René Furth
Minorités ethniques et Nationalismes

article paru dans Interrogations N°5 Décembre 1975

LE DÉBAT ouvert dans le n°2 d’Interrogations sous le titre restrictif de « la récupération de mai 68 » (mais élargi et diffracté dans tout un jeu de titres et contre-titres : « l’irrécupérable mai 68 ». « les révolutions mortes et les autres », « révolutions vivantes ») ne peut se bloquer sur l’« événement » et ses retombées immédiates. Ce qui est concerné en première ligne, c’est ce qui reste vivant. Ce qui a fait irruption dans la crise et reste actif aujourd’hui.

Les contradictions propres au « mouvement de mai » - et qui se relient aux contradictions de la société globale - continuent de proliférer dans les dynamiques qui l’ont impulsé et qui le prolongent. Elles sont particulièrement évidentes dans un courant qui ne cesse de gagner en ampleur, le régionalisme. Dans la mesure où il met en cause l’Etat centraliste, son idéologie unitaire, ses moules homogénéisants qui ont atrophié dans les « départements » de multiples formes de vie sociale et culturelle, le régionalisme rejoint 1e grand mouvement centrifuge de la dissidence moderne. Mais en même temps il nourrit lui-même de nouvelles (. . . et pas toujours si nouvelles que ça) figures du nationalisme. Son argumentation, quand elle plonge dans le grand temps immémorial pour se prévaloir du passé glorieux d’un Etat antérieur à la Nation française, tend à perpétuer « ce leurre meurtrier : que seuls ont droit à l’existence reconnue et approuvée - bref à l’existence - les groupes humains qui ont au moins une vocation étatique » (Richard Marienstras). Et l’appel à l’union nationale - occitane ou bretonne - contre l’impérialisme français implique un « dépassement » de la lutte des classes qui n’est pas dans la logique de 68. (Encore faudrait-il y regarder de plus près : une certaine idéologie « quotidienniste » en arrive à renvoyer au musée l’action du mouvement ouvrier.)

Le régionalisme n’est pas issu de mai 68, il a déjà une longue histoire. Mais il y a subi une mutation ou, plus exactement, un nouveau type de régionalisme est apparu, qui est une composante de la vie politique anti-institutionnelle. Même si dans l’enchevêtrement des pratiques il n’est pas toujours facile de saisir le partage entre le régionalisme anti-autoritaire et le régionalisme « nationalitaire » (terme dans le vent sous lequel se camouflent les nationalismes minoritaires), il faut maintenir la distinction pour ne pas laisser le champ libre aux seuls nationalistes en leur permettant d’accaparer l’ensemble d’un mouvement social.

A s’en tenir à l’idéologie et aux objectifs des organisations et partis « nationalitaires » on peut considérer effectivement que tout un ensemble de revendications spécifiques et d’impulsions subversives sont récupérées à travers une idéologie nationale qui est un puissant facteur d’intégration au service de l’Etat capitaliste. Et cette analyse réductrice en termes de récupération et de mystification est à faire pour dévoiler un des aboutissants du régionalisme. Ce serait une erreur pourtant de négliger un courant plus diffus, qui irrigue sans doute les micro-nationalismes, mais qui circule de manière beaucoup plus immédiate dans le réseau des luttes fragmentaires. [1]. Comme le relève Semprun-Maura dans son article d’Interrogations, un des acquis essentiels de mai 68 est l’éclatement de « la barrière arbitraire, répressive, entre vie quotidienne et activité politique ». Cette rupture a des implications diverses, qui dépassent la sphère d’influence du gauchisme : c’est le fait, par exemple, que même les revendications ouvrières mettent de plus en plus l’accent sur la condition globale du travailleur (donc sur tous les aspects de sa vie quotidienne, de l’organisation du travail au transport, de l’habitat à la discrimination sexuelle). Surtout, les revendications ne sont plus seulement celles du travailleur, mais des femmes, des jeunes, des usagers d’un espace particulier.

La part des revendications spécifiques, donc fragmentaires puisque chacune d’elles ne vise dans un premier temps qu’un aspect de la condition globale, prend une importance croissante. La prise de conscience d’une aliénation particulière au niveau de la langue, de la personnalité culturelle et de la situation géographique, s’inscrit tout naturellement dans une agitation alimentée par toutes les frustrations de la vie quotidienne.

