse.
3. La résistance c'est la multiplicité La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se réduire à la lutte
contre le néolibéralisme, implique des pratiques dans la multiplicité. Le
capitalisme a inventé un monde unique et unidimensionnel, mais ce monde
n'existe pas "en soi". Pour exister, il a besoin de notre
soumission et de notre accord. Ce monde unifié qui est un monde devenu
marchandise, s'oppose à la multiplicité de la vie, aux infinies dimensions
du désir, de l'imagination et de la création. Et il s'oppose,
fondamentalement, à la justice.
4. Résister c'est ne pas désirer le pouvoir Cent-cinquante années de révolutions et de luttes nous ont enseigné
que, contrairement à la vision classique, le lieu du pouvoir, les centres
de pouvoir, sont en même temps des lieux de peu de puissance, voire
d'impuissance. Le pouvoir s'occupe de la gestion et n'a pas la possibilité
de modifier d'en haut la structure sociale si la puissance des liens réels
à la base ne le rend pas possible. La puissance est ainsi toujours séparée
du pouvoir. C'est pour cela que nous établissons une distinction entre ce
qui se passe "en haut", qui est de l'ordre de la gestion et la
politique, au sens noble du terme, qui est ce qui se passe "en
bas".
5. Résister à la sérialisation Le pouvoir maintient et développe la tristesse en s'appuyant sur l'idéologie
de l'insécurité. Le capitalisme ne peut exister sans sérialiser, séparer,
diviser. Et la séparation triomphe lorsque, petit à petit, les gens, les
peuples, les nations vivent dans l'obsession de l'insécurité. Rien n'est
plus facile à discipliner qu'un peuple de brebis toutes convaincues d'être
un loup pour les autres. L'insécurité et la violence sont réelles, mais
seulement dans la mesure où nous l'acceptons, c'est-à-dire où nous
acceptons cette illusion idéologique qui nous fait croire que nous sommes,
chacun, un individu isolé du reste et des autres. L'homme triste vit comme
s'il avait été jeté dans un décor, les autres étant des figurants. La
nature, les animaux et le monde seraient des "utilisables" et
chacun de nous, le protagoniste central et unique de nos vies. Mais
l'individu n'est qu'une fiction, une étiquette. La personne, en revanche,
c'est chacun de nous en tant que nous acceptons notre appartenance à ce
tout substantiel qu'est le monde.
6. Résister sans maîtres La création d'une vie différente passe, fondamentalement, par la création
de modes de vie, de modes de désirer alternatifs. Si nous désirons ce que
le maître possède, si nous désirons comme le maître, nous sommes condamnés
à répéter les fameuses révolutions mais, cette fois, dans le sens que ce
terme a en physique, c'est-à-dire celui d'un tour complet. Il s'agit ainsi
d'inventer et de créer concrètement de nouvelles pratiques et images de
bonheur. Si nous pensons que nous ne pouvons être heureux qu'à la manière
individualiste du maître et que nous demandons une révolution qui nous
donne satisfaction, nous serons condamnés éternellement à ne faire que
changer de maître. Car on ne peut être réellement anticapitaliste et
accepter en même temps les images de bonheur que ce même système génère.
Si on désire "être comme le maître" ou "avoir ce que le maître
possède" on reste dans la position de l'esclave.
7. Résistance et politique de la liberté La politique, dans sa signification profonde, est liée aux pratiques émancipatrices,
aux idées et aux images de bonheur qui dérivent d'elles. La politique est
la fidélité à une recherche active de la liberté. A l'encontre de cette
conception de la politique se situe la "politique" comme gestion
de la situation telle qu'elle apparaît. Mais cet élément, que nous
appelons gestion, prétend être le tout de la politique et hiérarchise les
priorités en limitant, en freinant et en institutionnalisant les énergies
vitales qui le dépassent. Pourtant la gestion n'est qu'un moment, une tâche,
un aspect.
