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Un Essai de Hakim Bey |
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avec l'assistance de Peter Lamia & Aude Latarget. |
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Le Net et le WebLe prochain facteur contribuant à l'émergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il nécessite un chapitre à lui seul. Nous avons parlé du Net, qui peut être défini comme la totalité des transferts d'information et de communication. Certains de ces transferts sont privilégiés et limités à diverses élites, ce qui donne au Net un aspect hiérarchique. D'autres transactions sont ouvertes à tous, et donc le Net a aussi un aspect horizontal, non-hiérarchique. Les données de L'Armée et de la Sécurité sont restreintes, tout comme les informations banquaires, boursières et autres. Mais pour la plupart, le téléphone, le système postal, les bases de données publiques etc. sont accessibles à tout un chacun. Ainsi à l'intérieur même du Net a commencé à émerger une sorte de contre-Net , que nous appelerons le Web (comme si le Net était un filet de pêche, et le Web des toiles d'araignées tissées dans les interstices et les failles du Net). En général nous utiliserons le terme Web pour désigner la structure d'échange d'information horizontale et ouverte, le réseau non hiérarchique; et nous réserverons le terme de contre-Net pour parler de l'usage clandestin, illégal et rebelle du Web, piratage de données et autres formes de parasitage inclus. Net, Web et contre-Net relèvent du même modèle global, ils se confondent en d'innombrables points. Les termes ne visent pas à définir des zones particulières mais à suggérer des tendances. (Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son "parasitisme", ce qui ne sera jamais une vraie force révolutionnaire, demandez vous ce que signifie la "production" à l'Age de la Simulation. Quelle est la "classe productive"? Peut-être serez vous forcés d'admettre que ces termes ont perdu leur signification. Les réponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance à les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu'elle peut utiliser. "La Culture est notre Nature", et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom). Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives : fanzines marginaux, BBS, logiciels pirates, hacking et piratage téléphonique, quelque influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les grands médias - pas de stations télé, pas de satellite, pas de cable ou de fibre optique etc, etc. Pourtant le Net est en lui même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets - les "utilisateurs" - et les objets - "les données". De McLuhan à Virilio on a exploré avec exhaustivité la nature de ces relations. Celà prendrait des pages et des pages pour "démontrer" ce que, aujourd'hui, chacun sait". Plutôt que remâcher tout celà, je préfère me demander en quoi ces relations évolutives suggèrent des modes d'implémentation pour la TAZ. La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Mais elle doit aussi être clairement localisée dans le Web, et ce lieu est d'une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il l'aide également à exister; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi bien dans le monde réel que dans l'espace d'information. Le Web compresse le temps - les données- en un "espace" infinitésimal. Nous avons remarqué que le caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la liberté, laquelle connait la durée et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut; dès son commencement il peut "informer" la TAZ par des données subtilisées qui représentent d'importante quantités de temps et d'espace compactés. Compte tenu de l'évolution du Web et de nos désirs du sensuel et du "face à face", nous devons considérer le Web comme un support, un système capable de véhiculer de l'information d'une TAZ à l'autre, ou de la défendre en la rendant "invisible", ou en lui donnant de quoi mordre si la situation le demande. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le dépositaire des chants épiques, de l'arbre généalogie et des légendes de la tribu; il a en mémoire les routes secrètes des caravanes et les pistes d'attaque qui assurent la fluidité de l'économie tribale; il contient même certaines des routes à suivre, et certains des rêves même qui seront vécus comme signes et comme augures. L'existence du Web ne dépend d'aucune technologie informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines marginaux, les "arbres téléphoniques" suffisent déjà au développement d'un travail d'information en réseau. La clé n'est pas le niveau ou la nouveauté technologique, mais l'ouverture et l'horizontalité de la structure. Néanmoins le concept même du Net implique l'utilisation d'ordinateurs. Dans l'imaginaire de la science fiction, le Net aspire à la condition de Cyberspace (comme dans Tron ou le Neuromancien ) et à la pseudo-télépathie de la "réalité virtuelle". En bon Cyberpunk je ne peux que croire au rôle majeur que jouera le "piratage de la réalité" dans la création des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra jamais à fermer le Web ou le contre-Net. Le piratage de données, les transmissions non-autorisées, et le libre flux de l'information ne peut être figé. (En fait la théorie du chaos, telle que je la comprend, prédit l'impossibilité de tout Système de Contrôle universel). Pourtant, en laissant de côté toute spéculation sur l'avenir, nous devons nous confronter à de sérieuses questions sur le Web et sur la technologie qu'il implique. La TAZ veut avant tout éviter la médiation, expérimenter son existence dans l'immédiat. L'essence même de l'affaire est poitrine à poitrine, comme disent les soufis, ou face à face. Mais, MAIS : lessence même du Web est la médiation. Les machines sont ici nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme. La TAZ pourrait peut être trouver son propre espace en intégrant deux attitudes apparemment contradictoires à l'égard de la Haute Technologie et de son apothéose, le Net : (1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate / Neo-paléolithique/ Post-situ/Ultra-Verte, qui se définit elle-même comme un argument luddite * contre la médiation et contre le Net; et (2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers* et leurs alliés qui voient le Net comme une avancée dans l'évolution, et croient que tout éventuel effet nuisible de la médiation peut être dépassé - du moins, dès que l'on aura libéré les moyens de production. La TAZ est en accord avec les hackers puisquelle veut devenir - en partie - par le Net, même par la médiation du Net. Mais elle est également proche des verts puisquelle préserve une conscience intense du soi comme corps et n'éprouve que révulsion pour la CyberGnose , la tentative de transcender le corps par l'instantanéité et la simulation. La TAZ tend à voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, où les oppositions apparentes s'avèrent être des falsifications ou même des hallucinations produites par la sémantique. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, pas dans l'idée d'un autre monde, quelque monde visonnaire né d'une fausse unification (tout vert OU tout métal) lequel ne peut être qu'une autre rêverie jamais réalisée (ou comme disait Alice "confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui"). La TAZ est utopique dans le sens où elle croit en une intensification du quotidien, ou comme auraient dit les Surréalistes, une pénétration de la vie par le Merveilleux. Mais elle ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou lieu sans lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe à l'intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance paien à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes ne sont pas toutes gravées dans le temps et l'espace. Certaines n'existent qu'à "l'intérieur" du Web, bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps réels. Certaines sont peut être non-ordinaires, en ce sens qu'il n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait peut être plus aisé d'étudier ces lignes à la lumière de la science du chaos qu'à celle de la sociologie, des statistiques, de l'économie etc. Les modèles de forces qui génèrent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces "attracteurs étranges" du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions. Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se réaliser - elle naitra aussi bien dans une grotte que dans une Cité de l'Espace L5 - mais par dessus tout, elle vivra, maintenant, ou dès que possible, sous quelque forme suspecte ou délabrée, spontanément, sans égard pour l'idéologie ou même l'anti-idéologie. Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si éloignés de l'aliénation ou de la simulation qu'ils garantissent un certain paléolitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui "infectera" le Net lui-même (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le lis). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un excès, un potlach, la vie passée à vivre plutôt qu'à simplement survivre (ce schibboleth pleurnichant des année 80), elle ne peut être définie ni par la Techno ni par l'anti-Techno. Elle se contredit elle même, comme tout véritable novateur, car elle veut être, même au prix de la perfection, de l'immobilité du final. Dans l'Équation de Mandelbrot et sa réalisation infographique, nous voyons - dans un univers fractal- des cartes qui sont contenues et en fait cachés dans des cartes, qui sont elles-mêmes cachées dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc, cette carte qui dans un sens a une relation 1:1 avec une dimension fractale ? Que peut-on en faire, à part admirer son élégance psychédélique ? Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection cartographique de la totalité du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, qui ont déjà commencé à apparaître, par exemple, dans les opérations de calcul parallèle complexe, les télécommunications, les transferts d'"argent" électronique, les virus, la guérilla du hacking etc. La représentation topographique de ces "zones" de chaos serait similaire à l'Équation de Mandelbrot, comme ces "péninsules" contenues ou cachées dans la carte afin qu'elles semblent y "disparaître". Cette "écriture" - dont une partie se volatilise et une partie s'auto-efface - est le processus même qui compromet déjà le Net; il se voit incomplet, ultimement non-contrôlable. Autrement dit, l'Équation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'avérer utile au "complot"* pour l'émergence du contre-Net comme processus chaotique, comme une "évolution créative" selon le terme de Prigogine. A défaut d'autre chose, l'Équation de Mandelbrot sert comme métaphore pour la "cartographie" de l'interface de la TAZ et du Net comme une disparition de l'information. Toute "catastrophe" dans le Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, alors que le Web pourrait s'en nourrir. Soit par le simple piratage de données ou soit par un développement plus complexe du rapport réel au chaos, le hacker du Web, le cybernéticien de la TAZ, trouveront le moyen de prendre avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information à partir de "l'entropie"). En tant que bricoleur, nécrophage des fragments d'information, contrebandier, maitre-chanteur, peut être même cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera à l'évolution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l'information différente qui circule entre et parmi elles, formeront des "dérivations de pouvoir" pour l'émergence de la TAZ elle même - comme si l'on devait voler de l'électricité au monopole de l'énergie pour éclairer une maison abandonnée, occupée par des squatters. Donc, afin de produire des situations favorables à la TAZ, le Web va parasiter le Net - mais nous pourrions également concevoir cette stratégie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, "libre", qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base à une "nouvelle société émergeant de la coquille de l'ancienne". Pratiquement parlant, le Contre-réseau et la TAZ peuvent être considérés comme des fins en soi - mais théoriquement elles peuvent aussi être perçues comme des formes de lutte pour une réalité différente. Ceci étant dit, nous devons admettre qu'il subsiste quelques inquiétudes à l'égard de l'ordinateur, quelques questions toujours sans réponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur Personnel. L'histoire des réseaux informatiques, des BBSs et des diverses expérimentations de la démocratie électronique a été jusquà maintenant, pour la plupart celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de libération et d'auto-libération - mais n'ont pas de gains réels à montrer, pas de liberté palpable. J'ai peu d'interêt pour quelque hypothétique classe entrepreunariale émergeante constituée de traiteurs de textes/données indépendants qui seraient bientôt capables de développer une vaste industrie des chaumières ou de réaliser à la pièce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties variées. De plus, il n'est pas nécessaire d'être devin pour prédire que cette "classe" développera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui fourniront leur famille avec des "revenus secondaires" en transformant leur foyer en atelier électronique, petites dictatures du Travail où le "patron" est un réseau informatique. Je ne suis pas plus impressionné par le type d'information et de services proposés par les réseaux "radicaux" actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une "économie de l'information". Peut-être. Mais l'info échangée dans ces BBSs "alternatifs", semble consister en blabla et techno-talk. C'est ça une économie ? Ou plutôt un passe-temps pour enthousiastes ? D'accord les PCs ont généré encore une autre "révolution de l'imprimerie". D'accord les réseaux marginaux évoluent. D'accord je peux désormais tenir six conversations téléphoniques en même temps. Mais quelle différence cela fait-il dans ma vie de tous les jours ? Franchement, j'avais déjà accès à plein de données pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la télé, le théatre, le téléphone, le service des PTT, des états de conscience altérés etc etc. Ai-je vraiment besoin d'un PC pour en obtenir encore plus ? Vous m'offrez de l'information secrète ? Bon... je peut être tenté, mais alors je demande des secrets merveilleux, pas juste des numéros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l'ordinateur m'offre des informations liées aux véritables biens - aux "bonnes choses de la vie", comme le dit le Préambule IWW . Et ici, puisque j'accuse les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi même descendre des nuages baroques de la Théorie et de la Critique et expliquer ce que j'entend par "biens véritables". Disons que pour des raisons à la fois politiques et personnelles, je désire de la bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, de la nourriture non polluée, encore bénie d'arômes forts et naturels. Pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je désire