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Philippe Gottraux |
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Une revue iconoclaste dans la France de l'après-guerre*
Pour qui s’intéresse de près à l’histoire politique et intellectuelle de l’après-guerre en France, la rencontre avec la revue Socialisme ou Barbarie apparaît aujourd’hui évidente 1. Pourtant, à l’époque de sa parution, soit entre 1949 et 1965, la revue resta parfaitement confidentielle et très largement méconnue. Aujourd’hui, il est difficile d’ignorer ses énoncés iconoclastes d’alors sur le caractère non socialiste (voire totalitaire) de l’URSS, émis à partir d’un point de vue radical et dans un contexte où l’immense majorité de l’intelligentsia de gauche succombait aux sirènes de la " Patrie du Socialisme " et confondait marxisme et stalinisme (voir encadré, p. 44).
Une origine toute militante On ne saurait se méprendre cependant sur la nature de cette singulière expérience collective : avant d’être une revue, Socialisme ou Barbarie se présente d’abord comme un groupe politique d’extrême-gauche inséré en tout premier lieu dans le champ politique radical 2. En conséquence, l’édition de la revue représente aux yeux du groupe une médiation politique, un moyen de diffusion d’idées, certes le plus important parmi les autres activités militantes et éditoriales orientées vers la praxis 3. Cette identité militante d’extrême-gauche est réaffirmée à maintes reprises dans la revue ou dans les comptes rendus des activités du groupe. Ainsi, dès le premier numéro, les " socio-barbares 4 " mettent les choses au point quant à la nature d’abord politique qu’ils entendent donner à leur entreprise et rappellent la perspective visée : construire une nouvelle organisation révolutionnaire. Ils cherchent alors à se prémunir de la critique habituellement adressée à qui se sépare du Parti (en l’occurrence trotskiste et de petite taille), celle de virer " à droite " et/ou de se replier sur la sphère privée : " Nous ne partons pas pour nous rallier à quelque mouvement centriste du type RDR ou pour rentrer chez nous, mais pour jeter les fondements d’une future organisation révolutionnaire prolétarienne 5. " De surcroît, les socio-barbares se démarquent ouvertement et non sans ambition d’une démarche exclusivement intellectuelle : " Nous pensons que nous représentons la continuation vivante du marxisme dans le cadre de la société contemporaine. Dans ce sens nous n’avons nullement peur d’être confondus avec tous les éditeurs de revues "marxistes", "clarificateurs", "hommes de bonne volonté", discutailleurs et bavards de tout acabit. Si nous posons des problèmes, c’est que nous pensons pouvoir les résoudre 6. " Cette présentation de soi offensive traduit autant la tentative de se positionner dans le champ politique radical qu’une aversion pour les démarches qui se contentent " de traiter les questions théoriques pour elles-mêmes 7 ". Certes, ces proclamations ne signifient pas encore que les pratiques effectives suivent. Nous ne saurions pourtant comprendre ni les actes des militants ni l’orientation de Socialisme ou Barbarie (ses prises de positions et ses multiples polémiques) sans se référer à cette matrice identitaire originelle qui va structurer l’ensemble de ses comportements. Tenir compte de cette identité militante auto proclamée, c’est accorder de l’importance aux sens que les acteurs donnent à leurs actes et reconnaître qu’il contribue à façonner leurs pratiques. Mais nous ne pouvons, dans un autre mouvement, en rester là, tant les représentations des acteurs ne suffisent pas à rendre compte de leurs actes. Ainsi, si le recul historique contribue à ne retenir de l’aventure de ce collectif que l’édition d’une revue, c’est que dans les faits, en dépit des proclamations et tentatives militantes des acteurs, l’impact effectif du groupe passe presque exclusivement par ce vecteur 8. Quoi qu’il en soit, l’inscription initiale du groupe Socialisme ou Barbarie dans le champ politique ne dispense pas d’analyser la revue pour elle-même. Il n’est dès lors pertinent de voir en