Les interférences entre toutes les séries des luttes anti-institutionnelles peuvent d’ailleurs se constater très empiriquement sur le terrain quand les régionalistes se retrouvent avec les écologistes, les antimilitaristes et toutes les variétés de la nébuleuse gauchiste dans les actions menées contre l’extension d’un camp militaire ou l’implantation d’une centrale nucléaire. Les mêmes confluences, qui amènent aussi un brassage plus ou moins superficiel avec la population concernée, se réalisent à l’occasion des fêtes organisées sur des vestiges de traditions locales ou des festivals de musique pop (celtique, occitane).

L’enjeu de cet article sera de prendre en considération la revendication régionaliste et de chercher à voir ce qui échappe au nationalisme et même s’y oppose. Le fait même de l’insérer dans la perspective générale du mouvement anti-autoritaire actuel n’apportera certainement pas une clarification suffisante puisqu’il n’est guère possible de se référer à une théorie claire de ce mouvement. Il est possible d’échapper aux contradictions qui guettent un propos de ce genre en déniant tout potentiel émancipateur au courant régionaliste, en le mettant tout entier au compte de nostalgies passéistes ou de replâtrages nationalistes. Les bribes d’informations, les amorces d’idées et les... interrogations que je propose ici sont d’autant moins à l’abri de telles contradictions que la « position de l’observateur » entre fortement en jeu : mon « enculturellement » français n’a pas recouvert complètement les empreintes primitives de l’ethnie alémanique et je continue de vivre dans une ville qui, avant de devenir provinciale, a été une république, carrefour d’échanges culturels, ville d’Empire (germanique) jouissant d’une large autonomie... (Par compensation, elle s’affuble maintenant du titre de capitale européenne). C’est par ce genre de considérations que s’infiltre le nationalisme.

Autre handicap : le régionalisme alsacien est tellement embryonnaire et confus qu’il ne permet aucune réaction vigoureuse contre ses penchants rétrogrades. Sa chance, par contre, c’est qu’un nationalisme alsacien ne pourrait être qu’un... nationalisme allemand. Les souvenirs de la dernière guerre favorisent peu cette option.

La France, Babel patoisante

DANS ce qui suit, l’information proprement dite sera réduite à sa plus stricte expression. Elle est à faire pourtant, et je compte sur la bonne volonté des lecteurs qui pourront facilement la trouver ailleurs. Le fait que la France englobe (en plus de la Francie, comme disent certains) sept ethnies parlant encore des langues et dialectes particuliers est en effet délibérément occulté. On rencontre encore à Strasbourg des « Français de l’intérieur » (oui, ça se dit encore et même « Français » tout court) qui s’étonnent d’entendre autour d’eux un langage guttural et se demandent s’ils n’ont pas franchi la frontière par mégarde. Les jeunes générations sont peut-être mieux informées, puisque le nouveau « folk-song », qui puise son répertoire ou son inspiration dans les fonds ethniques, a levé un peu le voile pudique.

Pour de plus amples renseignements, on pourra se reporter par exemple aux livres de Robert Lafont, militant occitan qui apporte sur l’ensemble de la question une information regroupant les éléments historiques, culturels et économiques, et qui propose des solutions dans le cadre d’un réformisme socialiste et fédéraliste [2]. La revue les Temps modernes a publié un numéro triple (324-326) de quelque 550 pages sur les Minorités nationales en France où s’expriment, comme le titre l’indique, « nationalitaires » et « nationalistes révolutionnaires » (contient une bibliographie).

Dans son sens le plus général, on définit comme ethnie une collectivité présentant certains caractères distinctifs communs de langue et de culture, avec ce que cela implique de facteurs géographiques et historiques. On ne parle plus guère des facteurs biologiques (c’est-à-dire surtout raciaux), sinon en termes ... d’hématologie. La question de la langue est au noyau de la « conscience ethnique » : tous les régionalismes rayonnent autour d’une spécificité linguistique. La Bourgogne, jadis si jalouse de son indépendance, et la Normandie n’ont pas été atteintes par le virus. Il n’existe aucune statistique précise sur la pratique des langues en France, et je ne me rappelle pas que le dernier recensement ait comporté une question sur ce sujet... Les chiffres qui vont suivre, glanés par-ci, par-là, et variables selon les sources, constituent au mieux des évaluations.

L’Occitanie. - Sur 13 millions d’habitants (une trentaine de départements), 6 millions comprendraient encore l’occitan, et un million et demi le parleraient encore quotidiennement. En volume, l’occitan est une langue d’importance moyenne, la plus importante des langues « minoritaires » dans l’Europe actuelle. « La grande affaire culturelle en France, du XIII` au XX` siècle, a été de ’digérer’ l’ethnie occitane » (R. Lafont). C’était au début du XIII` siècle, avant la Croisade des Albigeois (devenue une référence quasi-mythique pour les « anti-impérialistes » occitans), une communauté culturelle créatrice et irradiante. Au XIX` siècle encore, les Occitans se targuent de posséder « la seconde littérature de France ».