ardemment soit illégale - du lait non pasteurisé peut-être, ou cet exquis fruit cubain le mamey , qui ne peut pas être importé frais aux États Unis car sa graine est hallucinogène (du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est également illégal. Ou bien je veuille simplement échanger mes services de traitement de texte contre quelques navets organiques, mais je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi y oblige, croyez le ou non). Ou bien je souhaite rencontrer d'autres humains pour des pratiques consensuelles, mais illégales, de plaisir mutuel (il y a eu des essais, mais tous les BBSs pornos durs ont été coulés - à quoi sert un underground avec une sécurité nulle ?). En bref, dites vous que j'en ai plein le dos de la pure information, le fantôme dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient déjà être capables de soulager mes désirs de nourriture, de drogue, de sexe, d'évasion fiscale. Et alors que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que ça ne se produit pas ? La TAZ a été, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais pour qu'elle atteigne son plein potentiel, elle doit être moins une question de combustion spontanée quun phénomène d'"Iles dans le Net" . Le Net, ou plutôt le contre-Net, contient la promesse d'un aspect intégral de la TAZ, un plus qui augmentera son potentiel, un "saut quantique" (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexité et la signification. La TAZ doit maintenant exister à l'intérieur d'un monde d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, même évanescente, la TAZ doit combiner information et désir pour mener à bien son aventure (son "a-venir"), pour s'emplir jusqu'aux frontières de sa destinée, se saturer de son propre devenir. Peut-être l'Ecole Néo-paléolithique a-t-elle raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'aliénation et de médiation doit être détruite ou abandonnée avant que nos buts ne soient atteints - ou peut-être la véritable anarchie ne se réalisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie guère du "a été" ou du "sera". Elle s'intéresse aux résultats - raids réussis sur la réalité consensuelle, échappées vers une vie plus intense et plus abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors il devra être rejeté. Mon intuition, pourtant, me dit que le contre-Net est déjà en gestation, qu'il existe peut-être déjà - mais je ne peux pas le prouver. J'ai en grande partie fondé la théorie de la TAZ sur cette intuition. Biensûr le Web implique aussi des réseaux d'échange non-informatisés comme le samizdat, le marché noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en réseau non-hiérarchique de l'information désigne l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attend que les hackers me prouvent que j'ai raison. Que mon intuition est valide. Où sont mes navets ???
"Parti pour Croatan"Nous n'avons aucune envie de définir la TAZ ou d'élaborer des dogmes sur le comment elle doit être créée. Notre affirmation se limite à dire qu'elle a été, qu'elle sera et qu'elle est en création. Il serait alors plus intéressant et utile d'examiner quelques TAZs passées et présentes, et de spéculer sur ses manifestations futures; en évoquant quelques prototypes, nous pourrions être à même de jauger l'étendue possible du complexe, et peut-être même apercevoir un "archétype". Abandonnant toute tentative d'encyclopédisme, nous adopterons une technique d'éparpillement, une mosaïque d'aperçus, en commençant tout à fait arbitrairement avec le 16ème-17ème siècle et la colonisation du Nouveau Monde. L'ouverture du "nouveau" monde fut conçue dès le départ comme une opération occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir inventé le concept d'"impérialisme magique", et en avoir contaminé une génération entière. Halkyut et Raleigh tombèrent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec "l'Ecole de la Nuit" - une cabbale de penseurs avancés, d'aristocrates et d'adeptes- pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Tempête (de Shakespeare) était une pièce de propagande pour la nouvelle idéologie, et la Colonie Roanoke fut sa première vitrine expérimentale. La vision alchimique du Nouveau Monde l'associa à la materia primera, ou hyle, l'"état de Nature", l'innocence et le tout-est-possible ("Virgin-ia"), un chaos que l'adepte transmuerait en "or", c'est à dire en perfection spirituelle aussi bien qu' en abondance matérielle. Mais cette vision alchimique tient également d'une fascination actuelle pour le inchoate, une sympathie rampante, un sentiment d'envie pour sa forme sans forme qui prend le symbole de "l'Indien" pour cible : "L'Homme en l'état de nature, non-corrompu par le "gouvernement". Caliban, l'Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine même de l'Impérialisme Occulte. Les forêt/animaux/humains sont investis dès le départ du pouvoir magique du marginal, du méprisé et de l'exclu. D'un côté Caliban est laid, et la Nature est une "étendue sauvage hurlante". De l'autre, Caliban est noble et sans chaines et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience européenne précède la dichotomie Romantique/Classique; elle s'est enracinée dans la Haute Magie de la Renaissance. La découverte de l'Amérique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a cristallisée, et elle a pris forme dans des schémas réels de la colonisation. On a appris aux Américains à l'école primaire que les premières colonies à Roanoke avaient échoué; les colons disparurent, ne laissant derrière eux que ce message cryptique "Partis pour Croatan". Des récits ultérieurs d'"indiens-aux-yeux-gris" furent classés légendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa véritablement, c'est que les indiens massacrèrent les colons sans défense. Pourtant Croatan n'était pas un espèce d'Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement déplacée de la côte vers le Grand Marécage Lugubre, et absorbée par la tribu. Les indiens-aux-yeux-gris étaient réels - ils sont toujours là et ils s'appellent toujours les Croatans. Ainsi - la toute première colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer à son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez L'Homme Sauvage. Ils ont déserté. Ils devinrent "Indiens", "s'indigènèrent", ils préfèrèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres. Alors que l'Amérique venait au monde, où il y eut une fois l"Ile de la Tortue", Croatan resta enfouie dans la psyché collective. Par delà la frontière, l'état de nature (L'absence de l'État) prévalut - et dans la conscience du colon, l'option de l'étendue sauvage était toujours latente, la tentation de laisser tomber l'église, le travail de la ferme, l'instruction, les impôts - tous les fardeaux de la civilisation - et de partir pour Croatan d'une manière ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la révolution fut trahie, d'abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou furent transportés vers le Nouveau Monde (qui était alors devenu une prison, un lieu d'exil ). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors introduits dans l'ombre occulte de l'étendue sauvage, et se précipitèrent pour l'embrasser. Anne Hutchinson et ses amis n'étaient que les plus connus des Antinomiens (c.a.d. les plus élevés socialement) - ayant eu la mauvaise chance d'être impliqués dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il y eut clairement une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relatés par Hawthorne dans " The Maypole of Merry Mount" sont rigoureusement historiques; apparemment les extrémistes avaient décidé tous ensemble de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. Si ils avaient réussi à s'unir avec leurs alliés indiens, il en aurait résulté une religion syncrétique Antinomienne/Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-américaine du 17ème siècle. Sous les administrations plus lâches et plus corrompues des Caraïbes, où les intérêts des rivaux européens avaient laissé de nombreuses îles désertées ou délaissées, les sectaristes purent mieux prospérer. La Barbade et la Jamaïque en particulier ont du être peuplées par de nombreux extrémistes, et je crois que les influences de Leveller et Ranter ont contribuées à l'"utopie" Boucanière sur Tortuga. Là, pour la première fois, grâce à Esquemelin, nous pouvons étudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde réussie. Fuyant les horribles "avantages" de l'Impérialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme et l'intolérance, les tortures du travail forcé et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adoptèrent le mode de vie indien, se marièrent avec les Caribéens, acceptèrent les noirs et les espagnols comme égaux, rejetèrent toute nationalité, élirent leurs capitaines démocratiquement, et retournèrent à l'"état de Nature". Après s'être déclarés "en guerre avec le monde entier", ils partirent piller; leurs contrats mutuels, appellés Articles étaient si égalitaires que chaque membre recevait une part pleine, et le capitaine pas plus d'une un quart ou une et demie. La flagellation et les punitions étaient interdits, les querelles étaient réglées par vote ou par duel d'honneur. Il est tout simplement faux de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou même des proto-capitalistes, comme l'ont fait certains historiens. Ils étaient en un sens des "bandits sociaux", bien que leurs communautés de base ne soient pas des sociétés paysannes traditionnelles, mais des "utopies" créées ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de liberté totale occupant des espaces vides sur la carte. Après la chute de Tortuga, l'idéal boucanier resta vivant tout au long de "l'Age d'Or" de la Piraterie (vers1660-1720) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belize qui avait été fondée par les Boucaniers. Puis, quand la scène se déplaça à Madagascar - une île qui n'avait pas encore été annexée par un pouvoir impérial et qui était gérée seulement par un patchwork de rois natifs ( des chefs) désireux d'alliés pirates - l'Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme. Le récit que fait Defoe du Capitaine Mission et de la fondation de Libertatia, est peut-être - comme le disent certains historiens - un canular littéraire destiné à faire la propagande des théories radicales Whig (les libéraux anglais), mais il était imbriqué dans L'Histoire générale des Pyrates (1724-28), qui est en grande partie toujours acceptée comme véridique et précise. En outre, l'histoire du Capitaine Mission ne fut pas critiquée à la parution du livre et beaucoup de vieux équipages de Madagascar survécurent. Il semble qu'eux , ils y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils avaient connu des enclaves pirates très semblables à Libertatia. Une fois de plus, des esclaves libérés, des natifs, et même des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient été invités à s'unir en égaux (libérer les bateaux d'esclaves était une préoccupation majeure). La terre était gérée en commun, les représentants élus pour de courtes durées, le butin partagé; la doctrine de la liberté était prêchée bien plus radicalement que celle du Sens Commun. Libertatia espéra durer, et Mission mourut en la défendant. Mais la plupart des utopies pirates étaient faites pour être temporaires; en fait les vraies "républiques" corsaires étaient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village balnéaire de cabanes et de tentes, dédié au vin, aux femmes (et probablement aux garçons aussi, si l'on en juge par ce qu'écrit Birge dans Sodomie et Piraterie ), aux chansons (les pirates étaient très amateurs de musique et avaient l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisières entières), et aux pires excès; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte britanique apparut dans la Baie. Barbe Noire et "Calico Jack" Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d'autres acceptèrent le Pardon et se réformèrent. Mais la tradition des Boucaniers subsista, à Madagascar où les enfants sang-mélés des pirates façonnèrent leurs propres royaumes, et dans les Caraibes où les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/rouge prospérèrent dans les montagnes et l'arrière pays, sous le nom de "Maroons". Quand Zora Neale Hurston visita la Jamaique dans les années vingt (voir son livre " Dis à mon cheval"), la communauté maroon avait gardé un certain degré d'autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam eux, pratiquent encore le "paganisme" africain. Au cours du 18ème siècle, l'Amérique du Nord produisit également quelques "communautés tri-raciales isolées", en marge de la société. (Ce terme clinique fut inventé par le Mouvement Eugénique, qui réalisèrent les premières études scientifiques sur ces communautés. Malheureusement la "science" servit simplement d'alibi à la haine des pauvres et des "batards", et la "solution au problème" fut généralement la stérilisation forcée.) Les noyaux était toujours constitués d'esclaves et de paysans en fuite, de "criminels" (c.a.d. les très pauvres), de "prostituées" (c.a.d. les femmes blanches mariées à des non-blancs), et de membres des différentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants; en d'autres cas, de nouvelles tribus étaient constituées. Ainsi les Maroons du Great Dismal Swamp, qui subsistèrent pendant les 18ème et 19ème siècles, adoptaient les esclaves évadés et fonctionnaient comme des étapes sur l' Underground Railway (les circuits d'évasion des esclaves), servant de centre religieux et idéologique pour les rebellions d'esclaves. La religion était le HooDoo, un mélange d'éléments africains, indigènes et chrétiens, et selon l'historien H. Leaming-Bey, les ainés de la foi et les chefs du Great Dismal Maroons étaient connus comme "the Seven Finger High Glister". Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus comme les "Jackson Whites"), ont, eux aussi, une généalogie romantique et archétypique : esclaves libérés des soldats Hollandais, divers clans du Delaware et de l'Algonquin, les habituelles "prostituées", "Hessiens" (une appelation pour les mercenaires britaniques égarés, les déserteurs Loyalistes etc), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith. Certains groupes se réclament d'une origine africano-islamique : les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui émigrèrent du Kentucky en Ohio au milieu du 18ème siècle. Les Ishmaels pratiquaient la poligamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme ménestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et étaient si enclins au nomadisme qu'ils construisaient leurs maisons sur des roues. Leur migration annuelle passait par des villes frontières au nom tel que Mecca ou Medina. Au 19ème siècle certains d'entre eux épousèrent les idéaux anarchistes et ils furent la cible des Eugénistes pour un pogrom particulièrement vicieux de sauvetage-par-extermination. Quelques unes des toutes premières lois eugénistes furent passées en leur honneur. Ils "disparurent" en tant que tribu dans les années vingt, mais allèrent probablement gonfler les rangs des premières sectes "Islamistes Noires" et