Paru sur FaceBook issu des archives DNA
L’année 1966 occupe une place particulière dans l’histoire politique et intellectuelle de l’Université de Strasbourg. Près de deux ans avant les événements de Mai 1968, la ville fut le théâtre d’une crise spectaculaire qui devait bientôt être désignée sous le nom de « scandale de Strasbourg ».
L’affaire naquit de la rencontre entre une organisation étudiante ancienne et institutionnelle, l’Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg (AFGES), affiliée à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), et les idées beaucoup plus radicales de l’Internationale situationniste. Le point culminant de cette rencontre fut atteint le 22 novembre 1966, lors de la cérémonie officielle de rentrée universitaire organisée au Palais universitaire de Strasbourg, place de l’Université. Dans un cadre solennel réunissant les représentants des autorités universitaires et civiles, les étudiants qui dirigeaient alors l’AFGES distribuèrent une brochure au titre volontairement interminable : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier.
L’opération constituait une provocation d’autant plus efficace qu’elle utilisait les ressources d’une organisation étudiante officielle pour diffuser un texte qui dénonçait précisément le syndicalisme étudiant, l’université et l’ensemble des institutions chargées d’encadrer la jeunesse. La brochure, principalement rédigée par le situationniste Mustapha Khayati, en liaison avec des étudiants strasbourgeois et d’autres membres ou proches de l’Internationale situationniste, devait connaître une diffusion bien au-delà de l’Alsace et devenir l’un des textes les plus célèbres de la contestation radicale française des années 1960.
L’origine du scandale remonte aux mois précédents. En mai 1966, plusieurs étudiants proches des idées situationnistes parvinrent à prendre le contrôle du bureau de l’AFGES. Cette conquête d’une structure représentative ne correspondait cependant pas à une stratégie syndicale classique. Les nouveaux dirigeants considéraient au contraire que le syndicalisme étudiant était devenu une institution bureaucratique, incapable de transformer réellement la condition étudiante et destinée, selon eux, à intégrer les étudiants à la société existante plutôt qu’à la remettre en cause.
Parmi les figures associées au mouvement figurent notamment André Schneider, président de l’AFGES, André Bertrand, artiste et auteur d’affiches et de détournements graphiques, ainsi que les frères Bruno et André Vayr-Piova, militants particulièrement actifs dans les organismes étudiants strasbourgeois. Leur stratégie reposait sur une idée paradoxale : utiliser les moyens matériels et financiers d’une institution étudiante pour démontrer publiquement son inutilité et, finalement, appeler à sa propre dissolution. Cette tactique correspondait parfaitement à la pratique situationniste du « détournement », consistant à retourner contre les institutions les formes, les moyens ou les discours qu’elles produisaient elles-mêmes. Strasbourg offrait un terrain particulièrement favorable à cette expérience : l’AFGES possédait une longue histoire, des ressources financières et une position institutionnelle reconnue, tandis qu’une partie importante des étudiants se désintéressait des formes traditionnelles de représentation. C’est précisément cette faible mobilisation qui permit à un petit groupe organisé de conquérir une structure représentant théoriquement une population étudiante beaucoup plus vaste.
Le scandale de novembre fut préparé par une succession d’interventions plus spectaculaires les unes que les autres. Le contexte intellectuel était notamment marqué par la présence à Strasbourg d’Abraham Moles, professeur et théoricien de la psychosociologie, de la communication et de la cybernétique, dont les travaux étaient fortement critiqués par les situationnistes. Une polémique existait déjà depuis plusieurs années entre les représentants de la pensée technocratique et cybernétique et les militants de l’Internationale situationniste, qui voyaient dans ces théories une nouvelle forme de rationalisation bureaucratique de la société.