8. Résistance et contre-culture Résister c'est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n'est pas un luxe des hommes, c'est une nécessité vitale de laquelle pourtant la grande majorité se trouve privée. Dans la société de la tristesse, l'art a été séparé de la vie et même, l'art est de plus en plus séparé de l'art lui-même possédé, gangrené qu'il est par les valeurs marchandes. C'est pour cela que les artistes comprennent, peut-être mieux que beaucoup, que résister c'est créer. C'est donc à eux aussi que nous nous adressons pour que la création dépasse la tristesse, c'est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l'argent et qu'elle retrouve sa place au cSur de la vie.
9. Résister à la séparation Résister c'est, aussi, dépasser la séparation capitaliste entre théorie et pratique, entre l'ingénieur et l'ouvrier, entre la tête et le corps. Une théorie qui se sépare des pratiques devient une idée stérile. C'est ainsi que, dans nos universités, il existe une myriade d'idées stériles, mais en même temps, les pratiques qui se séparent de la théorie se condamnent à disparaître à l'usure dans une sorte d'auto-résorption. Résister, dès lors, c'est créer les liens entre les hypothèses théoriques et les hypothèses pratiques, que tous ceux qui savent faire quelque chose sachent aussi le transmettre à ceux qui désirent se libérer. Créons ainsi les relations, les liens qui potentialisent des théories et des pratiques de l'émancipation, en tournant le dos aux chants des sirènes qui nous proposent de "nous occuper de nos vies", à quoi nous répondons que nos vies ne se réduisant pas à des survies, elle s'étendent au-delà des limites de notre peau.
10. Résister à la normalisation Résister signifie, en même temps, déconstruire le discours faussement
démocratique qui prétend s'occuper des secteurs et des personnes exclues.
Dans nos sociétés, il n'y a pas d'"exclus" ; nous sommes tous
inclus, de manière différente, de manière plus ou moins indigne et
horrible, mais inclus tout de même. L'exclusion n'est pas un accident, ce
n'est pas un "excès". Ce qu'on appelle exclusion et insécurité
c'est ce que nous devons voir comme l'essence même de cette société
amoureuse de la mort. C'est pour cela que lutter contre les étiquettes
implique aussi notre désir de nous mettre en contact avec les luttes de
ceux que l'on nomme "anormaux" ou "handicapés".
11. Résister au repli Résister, c'est aussi repousser la tentation d'un repli d'identité qui sépare les "nationaux" des "étrangers". L'immigration, les flux migratoires ne sont pas un "problème" mais une réalité profonde de l'humanité depuis toujours et pour toujours. Il ne s'agit pas d'être philantropiquement "bon pour les étrangers", mais de désirer la richesse produite par le métissage. Résister c'est créer des liens entre les "sans", sans toit, sans travail, sans papiers, sans dignité, sans terre, tous les sans qui n'ont pas la "bonne couleur de peau", la "bonne pratique sexuelle", etc. : une union de sans, une fraternité des sans, non pour être "avec" mais pour construire une société où les sans et les avec n'existent plus.
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12. Résister à l'ignorance
Nos sociétés qui prétendent être des cultures scientifiques sont en réalité,
d'un point de vue historique et anthropologique, le type de société qui a
produit le plus grand degré d'ignorance que l'épopée humaine ait connu. Si
dans toute culture les hommes ont possédé des techniques, notre société est
la première qui soit proprement possédée par la technique. 90% d'entre nous
sommes incapables de savoir ce qui se passe entre le moment où l'on appuie sur
le bouton et le moment où l'effet désiré se produit. 90% d'entre nous
ignorons la quasi-totalité des mécanismes et ressorts du monde dans lequel
nous vivons.
13. Résistance permanente Résister c'est affirmer que, contrairement à ce que l'on a pu croire, la
liberté ne sera jamais un point d'arrivée. Paradoxalement, l'espoir nous
condamne à la tristesse. La liberté et la justice n'existent qu'ici et
maintenant, dans et par les moyens qui les construisent. Il n'y a pas de bon maître
ni d'utopie réalisée. L'utopie est le nom politique de l'essence même de la
vie, c'est-à-dire le devenir permanent. C'est pourquoi l'objectif de la résistance
ne sera jamais le pouvoir.