quoi l’identité militante du groupe oriente la revue, dans ses visées, son contenu, sa forme, ainsi que dans son mode de production. Cet article se propose d’abord de montrer, par quelques touches significatives, comment l’autodéfinition militante se double d’une attitude polémique envers le champ intellectuel, contredisant l’indifférence initialement proclamée à son encontre. Quelques indications sur le fonctionnement du groupe doivent ensuite indiquer combien la revue est dépendante de ses origines d’extrême-gauche et, enfin, en quoi cette matrice conditionne en partie le sabordage de cette riche expérience. Comme militants dissidents du trotskisme, les socio-barbares s’adressent donc en premier lieu au milieu révolutionnaire de l’époque, c’est-à-dire qu’ils entendent, selon leurs termes, se présenter " devant l’avant-garde des ouvriers manuels et intellectuels 9 " à l’aide de leur publication. À cette date, les enjeux spécifiques organisant le champ intellectuel ne les préoccupent pas, du moins en tant que groupe. Et si Claude Lefort intervient dans la revue Les Temps Modernes, il le fait à titre personnel, sous la protection de Maurice Merleau-Ponty, dans le cadre de son trajet d’intellectuel et non pas comme porte-parole identifié de Socialisme ou Barbarie 10. Les interlocuteurs réels ou recherchés, les agents avec lesquels le groupe est en relation, sont d’abord les rares autres organisations révolutionnaires, les militants dits d’avant-garde. Socialisme ou Barbarie ne se soucie guère du champ des revues où interagissent des titres comme Esprit, Critique, Preuves, Les Temps Modernes ou La Nouvelle Critique éditée par le PCF. De même, les réunions publiques mises sur pied pour débattre politiquement et discuter des articles parus rassemblent essentiellement des militants révolutionnaires d’autres groupes analogues, comme les petites organisations anti-staliniennes " ultra-gauches " bordiguistes ou conseillistes 11, des libertaires ou encore quelques rares trotskistes, venus porter la contradiction, pratique fréquente dans le milieu 12.
Un champ intellectuel qui ne laisse pas indifférent Cette focalisation initiale sur le champ politique radical ne signifie pas, toutefois, que Socialisme ou Barbarie reste insensible aux débats ayant cours dans la gauche intellectuelle, et notamment dans le champ des revues. Dans cette ordre d’idées, on ne peut oublier les violentes attaques de Castoriadis contre Sartre, dans son texte de 1953, " Sartre, le stalinisme et les ouvriers 13 ". Cet article mordant, motivé par le rapprochement du célèbre philosophe des positions communistes exprimé dans ses articles " Les communistes et la paix ", inaugure une attitude agressive toute particulière envers Sartre et sa revue. Passionné à l’extrême, cet article trahit un intérêt nouveau pour des questions débattues hors du champ politique radical. C’est en effet la première fois que Socialisme ou Barbarie attaque de front une sommité intellectuelle, dont les prises de positions polarisent la gauche intellectuelle. Tout se passe comme si l’exclusion de Socialisme ou Barbarie de
l’espace de discussion de la gauche intellectuelle (sans compter leur
faible écho dans le champ politique radical) incitait Castoriadis à
redoubler ses critiques et à emprunter un ton pamphlétaire 14.
Les sartriens ne daignent pas répondre, ce qui indique l’état du
rapport de forces entre les deux agents. La petite revue Socialisme
ou Barbarie, peu connue à cette date en dehors du micro-milieu
d’extrême-gauche, ne parvient pas à faire parler d’elle dans le
champ intellectuel, même lorsqu’elle tire à boulets rouges sur une
de ses prestigieuses institutions, Les Temps Modernes. La démarche
sociale-barbare se distingue par son originalité, puisque peu de monde
affronte sur des positions radicales les " errements "
politiques de Sartre. Si cette démarcation ne produit sur le moment
aucun effet visible, elle aura cependant des retombées différées.
C’est bien plus tard, en effet, que l’hérésie héroïque portera
ses fruits, parmi lesquels celui d’avoir eu raison avant les autres15.