Les 6 autres ethnies « allogènes » se répartissent à la périphérie, et restent linguistiquement rattachés à des ensembles plus importants ayant parfois le statut de langue nationale.

La Corse. - Vendue par Gênes à Louis XV en 1768, l’île résiste par les armes et la France doit engager un corps expéditionnaire de 50 000 hommes. Suivent vingt années de pacification implacable. Les régionalistes corses rappellent qu’avant l’annexion, leur île a produit « le premier Etat démocratique » : la Constitution de 1735 instaurant la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, soumis tous les trois au suffrage populaire.

200.000 habitants parleraient encore le corse qui « contrairement à beaucoup d’idées reçues, n’est pas un dialecte italien, et qui est beaucoup plus proche du latin que l’italien classique » (Jean Albertini).


La Catalogne.
- Sur les 8.400.000 usagers du catalan (surtout en Catalogne espagnole ou « Principat », en Andorre, dans les Iles Baléares), quelque 150.000 seulement vivent dans le Roussillon, réuni à la France par Richelieu (Traité des Pyrénées, 1659). Là encore, une révolte est noyée dans le sang (1674) et le pays est soumis à une francisation forcenée. Un édit royal de 1700 prescrit de ne rédiger les actes juridiques qu’en français.

Le Pays basque (Euzkadi-Nord). - Autre ethnie partagée entre deux Etats centralistes ; un dixième seulement du territoire est français. Les militants basques rappellent qu’ « entre la Garonne et l’Ebre, un Etat souverain et indépendant a duré pendant treize siècles » (jusqu’en 1512). Près de trois millions d’habitants vivent sur des territoires de parler basque, dont 600.000 à 700.000, du côté espagnol, pratiquent encore la langue. Il en resterait 80.000 du côté français. La langue, une des plus anciennes d’Europe, est sans rapport avec les langues voisines. La résistance « nationalitaire » est vive surtout en Euzkadi-Sud, et se conjugue étroitement, dans ses organisations les plus radicales (ETA) avec la lutte contre le franquisme.

« Le tiers sud du territoire français, peuplé de Basques, de Catalans, d’Occitans, de Corses, n’est pas ethniquement français. » (Robert Lafont.)

La Bretagne. - Le breton est encore parlé quotidiennement par 500.000 personnes et constitue ainsi, après le gallois, la langue celtique la plus vivace. Uni à la France en 1481 par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, le duché (grande référence historique des nationalistes bretons) est annexé depuis 1532. Le mouvement breton, sans doute le plus connu, est avec l’occitan le fer de lance du régionalisme et du micro-nationalisme en France.

La Flandre (Westhoek) est le prolongement de la Flandre belge. Sur ses 300.000 habitants, le tiers, vivant autour de Hazebrouck et dans la partie rurale de l’arrondissement de Dunkerque, parle encore une forme dialectale du néerlandais.

L’Alsace et la Lorraine thioise. - L’Alsace est rattachée à la France depuis 1648 (Traité de Westphalie) mais les villes libres ne sont pas pressées de se rallier ; Strasbourg, investie en pleine paix, capitule en 1681 et Mulhouse, alliée des cantons suisses, échappe à la souveraineté française jusqu’en 1798. Rendue à l’Allemagne en 1871, reprise en 1918, reperdue en 1940 et récupérée en 1944, l’Alsace est restée marquée par ce jeu de balançoire diplomatique et militaire.

La très grande majorité de la population (80 % ?) parle quotidiennement des dialectes allemands ; il en va de même en Moselle (l’« Alsace-Lorraine » est un concept bismarckien consécutif à l’annexion de 1871). Deux quotidiens alsaciens publient, en plus de leur édition française, une édition allemande dont les pages sportives et certaines rubriques culturelles sont cependant rédigées en français ; le troisième est bilingue. La pratique de l’allemand littéraire se perd, mais les émissions de la TV allemande, très suivies, maintiennent le contact.

La grande référence historique régionaliste se fonde sur la contribution très féconde de l’Alsace à la culture allemande jusqu’au XVI` siècle, en particulier pendant la période humaniste et la Réforme.