du "Moorish Science Temple". J'ai moi même grandi avec les légendes des "Kallikaks" du New Jersey Pine Barrens (et biensûr avec Lovecraft, un raciste fanatique, fasciné par les communautés isolées). Les légendes s'avéraient être la mémoire populaire des calomnies eugénistes dont le quartier général était à Vineland (New Jersey), et qui ont entrepris les "réformes" habituelles contre "le mélange des gènes" et "la faiblesse d'esprit" dans les Barrens (entre autre en publiant des photographies des Kallikaks, grossièrement et visiblement retouchées pour les faire ressembler à des monstres dégénérés). Les "communautés isolées" - du moins celles qui ont préservé leur identité jusqu'au 20ème siècle - refusent constamment d'être absorbées par la culture dominante, ou par la "sous-culture" noire, au sein de laquelle les sociologues modernes préfèrent les ranger. Dans les années soixante dix, inspirés par la renaissance des Natifs Américains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - demandèrent la reconnaissance BIA en tant que tribus indiennes . Ils ont reçu le soutien des activistes indigènes mais se sont vu refuser la reconnaissance officielle. Après tout, s'ils avaient gagné, celà aurait pu établir un précédent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des "Peyotistes blancs" et hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une "réservation" pour n'importe qui et tout le monde ! Le "Projet Européen" ne peut pas reconnaître l'existence de l'Homme Sauvage - le chaos vert est encore une trop grande menace pour le rêve impérial d'ordre. Essentiellement les Moors et les Ramapaughs rejetèrent l'explication "diachronique" ou historique de leurs origines au profit d'une identité "synchronique" basée sur le "mythe" de l'adoption indienne. Autrement dit, ils sauto-proclamèrent Indiens. Si tous ceux qui souhaitèrent "être indien" pouvaient ainsi s'auto-proclamer, imaginez quel départ pour Croatan ce serait. Cette vieille ombre occulte hante encore les restes de nos forêts (qui, soit dit en passant, se sont largement accrues depuis les 18-19ème siècles, quand de vastes étendues de terre cultivée sont retournées à la broussaille. Sur son lit de mort, Thoreau rêvait du retour de " ... Indiens ... forêts" : le retour du réprimé). Les Moors et les Ramapaughs avaient évidemment des raisons bien concrètes pour se vouloir indiens - après tout ils avaient des ancêtres indiens - mais si nous considérions leur auto-proclamation en termes aussi bien "mythiques" qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre quête de la TAZ. Il existe dans les sociétés tribales ce que les anthropologistes appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en devenant le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes léopard, sorcières-chat etc), les sociétés totemiques se vouèrent à une identification avec la Nature. Dans le contexte d'une société coloniale dans son ensemble (comme le souligne Taussig dans Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage ) , le pouvoir de changer de forme est partie prenante de la culture indigène dans son ensemble - ainsi la partie la plus réprimé de la société acquière un pouvoir paradoxal basé sur le mythe d'un pouvoir occulte, redouté et désiré par les colonisateurs. Biensûr les indiens ont réellement une certaine connaissance occulte; mais, parce que l'Empire perçoit cette culture indienne comme une sorte d' "état sauvage spirituel", les indiens en sont arrivés à croire de plus en plus consciemment à ce rôle. Alors même qu'ils sont marginalisés, la Marge acquière une aura magique. Avant l'homme blanc, ils étaient de simples tribus de gens - maintenant ils sont les "gardiens de la Nature", les habitants de l'"état de Nature". Finalement le colonisateur lui même est séduit par ce "mythe". Chaque fois qu'un Américain veut être en marge de la société ou revenir à la terre, il "devient indien". Les démocrates radicaux du Massachusetts (les descendants spirituels des Protestants radicaux), qui organisèrent la Partie de Thé, et crurent réellement que les gouvernements pourraient être abolis (toute la région de Berkshire se déclara dans un "état de Nature" !), se déguisèrent en "Mohawks". De cette façon, les colonisateurs, qui se trouvèrent soudain marginalisés vis à vis de la mère patrie, adoptèrent le rôle des indiens marginaux, cherchant ainsi (dans un sens) à acquérir leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des Hommes des Montagnes au Scouts, le rêve de "devenir indien" coule sous des miriades de fils de l'histoire, de la culture et de la conscience américaine. Cette hypothèse est également soutenue par l'imagerie sexuelle associée au groupes tri-raciaux. Les "natifs" sont biensûr toujours immoraux, mais les renégats raciaux et les marginaux sont carrément des polymorphes-pervers. Les Boucaniers étaient des sodomistes, les Maroons et les Hommes des Montagnes des dégénérés, les "Jukes and Kallikaks" pratiquaient la fornication et l'inceste (menant à des mutations comme la polydactilie), les enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc, etc. Retourner à un "état de Nature" semble paradoxalement autoriser la pratique de tout acte "non-naturels", du moins si l'on en croit les Puritains et les Eugénistes. Et comme, dans les sociétés répressives racistes et moralistes, beaucoup de gens désirent précisément ces actes licencieux, ils projettent leurs désirs sur les marginalisés, et se convainquent ainsi eux même qu'ils restent purs et civilisés. De fait, certaines des communautés marginalisées rejettent effectivement la moralité du consensus - les pirates certainement ! - et réalisent sans aucun doute les désirs réfoulés de la civilisation. (Ne le feriez vous pas ? ). Devenir "sauvage" est toujours un acte érotique, un acte de nudité. Avant de quitter ce sujet des 'tri-raciaux isolés", j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche pour le "mélange de race". Impressionné par la vigueur et la beauté des cultures hybrides, il proposa le mélange des gènes non seulement comme une solution au problème de race, mais aussi comme le principe d'une nouvelle humanité, libérée du chauvinisme éthnique et national - un précurseur du "nomadisme psychique", peut être. Le rêve de Nietzsche semble toujours aussi éloigné de nous, qu'il le fut de lui. Le chauvinisme règne toujours. Les cultures mélangées restent submergées. Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et des Moors, des Ramapaughs et des "Kallikaks" restent, ou plutôt leurs histoires, comme des indications de ce que Nietzsche aurait pu appeller la "La Disparition par Volonté du Pouvoir". Nous devons revenir à ce thème. |