À une seule reprise, Les Temps Modernes se sentent obligés d’entrer dans la polémique, lorsqu’en 1957 Marcel Péju attaque directement Lefort et Castoriadis pour leur analyse critique du révisionnisme polonais. Cet article de Péju inspire du reste largement le texte de Lefort, " La méthode des intellectuels dits "progressistes" : échantillons 17 ". Au-delà des contenus visés, les attaques continues des socio-barbares contre le poids lourd sartrien trouvent une base dans la position particulièrement dominée – si ce n’est d’exclusion – de Socialisme ou Barbarie dans l’univers intellectuel. Elles prouvent du même coup que le groupe n’est pas totalement indifférent à sa marginalisation, quoi qu’il s’en défende par ailleurs. Mais cette attitude offensive et sans compromis contribue simultanément à renforcer cette marginalisation. On pourrait poursuivre l’évocation des épisodes conflictuels de Socialisme ou Barbarie avec les agents du champ intellectuel, ou les indices attestant d’une marginalité mal vécue. Pour ne pas lasser, signalons simplement ici la virulence de la charge contre la jeune sociologie du travail française représentée par Serge Mallet et Alain Touraine, questionnant à la fin des années 50 les transformations de la classe ouvrière. Visiblement concurrencés sur un terrain qui leur est cher, les socio-barbares supportent mal que des sociologues, de surcroît engagés à gauche sur des positions politiques fort différentes des leurs, puissent se prévaloir d’une légitimité scientifique et être reconnus socialement. Les socio-barbares se répartissent le travail de déconstruction : Daniel Blanchard (sous le pseudonyme de Canjuers) attaque Mallet, porteur de ces thèmes " de la façon la plus gauchiste " 18, Castoriadis (signant exceptionnellement Jean Delvaux) se charge de " démolir " Touraine, " le plus représentatif " de " la dernière fournée d’intellectuel qui se sont penchés sur le marxisme et le prolétariat " 19. Canjuers parle par exemple de " commando de sociologues " 20, stigmatise tantôt les " rêveurs érudits ", tantôt les " judicieux réalistes " 21, ironise sur les " infaillibles analystes " 22 ou se sent en droit de les conseiller dans leur quête de documentation 23. Si les sociologues sont désignés par des formules alliant ironie et mépris, c’est pour leur opposer la " réalité " que leur posture scientifique les empêcherait de voir : " Parachutés de leur ciel objectif dans la jungle infernale du concret, notre commando de sociologues se met en quête de l’Ouvrier Moderne et leur première constatation c’est que contrairement à ce qu’ils ont appris dans les meilleurs livres, il n’est plus reconnaissable par ses habits d’ouvrier, sa maison d’ouvrier, son parler d’ouvrier, sa consommation d’ouvrier, etc. 24. " On le voit, et sans pouvoir poursuivre ici, l’emportement est conséquent pour des personnes se voulant extérieures aux discussions mobilisant les acteurs du champ intellectuel 25. Dans l’ensemble le groupe Socialisme ou Barbarie maintient son identité politique, quelles que soient les attaques portées aux agents insérés dans le champ intellectuel et/ou universitaire. Cette orientation ne l’empêche pas de discuter de la politique éditoriale de sa revue, de sa forme, du public visé, ainsi que des moyens à mettre en œuvre afin de la faire connaître auprès d’un lectorat moins typé.