En mars 1965, une conférence organisée à Strasbourg avait déjà été interrompue par des situationnistes. Mais l’épisode le plus célèbre survint le 26 octobre 1966, lorsque la cérémonie inaugurale de la chaire de psychosociologie d’Abraham Moles fut perturbée par des étudiants contestataires qui lui lancèrent notamment des tomates. L’incident, qui pouvait paraître anecdotique, joua en réalité un rôle de répétition générale. Il permit d’attirer l’attention sur le groupe strasbourgeois et de montrer sa volonté de rompre avec les formes respectables du débat universitaire. Quelques semaines plus tard, les militants affichèrent dans la ville et dans l’université Le Retour de la colonne Durruti, une œuvre graphique réalisée selon la technique du détournement et faisant référence à la mémoire révolutionnaire de la guerre civile espagnole. Cette campagne annonçait explicitement la crise à venir et attaquait les « vieux appareils » syndicaux et politiques. Le scandale de Strasbourg ne fut donc pas l’effet spontané d’un texte soudainement distribué : il résulta d’une stratégie construite, combinant interventions publiques, perturbations, affiches, journaux et utilisation des structures de l’AFGES comme instruments d’une critique radicale.
Le 22 novembre 1966, cette stratégie atteignit son objectif. La cérémonie officielle organisée dans l’aula du Palais universitaire représentait tout ce que les situationnistes souhaitaient précisément mettre en cause : la hiérarchie universitaire, la présence des autorités civiles, les rites institutionnels et la mise en scène de l’ordre académique. La brochure fut distribuée aux participants et aux représentants des autorités ; le lendemain, elle fut largement diffusée parmi les étudiants strasbourgeois. Son efficacité tenait autant à son contenu qu’au contraste entre son langage révolutionnaire et le cadre officiel de sa distribution. Le texte entreprenait une critique systématique de la « condition étudiante ». L’étudiant n’y était pas présenté comme une avant-garde naturellement révolutionnaire, mais au contraire comme un individu socialement dépendant, culturellement passif et souvent intégré à la société de consommation.
La brochure attaquait également les intellectuels de gauche, les organisations politiques traditionnelles, le Parti communiste et l’UNEF elle-même. Sa critique était donc plus radicale que celle d’une simple revendication universitaire : elle mettait en cause les formes traditionnelles de l’opposition autant que le pouvoir établi. Les auteurs refusaient ainsi l’idée selon laquelle une amélioration des conditions matérielles de la vie étudiante suffirait à résoudre la crise. La transformation de la société exigeait, selon eux, une remise en cause générale du capitalisme, de la bureaucratie, de la consommation et de la séparation entre la vie quotidienne et l’activité politique. La formule finale, appelée à connaître une immense postérité pendant les années suivantes, résumait cette ambition : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves ».
L’une des anecdotes les plus révélatrices de l’affaire concerne la réaction du recteur Maurice Bayen. Selon les témoignages ultérieurs rapportés par les protagonistes et par la presse locale, le recteur aurait reçu un exemplaire de la brochure avant ou au moment de la cérémonie sans mesurer immédiatement la portée politique du texte. Le contraste entre la solennité de la rentrée universitaire et le caractère explosif du pamphlet contribua considérablement au retentissement de l’événement. Le titre même de l’ouvrage, particulièrement long et universitaire dans sa formulation, pouvait initialement donner l’apparence d’une étude savante, alors qu’il s’agissait d’un texte révolutionnaire d’une grande violence polémique. La provocation ne reposait donc pas seulement sur le contenu : elle jouait également avec les codes intellectuels et administratifs de l’université. Une fois la brochure diffusée, le bureau de l’AFGES annonça que son seul véritable programme était la disparition de l’organisation qu’il dirigeait. Cette déclaration provoqua une crise immédiate. La presse régionale, puis nationale et internationale, s’empara de l’affaire. Pour les notables locaux et une partie des responsables universitaires, il ne s’agissait plus d’une simple extravagance étudiante : des militants avaient utilisé les moyens d’une association reconnue et les ressources du mouvement étudiant pour financer un texte appelant à la destruction symbolique des institutions dont ils étaient eux-mêmes les représentants.