14. La résistance est lutte La composition de liens augmente la puissance, la séparation capitaliste la diminue. La lutte pour la liberté est bien une lutte communiste pour récupérer et augmenter la puissance. En revanche, le capitalisme opère par abstraction, sérialisation, réification en décomposant les liens et en nous plongeant dans l'impuissance. C'est pourquoi la lutte pour la liberté et la démocratie sont des devenirs permanents qui ne trouveront jamais d'incarnation définitive. La lutte va toujours dans le sens de la puissance, de la composition de liens, de l'alimentation du désir de liberté dans chaque situation concrète.
15. Résistance ouvrière La résistance comme création exige que nous pensions aussi la question du
"sujet révolutionnaire", en rompant définitivement avec la vision
marxiste classique posant la classe ouvrière comme "le" sujet révolutionnaire,
personnage messianique au sein de l'historicisme moderne.
16. La résistance et la question du travail Une partie de la construction des hiérarchies et des classifications qui
nous sont imposées part de la confusion entre la division technique du travail
et la division sociale du travail. Sous la notion de travail nous entendons en
effet deux choses différentes. D'un côté, une activité constitutive de
l'homme, anthropologique ou ontologique, l'ensemble des relations sociales qui
nous conforment, dans la perspective matérialiste de la société et de
l'histoire. Mais d'un autre côté le travail est ce devoir, aliénant, cet
esclavage moderne sous lequel le capitalisme nous sépare en classes. C'est
celui-là qui nous fait souffrir quand nous en avons et quand nous n'en avons
pas. Abolir le travail dans ce dernier sens c'est réaliser les possibilités de
l'idée communiste libertaire du travail dans le premier sens.
17. Résister c'est construire des pratiques Résister ce n'est pas, dès lors, avoir des opinions. Dans notre monde,
contrairement à ce que l'on peut croire, il n'y a pas de "pensée
unique", il y a quantités d'idées différentes. Mais des opinions différentes
n'impliquent pas des pratiques réellement alternatives et de ce fait ces
opinions ne sont que des opinions sous l'empire de la pensée unique, c'est-à-dire
de la pratique unique. Il faut en finir avec ce mécanisme de la tristesse qui
fait que nous avons des opinions différentes et une pratique unique. Rompre
avec la société du spectacle signifie ne plus être spectateur de sa propre
vie, spectateurs du monde.
18. Résister c'est créer des liens Il est indispensable de réfléchir sur nos pratiques, les penser, les rendre
visibles, intelligibles, compréhensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous
faisons constitue une part de la légitimité de nos constructions et participe
de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : être nous-mêmes
lecteurs, penseurs et théoriciens de nos pratiques, être capables d'apprécier
la valeur de notre travail pour éviter qu'on nous appauvrisse par des lectures
normalisatrices.
19. Résistance et collectif de collectifs Beaucoup de nos groupes ou collectifs possèdent des publications ou des
revues. Le réseau se propose d'accumuler et de mettre à disposition des autres
groupes ces savoirs libertaires qui peuvent aider et potentialiser la lutte des
uns et des autres. Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par
manque d'appui, des centaines de lutte sont obligées de partir de zéro et
chaque lutte qui échoue n'est pas seulement une "expérience", chaque
échec renforce l'ennemi. D'où la nécessité de nous entraider, de créer des
"arrière-gardes solidaires" pour que chaque personne qui en quelque
point du monde lutte à sa manière, dans sa situation, pour la vie et contre
l'oppression puisse compter sur nous comme nous espérons pouvoir compter sur
elle.
Saluts fraternels à tous les frères et soeurs de la côte
El Mate (Argentine), Mères de la place de Mai (Argentine), Collectif Amautu (Pérou), Groupe Chapare (Bolivie), Collectif Malgré Tout (Paris), Collectif Che (Toulon), Collectif Contre les Expulsions (Liège), Centre Social (Bruxelles).
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