Élargir le public de la revue Les polémiques contre les agents du champ intellectuel, tout comme l’ouverture d’un débat sur l’impact de la revue, prouvent que les socio-barbares ne se contentent pas d’une existence routinière dans les cercles fort restreints de l’extrême-gauche et qu’ils cherchent à élargir leur audience. En 1956 a lieu une discussion significative sur " le problème de la diffusion de la revue " 26. Benno Sarel (signant Hugo Bell dans la revue) voit dans l’existence de nouveaux moyens d’expression (existants ou envisagés) une raison suffisante pour modifier le caractère de la revue. Il souligne que le groupe dispose dorénavant de nouvelles médiations pour toucher les ouvriers, comme Tribune Ouvrière, ou le Bulletin employé 27, et pourrait opter pour une revue ciblée en direction des intellectuels de gauche, sans exclure qu’elle puisse encore intéresser des ouvriers " avancés " ou des militants politiques chevronnés. Dans cette optique, il propose de changer de nom, d’adopter un titre moins connoté et, enfin, d’ouvrir la revue à des collaborateurs extérieurs, quitte à la déconnecter du groupe 28. Cette proposition ne rencontre pas l’enthousiasme. Certes, tous souscrivent à l’idée d’élargir la diffusion de la revue, de chercher de nouveaux modes de publicité 29 et de prospecter dans le milieu intellectuel. Mais on évoque le contexte pour expliquer la faible diffusion de la revue qu’un effort en direction de ces milieux ne suffit pas à balayer. Pour Castoriadis, la " conspiration du silence " 30 de la part des revues intellectuelles de gauche découle des analyses politiques défendues : " Les idées exprimées dans la Revue représentent une rupture violente avec l’univers idéologique des intellectuels de gauche, et la façon dont elles sont exprimées, sans ménagement ni concessions, ne facilite pas leur pénétration dans ce milieu. Il n’est pas question pour le groupe de modifier ces aspects du contenu de la Revue qui sont sa raison d’être. " Ce constat ne confine pas au pessimisme et son auteur estime possible et nécessaire de tout mettre en œuvre pour limiter un tel ostracisme et pour intéresser un public plus large, par le biais d’une politique de " commercialisation " 31. Certains manifestent toutefois une crainte de voir la revue et le groupe se distancer du milieu militant 32. Finalement, le groupe adopte un compromis qui exclut autant le glissement vers une revue intellectuelle marxiste, à caractère moins directement politique, que le statu quo de la confidentialité dans laquelle l’origine de la revue tend à l’enfermer. La recherche de visibilité du groupe dans le milieu intellectuel n’est donc pas totalement oubliée. Mais elle demeure toujours subordonnée aux enjeux et aux référents propres au champ politique radical. En ce sens, l’effort de diffusion reste une médiation politique : Socialisme ou Barbarie ne se conçoit toujours pas comme un agent, parmi d’autres, du champ intellectuel.
Socialisme ou Barbarie et Arguments Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les rapports existant entre le groupe Socialisme ou Barbarie et la revue Arguments qui naît en 1956 dans le sillage de la crise du stalinisme (rapport Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS, écrasement dans le sang de la révolution hongroise, etc.). Ces deux publications sont parfois jugées proches 33, alors que les visées et les identités mobilisant leurs concepteurs diffèrent profondément. Ces différences n’empêchent pas Arguments d’offrir l’hospitalité à Socialisme ou Barbarie 34. Cet épisode constitue le premier accès directe des socio-barbares au champ intellectuel. Si la revue Arguments, animée notamment par Kostas Axelos, Jean Duvignaud, et Edgar Morin, se veut questionnante, ouverte, et en premier lieu face au marxisme dogmatique, elle n’entend pas, toutefois, suivre une ligne précise, encore moins partisane. Cette méfiance face à toute nouvelle orthodoxie provient sans doute d’une expérience malheureuse en milieu stalinien, la plupart de ses animateurs ayant été échaudés par leur séjour dans les PC. Une telle attitude permet au demeurant d’occuper un créneau singulier dans la gauche intellectuelle, dominée par des revues bâties autour d’une orientation idéologique explicite (le personnalisme pour Esprit, le marxisme existentialiste pour Les Temps Modernes). On mesure alors tout ce qui sépare le groupe Socialisme ou Barbarie de la revue Arguments. L’ambition militante du premier est rejetée par la seconde, dont les membres, à peine sortis des PC, tiennent à leur liberté et à un