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La Musique comme Principe d'organisationEntre temps, tournons nous vers l'histoire de l'anarchisme classique à la lumière du concept de la TAZ. Avant la "fermeture de la carte du monde, une grande énergie anti-autoritaire a été investie dans des communes "sécessionistes" comme celle des Modern Times, les diverses Phalanstères et ainsi de suite. Il est intéressant de noter que certaines d'entre elles n'étaient pas destinées à durer "pour toujours", mais seulement tant que le projet s'avèrerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces expérimentations furent des "échecs", et donc nous en savons peu sur elles. Quand il devint impossible de s'échapper au delà de la frontière, l'ère des Communes urbaines révolutionaires commença en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez longtemps pour assumer les caractéristiques de la permanence, et on se demande si elles en eurent jamais l'intention. De notre point de vue, l'élément clé de fascination est l'esprit de ces Communes. Durant et après cette période, les anarchistes adoptèrent la pratique du nomadisme révolutionaire, passant de soulèvement en soulèvement, veillant à garder vivante en eux l'intensité spirituelle expérimentée au moment de l'insurrection.En fait, certains anarchistes du courant Stirnerien/Nietzschien en vinrent à voir cette activité comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une révolution (voir la "zone" de Pynchon dans Gravitys Rainbow ). Ils déclarèrent qu'ils seraient les premiers à se retourner contre toute révolution socialiste réussie. Sauf révolution universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arrêter. Ils accueillirent les Soviets libres de la Russie de 1917 avec joie, ça c'était leur objectif. Mais dès que les bolchéviques trahirent la révolution, les anarchistes individualistes furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre. Après Cronstadt, biensûr, tous les anarchistes condamnèrent l'"Union Soviétique" (une contradiction dans les termes) et partirent à la recherche de nouvelles insurrections. L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste étaient conçus pour durer, et malgré les exigences d'une guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des réussites : non qu'elles durèrent "longtemps", mais elles furent organisées avec succès, et, sans agression extérieure, elles auraient pu se maintenir. Des expérimentations de l'entre-deux- guerres, je me concentrerais plutôt sur la folle République de Fiume, beaucoup moins connue et qui, elle, n'était pas conçue pour durer. Gabriel d'Annunzio, poète Décadent, artiste, musicien, esthète, coureur de jupons, pionnier casse-cou de l'aéronautique, sorcier, génie et goujat, émergea de la Première Guerre mondiale en héros, avec une petite armée à ses ordres : le "Arditi". En manque d'aventure, il décida de prendre la ville de Fiume à la Yougoslavie et de la donner à l'Italie. Après une cérémonie nécrophage au cimetière de Venise en compagnie de sa maitresse, il partit conquérir Fiume et y réussit sans difficulté particulière. Mais l'Italie refusa son offre généreuse, le Premier Ministre le traita de fou. Vexé, D'Annunzio décida de déclarer l'indépendance et de voir combien de temps il pouvait tenir. Avec un ami anarchiste, il écrivit la Constitution, qui déclarait que la musique était le principe central de l'Etat.. La Marine (constituée de déserteurs et d'unionistes maritimes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi , d'après les pirates disparus qui vécurent sur des îles au large de la côte locale et dépouillèrent les navires vénitiens et ottomans. Les Uscochis modernes réussirent quelques coups fumants : quelques riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir à la République : de l'argent dans les coffres ! Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes (D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et réfugiés apatrides, homosexuels, dandies militaires (l'uniforme était noir avec le crâne et les os croisés pirate - plus tard volé par les SS), et réformateurs excentriques de toute tendance (y compris Boudhistes, théosophistes et Védantistes) arrivèrent en foule à Fiume. La fête ne s'arrêtait jamais. Chaque matin d'Annuzio lisait des poèmes et des manifestes depuis son balcon; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice. Ceci constituait toute l'activité du gouvernement. Dix huit mois plus tard, quand le vin et l'argent se tarirent et que la flotte italienne se montra enfin, et balança quelques obus sur le Palais Municipal, personne n'eut l'énergie de résister. D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) séduisit lui même le poète. Quand d'Annunzio réalisa son erreur, il était trop tard : il était trop vieux et malade. Mais Le Duce le fit tuer quand même - jeter de son balcon - et en fit un "martyr". Bien que Fiume n'ait pas le sérieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous apprend probablement davantage sur certains aspects de notre quête. C'était, d'une certaine manière, la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) - et d'une autre manière, peut-être la toute première TAZ moderne. Je crois que si on compare Fiume avec le soulèvement de Paris en 1968 (et aussi les insurrections urbaines italiennes du début des années soixante dix), ou également avec les communautés de la contre-culture américaine et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on devrait noter quelques similitudes, telles que : l'importance de la théorie esthétique (voir les Situationistes), également ce qu'on pourrait appeler "les économies pirates"- vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale, et même la popularité des uniformes militaires colorés, et le concept de musique comme changement social révolutionaire; et finalement leur air commun d'impermanence - être prêt à bouger, changer de forme, se re-localiser dans d'autres universités, d'autres montagnes, ghettos, usines, maisons, fermes abandonnées, ou même à d'autres niveaux de réalité. Personne n'essayait d'imposer encore une autre Dictature Révolutionaire, ni à Fiume, ni à Paris, ni à Millbrook. Soit le monde changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuez à bouger et à vivre intensément. En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil), présenta quelques uns des aspects de la TAZ, même si - comme la plupart des révolutions - ses buts avoués n'étaient pas exactement "temporaires". La participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - ainsi que de Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres socialistes anti-autoritaires et libertaires extrêmistes comme les poétes/dramaturges Ernst Toller et Ret Marut (le romancier B. Traven), donnèrent au Soviet un net parfum d'anarchie. Landauer, qui avait passé des années dans l'isolation - pour travailler sur sa grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkin, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les philosophes romantiques - savait depuis le début que le Soviet était voué à l'échec; il espérait simplement qu'il durerait assez pour être compris. Kurt Eisner, le fondateur martyrisé du Soviet, croyait littéralement que les poètes et la poésie devraient former la base de la révolution. On lança des plans pour dédier une bonne partie de la Bavière à une expérimentation d'économie anarcho-socialiste et de communauté. Landauer élabora des propositions pour un système d'Ecole Libre, et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la jeunesse), les Juifs radicaux (comme Buber), les Expressionistes et autres marginaux. Ainsi les historiens le rejettent comme une "République de Comptoir" et minimise sa signification en comparaison avec celle des participations Marxiste et Spartakiste dans les révolutions allemandes de l'après-guerre. Dépassé par les Communistes, et finalement assassiné par des soldats sous l'influence de la société occulte/fasciste Thule, Landauer mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant même les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance à ne pas le comprendre et à le condamner pour s'être "vendu" à un "gouvernement socialiste". Si le Soviet avait duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au souvenir de sa beauté - mais avant même que les premières fleurs de ce Printemps ne soient fanées, le geist et l'âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt apprendre les oeuvres de Walt Whitman. Ah! for a time machine...