Le « scandale » eut rapidement une dimension judiciaire et administrative. La question du financement de la brochure et du contrôle des organismes étudiants donna lieu à des procédures destinées à reprendre aux situationnistes la maîtrise des institutions qu’ils avaient investies. Les adversaires du groupe leur reprochaient notamment d’avoir utilisé les ressources de l’organisation étudiante à des fins étrangères à son objet traditionnel. La direction nationale de l’UNEF, pourtant elle-même critique à l’égard du pouvoir universitaire, se trouva dans une position délicate : elle ne partageait pas les thèses situationnistes mais devait également défendre les libertés syndicales et universitaires. La crise se poursuivit ainsi pendant plusieurs mois. L’un de ses prolongements les plus importants survint en mars 1967, lorsque Bruno Vayr-Piova, président du conseil d’administration de la section locale de la Mutuelle nationale des étudiants de France et figure du courant situationniste strasbourgeois, fut exclu définitivement des établissements supérieurs de l’Université de Strasbourg par décision du conseil de l’université. La sanction était liée notamment à une affiche mettant directement en cause le recteur Bayen. L’UNEF et la direction de la MNEF, bien qu’opposées aux idées situationnistes, protestèrent contre les menaces et sanctions universitaires frappant les responsables du mouvement. L’épisode montre ainsi toute l’ambiguïté du scandale : les situationnistes étaient isolés idéologiquement, mais la répression exercée contre eux pouvait susciter la solidarité de mouvements étudiants qui rejetaient pourtant leurs théories.
La portée historique du scandale de Strasbourg dépasse largement l’épisode local. Il serait excessif d’affirmer que Mai 1968 fut directement « causé » par les situationnistes strasbourgeois ; les origines de la crise de 1968 furent multiples et impliquèrent des transformations profondes de la société française, de l’université et du monde du travail. Mais Strasbourg constitue indiscutablement un laboratoire précoce de plusieurs phénomènes qui deviendront centraux deux ans plus tard : la critique de l’université traditionnelle, le rejet des organisations bureaucratiques, l’occupation symbolique des institutions, l’importance de la vie quotidienne dans le discours politique et la circulation de slogans destinés à dépasser le cadre classique des revendications sociales. La brochure de 1966 fit sortir les idées situationnistes de la relative confidentialité des revues et des petits groupes d’avant-garde pour les placer au centre du débat public. Son succès fut amplifié par les réactions mêmes qu’elle provoqua. En cherchant à faire taire ou à marginaliser les militants, les autorités contribuèrent paradoxalement à faire connaître leur existence. Les rééditions ultérieures de De la misère en milieu étudiant assurèrent au texte une circulation nationale et internationale, et plusieurs de ses thèmes furent repris ou transformés pendant Mai 1968.
Le « scandale de Strasbourg » doit donc être compris comme un moment de rupture dans l’histoire de la contestation étudiante française. Il révéla d’abord la fragilité des institutions représentatives étudiantes lorsqu’elles étaient désertées par la majorité de ceux qu’elles prétendaient représenter. Il démontra ensuite l’efficacité politique d’une minorité capable d’utiliser les ressources de l’institution contre l’institution elle-même. Enfin, il introduisit dans l’espace public français une critique qui ne se limitait ni à l’université ni aux conditions matérielles des étudiants, mais visait l’organisation générale de la société moderne. En novembre 1966, au Palais universitaire de Strasbourg, un petit groupe d’étudiants et de situationnistes transforma ainsi une cérémonie académique en événement politique national. Le caractère spectaculaire de l’opération, l’épisode des tomates lancées à Abraham Moles, la diffusion d’un pamphlet révolutionnaire financé par une organisation étudiante officielle, les procédures judiciaires et disciplinaires qui suivirent et, surtout, l’élection de thèmes situationnistes au rang de références majeures de la contestation de 1968 expliquent pourquoi Strasbourg occupe une place particulière dans la mémoire des années soixante. Le scandale ne fut pas seulement un prélude à Mai 68 : il fut l’une des premières démonstrations concrètes de la possibilité de transformer une crise universitaire locale en critique générale de la société.
Demian West