cheminement hors de toute finalité politique directe. De surcroît, le corpus idéologique affirmé de Socialisme ou Barbarie contraste singulièrement avec la démarche volontairement dilettante d’Arguments en matière de recherche programmatique. La quête " argumentiste " hors des chemins balisés de la gauche classique rend néanmoins possible la présentation et la discussion des thèses iconoclastes sociales-barbares. Cette rencontre est facilitée du fait que Morin connaît personnellement Lefort depuis une réunion du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre d’Algérie, fondé en 1955 35. Mais si les " argumentistes " ouvrent leurs colonnes aux militants socio-barbares, c’est aussitôt pour réfuter non seulement l’analyse qu’ils mènent de la bureaucratie, mais également, et peut-être surtout, pour traiter l’attitude sociale-barbare de millénariste : " Mais n’y a-t-il d’autre critique de l’opportunisme des marxistes économicistes-déterministes que le millénarisme de Socialisme ou Barbarie ? Socialisme ou Barbarie ne voit qu’une alternative : le vrai socialisme ou la bureaucratie 36. " La tribune offerte à Socialisme ou Barbarie ne traduit donc aucunement un rapprochement effectif des orientations des deux instances. Arguments, en conformité avec son créneau, ne peut faire sien un énoncé politique aussi délimité que ne l’est le discours socio-barbare sans nier son credo " questionnant ", encore moins rallier l’identité militante de Socialisme ou Barbarie. Pour l’anecdote, c’est probablement une autodéfinition de penseur critique, qui porte Morin à employer, dans son texte, l’expression " Sociologie ou Barbarie " en lieu et place de Socialisme ou Barbarie 37. La différence de projet est également ressentie par l’autre bord
: la démarche de recherche n’est pas prisée par des personnes pour
qui la construction d’une organisation demeure encore une perspective
centrale. Certes, Yvon Bourdet, Gérard Genette, Claude Lefort et Daniel
Mothé s’expriment dans Arguments. Mais cette participation
demeure limitée et n’indique en rien un partage d’une même
orientation, ni sur la nature du projet (une " simple " revue
intellectuelle), ni sur le contenu (l’ouverture sur la révision perpétuelle).
Lefort refuse du reste la sollicitation de Morin de participer au comité
de rédaction 38. Cette conscience réciproque de porter deux
projets différents n’empêche toutefois pas les deux groupes de se
rendre des services, comme d’échanger des encarts publicitaires ou même
de prévoir le troc de leur fichier d’adresses 39.
Les bases matérielles de Socialisme ou Barbarie " Si l’attitude des camarades de l’organisation à l’égard des questions d’argent, qui sont la première et la plus importante pierre de touche du sérieux d’un camarade comme d’une organisation, ne change pas, il faut avertir clairement tout le monde que très bientôt il n’y aura plus ni revue, ni brochures, ni journal imprimé ni rien du tout […] Or il faut le dire très fort : il est parfaitement ridicule de prétendre mourir pour la révolution et ne pas acquitter chaque mois une cotisation de quelques centaines ou milliers de francs [anciens]. Il est parfaitement ridicule de se présenter partisan de la gestion ouvrière et de se désintéresser totalement des bases matérielles du fonctionnement de l’organisation 41. " Comme ces propos alarmistes l’indiquent, la nature originelle de Socialisme ou Barbarie se répercute très directement sur la base matérielle de la revue. Perpétuellement confrontés à des problèmes d’argent, le groupe et la revue ne parviennent à survivre qu’avec l’appui financier de ses membres, par le biais des cotisations notamment. Ainsi, non seulement le public visé comme le contenu de la revue sont déterminés en grande partie par l’identité militante du groupe, mais les conditions de survie de la publication diffèrent singulièrement de celles de revues intellectuelles de gauche traditionnelles, style Esprit ou Les Temps Modernes, et même d’une publication moins établie, comme Arguments. Socialisme ou Barbarie est une revue militante, à toutes les étapes de sa conception et de sa production. Elle ne dispose pas d’un appui éditorial, à la différence d’Arguments qui peut compter sur le soutien logistique des Éditions de Minuit 42. Arguments, en comparaison et pour prendre une revue qui ne se
situe pourtant pas en position dominante dans le champ, démarre
modestement avec un tirage de 1 000 exemplaires, mais parvient à vendre
jusqu’à 5 000 exemplaires pour certains numéros. Lors de son
sabordage, elle peut compter sur 2 000 abonnés 46.