La politique du français national

Construite sur la base d’annexions, la France a été francisée tout au long d’une politique d’assimilation qui portait d’abord sur la langue. Dès 1539, l’édit de Villers-Cotterêts, qui introduit l’usage du français pour la rédaction de tous les actes notariés, en fait la langue administrative du royaume et discrédite du coup les autres langues. Avec la création de l’Académie française, ce ne sont pas seulement les parlers « provinciaux » et les cultures des pays conquis qui sont menacés, mais la langue française elle-même va se trouver « normalisée », édulcorée, ratissée ; coupée de ses sources populaires, elle perd sa richesse expressive et sa faculté de renouvellement. Entre la langue de la minorité « cultivée » et le bas langage du peuple va s’installer un abîme croissant. Plus généralement, la brillanté culture de cour qui se concentre à Versailles entraîne la décadence de toutes les formes de la culture populaire et « provinciale ».

Sur ce plan, la Révolution va suivre la ligne tracée par l’absolutisme monarchique. Avec une exception notable : la vie politique bouillonnante des clubs et des sociétés populaires va revigorer et renouveler considérablement le français. Mais elle n’en malmène que plus durement les langues minoritaires. Il s’agit d’abord d’un effet tout spontané et ce moment déterminant révèle bien l’ambiguïté du débat linguistique. La nouvelle pratique politique active fortement la propagation du français à travers les clubs, les réunions, les fêtes civiques, à travers une volonté de communication généralisée. De larges secteurs de la population se mettent au français par enthousiasme pour la Révolution et par « dévouement » à ses idéaux. Plus profondément, la Révolution crée une adhésion à la France : ce n’est pas seulement le cas pour les Niçois et les Savoyards, mais pour les Alsaciens qui pour la première fois glissent résolument dans l’aire politique et culturelle française. C’est un point d’histoire que les nationalistes périphériques oublient volontiers.

Bientôt, cependant, une guerre systématique sera menée contre les patois, et ce terme même restera jusqu’à maintenant un efficace instrument de la guerre linguistique. C’est sous la Convention montagnarde de 1793 que se fait le grand tournant et s’instaure la « terreur linguistique ». Dans les premières années de la Révolution, par la force des choses, les décrets et textes officiels sont traduits dans les parlers des différentes régions. A partir de 1793, les représentants de la Nation décident d’en finir avec la « Babel patoisante de l’Ancien Régime ». Il s’agit maintenant d’« uniformiser la langue d’une grande nation de manière que tous les citoyens puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées » et de détruire du même coup des erreurs séculaires puisque « c’est surtout l’ignorance de l’idiome national qui tient tant d’individus à une si grande distance de la vérité » (Rapport de Grégoire).

La défense nationale apporte des arguments supplémentaires, puisque les ennemis de la Révolution risquent de comploter dans des patois inintelligibles ou, pis encore, intelligibles à l’ennemi extérieur. Mais de toute manière, il était dans la logique de l’idéologie démocratique bourgeoise de ne reconnaître aucun autre rapport politique que le rapport direct du « citoyen » atomisé avec l’Etat, en supprimant tous les « agglomérats », et l’idiome particulier était un facteur d’agglomération.

En décembre 1793, le Comité de salut public interdit l’usage de l’allemand en Alsace. Des solutions plus énergiques sont d’ailleurs proposées : la déportation des Alsaciens ou « une promenade à la guillotine pour opérer leur conversion » . [3]

La guerre contre les « idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » (toujours Grégoire) sera reprise par l’école de la III` République avec tout l’arsenal idéologique emprunté à la Révolution. Sans doute, le processus d’uniformisation était en cours depuis le XVIII` siècle sous la pression de la nécessité des échanges économiques dans le développement du capitalisme. Mais ce sera la tâche de l’école d’inculquer un « français élémentaire » préparant le futur travailleur à la langue du contrat de travail et du commandement, le préparant aussi à se déplacer suivant les lois du marché de l’emploi. Cette langue unifiée, véhiculant les valeurs de la Nation, du centralisme, du travail et de la discipline exclut d’ailleurs fort logiquement toute mention positive des formes d’opposition ouvrière et des luttes sociales. (Les termes concernant la grève, par exemple, n’apparaissent longtemps que dans des expressions empruntées aux parlers locaux.) En même temps se diffuse une histoire tout aussi élémentaire qui a pour mission d’expurger la mémoire collective des traces d’une histoire non française, c’est-à-dire non bourgeoise.

D’autres impératifs vont renforcer la nécessité de forger une langue et une conscience nationales unitaires : la constitution de l’Empire colonial exige des troupes conva