La volonté du Pouvoir comme DisparitionFoucault, Baudrillard et consors ont longuement discuté des différents modes de "disparition". Je voudrais suggérer ici que la TAZ est dans un certain sens une tactique de la disparition. Quand les Théoriciens parlent de la disparition du Social, ils signifient en partie l'impossibilité d'une "Révolution Sociale", et en partie l'impossibilité de "l'Etat" - l'abîme du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans ce cas devrait être : pourquoi se soucier d'affronter un "pouvoir" qui a perdu toute signification et qui devient pure Simulation ? De tels affrontements ne produiront que de laids et dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des clés de toutes les armureries et toutes les prisons. (Peut-être n'est-ce qu'une grossière incompréhension américaine de la sublime, et subtile Théorie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant pis; qui a dit que la compréhension, était nécessaire pour utiliser une idée ?) Tel que je la lis, la disparition semble être une option radicale tout à fait logique pour notre époque, pas du tout un désastre ou une mort du projet radical. Contrairement à l'interprétation nihiliste morbide de la Théorie, la mienne entend l'exploiter à des fins stratégiques servant l'incessante "révolution quotidienne" : la lutte qui ne peut pas s'arrêter, pas même avec l'ultime échec de la révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni à nos aspirations aux bonne choses , au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait déjà fait; donc il ne finit pas. Alors comme disait un des soufis, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emmènerons notre soif furieuse dans l'éternité. Zerzanle monde de la créativité sans médiation ? Si il peut exister, il existe - mais peut-être seulement comme une sorte de réalité alternative que nous n'aurions pas encore appris à percevoir. Où chercherions nous les graines - les mauvaises herbes qui lézardent nos trottoirs - de cet autre monde au nôtre ? les indices, les bonnes directions pour chercher ? un doigt pointé vers la lune ? Je crois, ou du moins j'aimerais suggérer que la seule solution à la "suppression et à la réalisation" de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterai fermement la critique qui dit que la TAZ elle même nest "rien quune oeuvre d'art", même si elle en a quelques uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'aggréger et de se manifester. Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise; mais plus profondément encore, il y a le problème de la re-présentation elle-même et le refus de toute médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible; au lieu de celà, il sera une condition de vie. La médiation est plus difficile à dépasser, mais la suppression des barrières entre artistes et "utilisateurs" d'art tendra vers une situation où (comme l'a décrit A.K. Coomaraswamy) "l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute personne est un artiste particulier." En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une "catastrophe" - excepté au sens mathématique d'un "soudain changement topologique". Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer divers degrés d'invisibilité plutôt que le traditionnel affrontement révolutionaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir dans les infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias, ou les subvertira de l'intérieur - ou alors elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement au delà du Contrôle, mais par delà la définition, au delà de l'acte asservissant de voir et de nommer, par delà la compréhension de l'Etat, par delà l'aptitude de l'Etat à voir.