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En se dotant d’une identité de révolutionnaire et en se situant
de surcroît dans une démarche qui place au cœur de son projet
politique la gestion collective de la société par le prolétariat et
les sujets sociaux dominés, le groupe Socialisme ou Barbarie,
s’il entend se montrer cohérent, doit anticiper sur la future société
socialiste et gérer son propre fonctionnement sur des bases les plus
collectives et démocratiques possibles. Dans cet esprit, il se préoccupe
constamment de l’élaboration en commun de ses orientations, que ce
soit dans ses pratiques militantes ou dans la préparation de la revue.
Un temps important est consacré lors des séances à la discussion des
textes destinés à la publication, sur la base de versions provisoires
ou à partir d’exposés oraux de leurs rédacteurs. Parfois, un sujet
jugé important est précédé d’un premier échange de vues avant la
rédaction proprement dite, afin d’orienter la personne chargée de rédiger. D’une certaine façon, l’activité théorique du groupe, en tant que collectivité politique, passe en grande partie par la rédaction et la discussion de textes destinés à la diffusion extérieure dans la revue. L’origine politique du groupe Socialisme ou Barbarie l’incite ainsi à faire de sa revue sinon un organe programmatique, du moins une publication dont les textes expriment face à l’extérieur une représentation unifiée du collectif. C’est dire si la publication de ces derniers (du moins les plus importants) implique au plus haut point l’organisation, façonne ou renforce son image. Elle contribue à situer le collectif dans l’espace social, d’abord au sein du champ politique radical où règne la concurrence entre groupes d’extrême-gauche, accessoirement dans la gauche intellectuelle et l’espace des revues. Se positionner de manière offensive : voilà probablement la raison
qui milite pour un règlement d’abord interne des controverses, par un
processus démocratique de débat. En procédant de la sorte, le groupe
fait toutefois preuve d’une attitude frileuse face à l’étalage
public de la différence, de la contradiction ou du moins de
l’exposition d’un processus de débat. Cela indique qu’il reste
encore marqué par une culture organisationnelle, non pas léniniste ou
monolithique, mais faisant de la clarification et de l’affirmation
d’un corpus délimité d’idées la condition (la clé de voûte ?)
de toute intervention politique. Tous dans le groupe ne partagent pas nécessairement cette conception somme tout très organisationnelle de la revue. Avec un point de vue rétrospectif, donc intéressé, Lefort exprime par exemple ses doutes sur la nature de la revue : " Ce qui comptait essentiellement pour moi, c’était de publier un organe de réflexion, de discussions, d’informations. Il me semble que le sous-titre adopté, "Organe de critique et d’orientation révolutionnaire", reflète mon point de vue. Mais je n’étais pas obnubilé par le projet de construction d’une organisation et j’étais réticent à l’égard de ce qui pouvait apparaître comme un nouveau Manifeste, une conception programmatique. Qu’on ne croit pas pour autant que j’étais contre la formation d’une nouvelle organisation. Je n’osais pas me formuler à moi-même mes doutes sur sa légitimité et il m’était encore plus interdit de les exprimer devant les autres : à l’époque, c’eût été me désigner comme un intellectuel petit-bourgeois, étranger à l’action révolutionnaire 51. " Si une telle distance s’énonce difficilement du vivant du groupe, reconnaissons quand même que très tôt, les socio-barbares entrevoient le problème : " Le groupe peut former le point de départ aussi bien pour la formation d’une organisation prolétarienne révolutionnaire, que d’un amas d’individus servant de Comité de rédaction à une revue plus ou moins académique 52. " En raison de la prégnance d’un habitus militant, la tension latente entre ceux qui dans le groupe penchent pour une revue à caractère programmatique, et ceux qui l’espèrent plus ouverte, sans nécessairement se l’avouer, demeure très largement refoulée. À cet égard, le départ de Lefort et de ses partisans, en 1958, est justifié par un désaccord sur la nature de l’organisation révolutionnaire, de ses tâches et de son fonctionnement, et non pas directement par le refus du dogmatisme supposé de la revue.
... et ses apports Il ne faudrait pas croire, cependant, que le partage d’une identité militante ne se répercute que de manière contraignante sur la production intellectuelle du groupe. Certes, les rédacteurs peuvent parfois se sentir limités par les options et le fonctionnement collectifs. Reconnaissons toutefois que ce mode de faire favorise également la production d’idées, enrichit dans la confrontation les pensées individuelles et fait du groupe un intellectuel collectif. Par ailleurs, il nourrit personnellement les individus prenant part à l’expérience collective. C’est notamment frappant pour ceux dont les capitaux scolaires et culturels sont limités, en raison de leur position et de leur trajectoire dans l’espace social. Quand lors d’un entretien, Daniel Mothé, aujourd’hui sociologue du travail au CNRS, signale spontanément que " pour moi, ça a été mon université, Socialisme ou Barbarie 53 ", il reconnaît intuitivement la place qu’a pu joué le mode de faire du groupe dans sa formation d’intellectuel autodidacte. Tout se passe comme si la pratique collective de discussion, d’élaboration et de confrontation d’idées contribuait à combler partiellement, pour des agents peu dotés en capitaux, un retard dans l’accès à une culture dont ils ont été par ailleurs privés. Dans le cas précis, cette université improvisée donne rapidement des fruits : Mothé, alors ouvrier-fraiseur, signe le premier de ses articles à peine deux ans après son entrée dans Socialisme ou Barbarie, encouragé à faire part de ses expériences d’usine par ses camarades, et tout particulièrement par Castoriadis. Pour des militants ouvriers, la participation à un groupe à forte proportion d’intellectuels peut les inciter à prendre la plume. Dans le cas qui m’occupe, cette incitation se trouve renforcée par l’idéologie même de Socialisme ou Barbarie, qui vise à dépasser la division entre dirigeants et exécutants, et notamment à remettre en cause la division du travail et la hiérarchie sociale bâtie sur l’opposition entre intellectuels et ouvriers. Malgré les efforts entrepris pour diversifier la palette des auteurs écrivant des articles et les quelques résultats obtenus en ce sens, la production de la revue reste majoritairement l’affaire des personnes dotées en capitaux culturels et scolaires supérieurs à la moyenne 54. L’apport des discussions collectives n’est évidemment pas à sens unique. Des intellectuels (plus rigoureusement des personnes dotés en capitaux scolaires et culturels) peuvent aussi y trouver leur compte, non seulement dans la dynamique d’échange entre " pairs ", mais aussi dans les expériences et les savoirs pratiques amenés au sein du collectif par des militants insérés dans les luttes quotidiennes, tels Daniel Mothé implanté aux usines Renault ou Henri Simon, actif dans une compagnie d’assurances. À suivre plusieurs témoignages d’anciens socio-barbares, Castoriadis avait une grande capacité à intégrer dans ses raisonnements théoriques généraux les données et les analyses fournies par des personnes inscrites dans des luttes concrètes, à les digérer dans son propre raisonnement, en quelque sorte. Avec le recul, il évoque du reste l’enrichissement provenant du dépassement du travail solitaire que représente la discussion en commun des articles : " J’y ai toujours beaucoup appris, et tous les camarades de Socialisme ou Barbarie – ceux dont on trouvera les noms dans les sommaires de la revue comme ceux qui n’y figurent pas – ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à ce que ces textes soient moins mauvais qu’ils ne l’auraient autrement été 55. " Comment ne pas voir non plus que les étudiants fréquentant un tel groupe acquièrent dans le débat collectif un savoir-faire susceptible d’être reconverti dans d’autres espaces sociaux, dans le monde des études en sciences humaines tout particulièrement. Quand Alain Guillerm, aujourd’hui sociologue au CNRS, énonce sans détour que " les réunions de Socialisme ou Barbarie avaient un autre niveau que les cours en Sorbonne 56 ", il confirme du même coup que l’appartenance à un groupe politique orienté principalement vers l’élaboration de textes, d’analyses et de prises de position, rétribue au passage ses membres singuliers cheminant parallèlement dans le champ intellectuel.