Des trous-à-rats dans la Babylone de l'InformationLa tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous certaines conditions :
La libération psychologique. C'est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réels) les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons nous sommes opprimés, et aussi de quelles façon nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons me. L'Amérique marginale regorge de "Religions libres", comme j'aime les appeler - de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'anarcho-Taoïsme - qui proposent une "quatrième voie croissante", échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télévangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des "moralités privées" au sens Nietzschéen : la spiritualité des "esprits libres". Le refus négatif du Foyer est " le sans-logisme", que beaucoup considèrent comme une forme d'exclusion, ne voulant être contraints à la nomadologie. Mais le "sans-logisme" peut, en un sens, être une vertu, une aventure - du moins, l'énorme mouvement international des squatters, nos routards modernes le voit-il ainsi ? Le refus négatif de la Famille est clairement le divorce, ou autre symptôme de "rupture". L'alternative positive nait de la prise de conscience que la vie peut être plus heureuse sans la famille nucléaire; à partir de là s'épanouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinité érotique. Le "Projet Européen" mène un combat d'arrière garde pour défendre la "Famille" - la misère oedipienne est au centre du Contrôle. Les alternatives existent - mais elles doivent rester cachées, en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des années quatre vingt et quatre vingt dix. Où est le refus de l'Art ? L'acte négatif ne réside pas dans le nihilisme stupide de la "Grève de l'Art", ou dans la dégradation dune peinture célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde à la simple mention du mot. En quoi consisterait l'"acte positif" ? Est-il possible d'imaginer une esthétique qui n'engage pas, qui se dégage elle-même de l'Histoire et même du Marché ? ou au moins qui tende vers çelà ? Qui voudrait remplacer la représentation par la présence ? Comment la présence peut-elle se faire ressentir dans (ou à travers) la représentation ? "La linguistique du Chaos" relève une présence qui échappe continuellement à toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens; une présence élusive, évanescente, latif (subtile, un terme de l'alchimie soufi) - l'Attracteur Etrange autour duquel les mèmes s'accumulent, pour former chaotiquement de nouveaux ordonnancements spontanés. Nous avons ici une esthétique du territoire-frontière entre le chaos et l'ordre, la marge, la zone de "catastrophe" où la panne du système peut égaler la révélation. La disparition de l'artiste EST, en termes situationistes, "la suppression et la réalisation de l'art". Mais doù disparaissons-nous ? Est-ce que jamais on nous voit et on nous entend à nouveau ? Nous partons pour Croatan - quel est notre destin ? Tous nos arts sont un mot d'adieu à l'histoire - "partis pour Croatan" - mais où est-ce, et que ferons nous là-bas ? D'abord : nous ne parlons pas ici de disparaître littéralement du monde et de son avenir : - pas de retour dans le temps vers une "société de loisir originel" paléolithique - pas d'utopie éternelle, pas de retraite dans les montagnes, pas d'île; pas non plus d'utopie post-Révolutionnaire - et plus probablement pas de Révolution du tout ! - pas de VONU, pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons pas non plus la "disparition Baudrillardienne" dans le silence d'une hyperconformité ironique. Je n'ai pas de querelle avec des Rimbauds qui échappent à l'Art pour quelque Abyssinie qu'ils puissent trouver. Mais on ne peut pas construire une esthétique, même de la disparition, sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne sommes pas une avant garde, et qu'il n'y a pas d'avant garde, nous avons écrit notre "Partis pour Croatan"- la question qui se pose alors est comment envisager la"vie quotidienne" à Croatan ? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps (à l'Age de Pierre ou de la Post-Révolution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville oubliée du Midwest, ou Abyssinie? Où et quand est le monde de la créativité sans médiation ? Si il peut exister, il existe - mais peut-être seulement comme une sorte de réalité alternative que nous n'aurions pas encore appris à percevoir. Où chercherions nous les graines - les mauvaises herbes qui lézardent nos trottoirs - de cet autre monde au nôtre ? les indices, les bonnes directions pour chercher ? un doigt pointé vers la lune ? Je crois, ou du moins j'aimerais suggérer que la seule solution à la "suppression et à la réalisation" de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterai fermement la critique qui dit que la TAZ elle même nest "rien quune oeuvre d'art", même si elle en a quelques uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'aggréger et de se manifester. Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise; mais plus profondément encore, il y a le problème de la re-présentation elle-même et le refus de toute médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible; au lieu de celà, il sera une condition de vie. La médiation est plus difficile à dépasser, mais la suppression des barrières entre artistes et "utilisateurs" d'art tendra vers une situation où (comme l'a décrit A.K. Coomaraswamy) "l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute personne est un artiste particulier." En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une "catastrophe" - excepté au sens mathématique d'un "soudain changement topologique". Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer divers degrés d'invisibilité plutôt que le traditionnel affrontement révolutionaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir dans les infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias, ou les subvertira de l'intérieur - ou alors elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement au delà du Contrôle, mais par delà la définition, au delà de l'acte asservissant de voir et de nommer, par delà la compréhension de l'Etat, par delà l'aptitude de l'Etat à voir.
Des trous-à-rats dans la Babylone de l'InformationLa tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous certaines conditions :
Equinoxe du Printemps-1990
Appendices & Notes.1 - L'histoire,
le matérialisme, le monisme, le positivisme, et tous les
mots en "ismes" de ce monde sont des outils vieux et
rouillés dont je n'ai plus besoin et auquel je ne prête
plus attention. Mon principe c'est la vie, ma fin c'est la mort.
Je veux vivre ma vie intensément pour embrasser ma vie
tragiquement.
2 - Le dînerLa plus haute forme de la société humaine dans
l'ordre social existant se trouve dans les salons. Dans les réunions
élégantes et raffinées des classes aristocratiques
il n'y a pas d'interférence impertinente de la législation.
L'Individualité de chacun est pleinement admise. Les relations,
alors, sont parfaitement libres. La conversation est continue,
brillante, et variée. Les groupes se forment par attraction.
Ils se cassent continuellement et se reforment par l'opération
de la même influence subtile & omniprésente. La
déférence mutuelle s'insinue dans toutes les classes,
et la plus parfaite harmonie, jamais atteinte, dans les relations
humaines complexes, se trouve précisemment sous les circonstances
que les Législateurs et les Politiciens craignent comme
les conditions d'une anarchie et confusion inévitables.
S'il y a des lois d'étiquette, elles ne sont que des suggestions
de principes admis et jugées par soi même, par chaque
esprit individuel. * Ranterish : les Ranters étaient une secte de protestants radicaux au 17ème s. connue pour parler dans des langues étranges quand ils étaient possédés par le saint esprit. * Jackboot : le jackboot est la botte que portaient les soldats nazis. En anglais le mot est devenu synonyme de fascisme & de dictature.
* Up the pole & out the smokehole : référence au chamanisme, surtout sibérien, ou le chaman dans un état d'extase grimpe le pilier de bois qui sert de support central à la maison & sort sur le toit par le trou par lequel sort la fumée. Symboliquement c'est la façon de monter aux mondes des esprits. * Luddite : Mouvement des ouvriers anglais du début du 19ème s. Devenu un synonyme pour dire 'opposants du progrès' parce qu'ils entraient dans les usines & cassaient les nouvelles machines industrielles. En fait ils avaient une vision beaucoup plus complexe, ils détruisaient uniquement les machines qui faisaient du travail de moindre qualité que ce qu'on pouvait réaliser à la main. *Hacking / Hacker / Reality Hacking : le hacker est celui qui rentre illégalement dans les réseaux informatique pour les changer, détruire, ou simplement pour explorer. Il peut aussi signifier un bricoleur inspiré des télécoms ou de l'informatique. Le Reality Hacking pousse cette idée plus loin en l'appliquant à la réalité elle-même. * Complot : en anglais "plotting" : le mot anglais a deux sens - tracer une route sur une carte, mais aussi comploter.
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