Quand l’origine conditionne la fin Il resterait à voir si ce mode d’élaboration de la théorie et des articles porte en lui-même le germe de la crise finale du groupe. On pourrait en effet supposer que cette soumission de fait à des critères politiques, de surcroît autogestionnaires, est à l’origine d’un manque de " souplesse " de la revue face à de potentielles divergences. Comme revue d’organisation 57, Socialisme ou Barbarie reste évidemment dépendante des débats et des crises qui la traversent : les divergences importantes conduisent à la scission, ou à des départs discrets 58, plus qu’à des controverses redondantes et visibles dans la publication. Il n’est dès lors pas vraiment surprenant que lorsque Castoriadis cherche à conduire le groupe vers la rupture avec le marxisme, les résistances qu’il rencontre se répercutent sur le devenir même de la revue. L’orientation proposée par Castoriadis, qui dans un autre cadre aurait pu faire l’objet d’une discussion ouverte, autour de textes et de contre textes, sur le mode du forum ou de la polémique, reste dans le cas de Socialisme ou Barbarie confinée aux déchirements internes 59. Toujours est-il qu’après deux scissions, Socialisme ou Barbarie
perd en diversité. Plus précisément, Castoriadis se retrouve en
position de monopole comme producteur d’orientation, d’idées fortes
et de textes massifs. S’il a toujours été le pilier central de la
revue, il ne rencontre désormais plus des contradicteurs de
l’envergure de Lefort, Souyri, Lyotard ou, dans un style plus
militant, Véga. Cette nouvelle situation est ambivalente. D’un côté,
Castoriadis, en recherche d’une théorie révolutionnaire inédite,
est moins freiné par le poids du groupe et par ses exigences de gestion
collective : il peut plus aisément s’exprimer comme il l’entend 60.
De l’autre, l’animation de la revue lui incombe désormais de plus
en plus, sans compter que les contraintes matérielles liées à son édition
militante augmentent dans un groupe affaibli par les départs. Après la crise de 1963, le possible de Socialisme ou Barbarie est dès lors déchiré par une contradiction : d’un côté les plus audacieux peuvent voir dans la période qui s’ouvre l’occasion de reconstruire une théorie révolutionnaire inédite, hors des " carcans " hérités du marxisme. Ce sera l’option prise par Castoriadis, dans un travail de plus en plus solitaire publié par épisodes dans les derniers numéros de la revue, "Marxisme et théorie révolutionnaire" ", et reproduit en 1975 comme première partie de L’institution imaginaire de la société. De l’autre, l’énergie d’antan disponible pour affronter l’adversité s’épuise au fur et à mesure que l’on se distancie des finalités pratiques d’intervention. Dans ces conditions (et sans même pouvoir détailler ici les trajectoires spécifiques des individus, ni la conjoncture socio-politique nouvelle de la société de consommation et du gaullisme modernisateur des années 60, conjoncture ressentie par beaucoup comme propice à la dépolitisation), la disponibilité à la marginalité politique diminue d’autant plus que d’autres possibles s’entrouvrent. Ce n’est en ce sens pas un hasard si au moment où Socialisme ou Barbarie périclite, Castoriadis se dit absorbé par la psychanalyse, que Mothé prête sa plume à Esprit, ou que d’autres socio-barbares, moins connus, se lancent dans des études universitaires tardives, etc. Bref, même pour ses membres les plus actifs, Socialisme ou Barbarie perd progressivement son rôle d’instance essentielle de construction d’identité : celle-ci se façonne désormais de plus en plus ailleurs, dans d’autres segments de l’espace social. En définitive, le groupe refuse durant toute son histoire de
produire une " simple " revue déconnectée des perspectives
militantes, comme l’atteste l’édition et la diffusion en parallèle
du mensuel Pouvoir Ouvrier. Néanmoins, s’il finit par être
reconnu tardivement, c’est à sa seule revue qu’il le doit, revue
qui, au surplus, succombe dans le sillage d’une crise d’orientation
typique en milieu d’extrême-gauche. Philippe Gottraux
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NOTES * La Revue des revues, n° 23, 1997 [Revue internationale d’histoire et de bibliographie]
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